_Doute sur un détail_.--L'élève ne met pas en doute l'objet de la

suggestion, mais un détail. Ainsi: «Je ne sais pas _où_ le bouton est

abîmé»; ce qui n'est pas une négation de l'existence d'une détérioration;

ou encore: «Je ne sais pas ce que le monsieur tient dans la main»; ce n'est

pas nier que le monsieur tient un objet.

NÉGATIONS.--Elles sont très rares. Nous n'en avons que 2 exemples. Dans un

de ces cas, un élève avait d'abord écrit, pour le fil servant à fixer le

bouton, que ce fil était de couleur marron; puis, brusquement, quand il

répondait à la 5e question, il revint sur sa première réponse, d'un trait

de plume il effaça «le fil est marron» et écrivit au-dessous: «Il n'y en a

pas.» Il rougit beaucoup en faisant cette correction. C'est l'un des deux

seuls exemples que nous trouvons de réponse négative chez les enfants

soumis au questionnaire 3. Cette différence avec les réponses du

questionnaire 2 résulte certainement de la nature des questions. La

suggestion organisée par le questionnaire 3 étant beaucoup plus forte que

celle du questionnaire 2, les élèves, au lieu d'y résister par une négation

ferme, ne résistent plus que par une déclaration d'ignorance, d'oubli.

Voici un tableau dans lequel j'ai fait la statistique de ces différentes

espèces de réponses:

_Tableau XVII.--Nature des réponses aux questionnaires_.

[Illustration: Tableau17.png]

NOMBRE DES DIVERSES RÉPONSES

NATURE DES RÉPONSES

QUESTIONNAIRE 2 QUESTIONNAIRE 3

Suggestion douce. Suggestion forte.

Affirmations dans le sens de la

suggestion................... 53 ) 54 58 ) 87

Dessins conformes.............. 1 ) 29 )

Aveux d'ignorance.............. 5 ) 36 )

Questions passées.............. 6 ) 9 18 ) 54

Négations, ou résistances à la

suggestion................... 70 2

Ce tableau montre avec la plus grande netteté que le questionnaire 3 a

arraché aux élèves bien plus de réponses affirmatives que le questionnaire

2; les réponses affirmatives, c'est-à-dire suggérées, ont été dans le

rapport de 8 à 5. Les réponses négatives présentent la proportion inverse;

elles sont au nombre de 70 pour le 2e questionnaire, et au nombre

infinitésimal de 2 pour le questionnaire 3; enfin, les aveux d'ignorance et

de doute sont très nombreux pour le 3e questionnaire, et très peu nombreux

pour le 2e. Comme il s'agit dans tout cela de réponses au sujet des mêmes

objets, on ne peut attribuer la différence des réponses qu'à la différence

des questions. Il est vraisemblable que l'expression de doute représente

une résistance timide à une suggestion, puisqu'elle se présente surtout

quand la suggestion est forte. Je ne pense pas que cette phrase: «je ne

sais pas», soit l'expression d'un doute véritable. Du reste, la psychologie

du doute me paraît bien complexe et encore peu connue, et je ne veux pas

pour le moment en faire une théorie quelconque.

On peut remarquer que même en prenant et comparant une à une toutes les

questions correspondantes des questionnaires 2 et 3, on trouve un plus

grand nombre de réponses affirmatives pour le questionnaire 3 que pour le

2. En se bornant au questionnaire 3, on peut remarquer encore que toutes

les questions, quoique écrites sur un même ton d'affirmation tranchante,

n'ont pas eu la même efficacité; leur efficacité nous paraît dépendre du

degré de spontanéité qu'elles laissent à l'élève. On doit à ce point de vue

diviser les questions en 3 catégories: 1° il y a des questions, dont la

réponse est extrêmement facile à trouver, ce sont les dilemmes; on dit

à l'élève: «ce portrait est-il bleu foncé ou brun foncé?» Il n'a pas à

inventer une réponse, il n'a qu'à choisir entre deux réponses qu'on lui

propose; il en est de même pour la question relative à la position des

jambes dans le portrait; 2° le sujet doit faire une petite invention, du

reste peu difficile; par exemple, la couleur du fil, la place où le sou est

troué, la place du chien sur la photographie, etc.; 3° dans les questions

11 et 12, on demande la description du 7e et du 8e objet, lesquels

n'existent pas, la réponse à ces questions exige un travail d'invention

beaucoup plus considérable, car il faut un grand effort pour inventer de

toutes pièces un objet qu'on n'a pas vu.

Or, il est facile de constater que l'efficacité de ces suggestions est en

étroite relation avec la classification que nous venons d'en présenter; en

effet:

La 1re catégorie de suggestions (questions 3 et 4), où une alternative est

posée, a réussi en moyenne 10 fois et demie sur 11;

La 2e catégorie de suggestions (questions 1, 2, 7, 8, 9, 10), où une petite

invention est nécessaire de la part du sujet, a réussi 7 fois et demie sur

11.

Enfin la 3e catégorie de suggestions, où un objet devait être inventé de

toutes pièces (questions 6, 11, 12, 13), a réussi 2 fois et demie sur 11.

Je pense qu'en variant la nature des questions, on pourrait faire une étude

très intéressante sur beaucoup de particularités encore inconnues des

suggestions.

Dans plusieurs des expériences de suggestion que nous avons décrites

antérieurement, nous avons constaté que le sujet peut, vers la fin de

l'expérience, exercer son sens critique et échapper en partie à la

suggestion. La suggestion d'agrandissement des lignes nous en a donné un

exemple; il a suffi de demander au sujet quel genre d'erreur il pensait

avoir commis pour lui donner l'idée qu'il avait surtout commis des erreurs

en +; les suggestions portant sur la nature ou sur de petits détails

d'objets représentés dans la mémoire nous semblent rester plus profondément

inconscientes. Quand l'épreuve est terminée et que toutes les réponses

sont écrites, nous avons beau demander au sujet de se corriger, et même

l'avertir qu'il a commis des erreurs graves; nos avertissements n'éveillent

pas en lui de sens critique; parmi les enfants, il ne s'en est pas

rencontré un seul qui ait compris que le questionnaire était responsable

des erreurs, et qui ait déclaré qu'il aurait écrit d'autres réponses si on

lui avait adressé d'autres questions.

Voici quelques échantillons de dialogues échangés avec des élèves après

l'expérience:

_D_.--(A un élève qui a répondu au questionnaire 3.) Avez-vous

commis des erreurs?

_R_.--Oui. Je crois que l'étiquette est vert foncé. (Il avait

écrit: vert clair.)

_D_.--Il y a une autre erreur.

_R_.--Pour le sou.

_D_.--Quelle erreur avez-vous commise pour le sou?

_R_.--Je crois que le trou était plus haut que je ne l'ai marqué.

_D_.--Il y a encore une erreur. Où est-elle?

_R_.--Est-ce pour le chapeau?

_D_.--Oui. En quoi vous êtes-vous trompé?

_R_.--Je ne sais pas.

_D_.--Eh bien, le portrait n'a pas de chapeau. (L'élève rit.)

Pourquoi lui en avez-vous donné un?

_R_.--Je ne sais pas.

Même impossibilité de se corriger chez cet autre élève, avec qui j'échange

les réflexions suivantes:

_D_.--Pensez-vous avoir commis des erreurs?

_R_.--Oui, au bouton.

_D_.--Quelle erreur avez-vous commise à propos du bouton?

_R_.--La cassure est un peu plus par ici. (Il la redessine.)

_D_.--Il y a encore deux autres erreurs dans votre copie.

_R_.--C'est au sou. Le trou est plus à droite.

_D_.--Il y a encore une autre erreur.

_R_.--Au chapeau. Je n'ai pas fait le bord assez grand.

Ainsi, ce sujet, comme le précédent, se corrige sur de petits détails sans

importance; mais malgré nos questions, qui cependant devraient lui inspirer

quelques doutes, il ne se ressaisit pas.

J'ai invité plusieurs élèves à diviser leurs réponses en deux catégories,

celles dont ils sont sûrs, et celles dont ils ne sont pas sûrs; or, ils

ont toujours mis parmi les réponses sûres un certain nombre de réponses

complètement fausses, bien que dans ce cas mon invitation aurait dû les

mettre sur la voie de leur erreur.

Je pense que ce petit fait psychologique peut avoir une certaine importance

pratique; du moment qu'une personne suggestionnée par une question, perd

le souvenir de cette question et reproduit sa réponse comme si c'était un

témoignage spontané, ceci crée une possibilité d'erreur extrêmement grave,

car ne connaissant point la valeur de la question posée, on ne pourra pas

s'imaginer que c'est cette question qui a imposé l'erreur.

_Même expérience sur des jeunes gens_.--Afin de déterminer si l'extrême

suggestibilité de nos sujets aux demandes du questionnaire 3 dépend en

partie de leur âge, j'ai fait des expériences de comparaison sur 12 élèves

maîtres de l'École normale d'instituteurs de Versailles. Ces jeunes gens

ont de seize à dix-neuf ans; ils appartiennent à la première année, et

ils sont les premiers d'une promotion qui se compose de 27 élèves; ils me

voyaient pour la première fois. Je les ai fait venir par groupes de 3

dans le cabinet d'un professeur de l'école, et l'expérience a eu lieu en

présence de ce professeur; chaque élève était assis à une table séparée, et

ne pouvait communiquer avec ses camarades. Les questionnaires qui leur ont

été remis sont les mêmes qui m'ont servi pour les élèves d'école primaire

élémentaire; les explications données ont aussi été les mêmes. La rédaction

des réponses a duré environ vingt minutes pour chaque élève.

Le fait qu'il faut tout de suite mettre en lumière, c'est que les erreurs

par suggestion ont été très nombreuses; nos sujets, malgré leur âge,

se sont donc laissé tromper par la forme insinuante ou impérieuse des

questions.

Je reproduis intégralement quelques copies.

Emile Pier..., seize ans.

RÉPONSE AU QUESTIONNAIRE 3

(ÉLÈVE D'ÉCOLE NORMALE D'INSTITUTEURS)

_Sujet suggestionné_

_Bouton_. Couleur du fil: _blanc_.

_État du bouton. (Dessin représentant une cassure sur le bord

droit_.)

_Portrait. Il est plutôt[59] bleu foncé._

--_Le monsieur a la jambe droite posée sur la gauche_.

--Il me semble me rappeler que ce monsieur est sans chapeau[60].

--Pour l'objet tenu dans la main, X.

_Le sou. (Dessin d'un sou troué_.)

_Le timbre. (Dessin d'un timbre avec un cachet postal_.) Le

nom de la ville ne me revient plus.

_Etiquette. (Dessin du fil en travers_.)

_Gravure représentant une foule. Le petit chien se trouve au

bas de la gravure vers le coin de droite_.--Comment est habillé

l'homme arrêté par des agents? x.

_Septième objet_. x

_Huitième objet_. Je ne m'en souviens plus, je ne vois plus sa

place dans la photographie.

[Note 59: A remarquer la timidité de cette affirmation.]

[Note 60: Autre tendance timide.]

Cette rédaction présente une certaine timidité dans les dénégations; le

sujet a commis 7 erreurs de suggestion, ce qui est à peine inférieur au

nombre moyen pour des enfants d'école primaire; pour ces derniers, le

nombre moyen est 8.

Cré... dix-sept ans. Cet élève n'a presque commis aucune erreur; mais il

ne s'est jamais mis en contradiction avec le questionnaire 3; il accuse

toujours sa mémoire, ou son défaut d'observation, et ne met point en doute

le questionnaire:

RÉPONSE AU QUESTIONNAIRE 3

(ÉLÈVE D'ÉCOLE NORMALE D'INSTITUTEURS)

_Sujet réfractaire_

Je ne puis indiquer la couleur du fil qui passe par les trous, ne l'ayant

pas remarqué.

Je ne puis non plus indiquer l'endroit où le bouton est abîmé.

_Le portrait est brun foncé_.

Le monsieur a la jambe gauche croisée sur la jambe droite.

Je ne puis dessiner la forme de son chapeau, ni indiquer l'objet qu'il

tient à la main, parce que j'ai examiné surtout sa physionomie.

Je n'ai pas distingué le cachet de la poste, m'étant attaché à retenir la

couleur du timbre (rouge clair).

La façon dont l'étiquette est fixée au carton m'a échappé; j'ai retenu sa

couleur (vert clair).

Je n'ai pas distingué les détails de la photographie représentant une

foule.

Je n'ai plus aucun souvenir du 7e et du 8e objet.

Cette copie est un modèle de circonspection et de réserve; elle n'est

accompagnée d'aucun dessin. Le sujet n'a pas voulu accuser le questionnaire

d'erreur. Il a commis deux erreurs de suggestion; ce nombre est très petit,

très inférieur à la moyenne; aucun des 11 élèves d'école primaire n'a

commis un nombre d'erreur aussi petit.

Rocher..., dix-huit ans.

Un peu plus d'erreurs que le précédent, et beaucoup de réserve.

RÉPONSE AU QUESTIONNAIRE 3

(ÉLÈVE D'ÉCOLE NORMALE D'INSTITUTEURS)

_Sujet de suggestibilité moyenne_

_Le fil qui fixe le bouton est gris_.

Endroit abîmé non remarqué.

_Le portrait est bleu foncé_.

_Il a la jambe gauche croisée sur la droite_.

Forme du chapeau non remarquée.

_Il tient un rouleau de papier_.

Le sou, non remarqué.

Le nom de ville non lu.

Le timbre est de couleur rouge clair.

Fil non remarqué.

L'étiquette est vert clair.

Autres questions non remarquées.

L'image conservée à propos des objets non remarqués est

vague, et ne permet pas de préciser les détails demandés.

A propos des 7e et 8e objets, je me représente vaguement la

place qu'ils occupent sur le carton.

Il y a 4 erreurs.

Dernière copie, celle de Defonte..., dix-huit ans, six mois.

RÉPONSE AU QUESTIONNAIRE 3

(ÉLÈVE D'ÉCOLE NORMALE D'INSTITUTEURS)

_Sujet de suggestibilité moyenne_

Bouton (fil) _blanc_.

Je ne me souviens pas que le bouton soit abîmé.

Portrait. _Il est noir_.

_Le monsieur a la jambe gauche croisée sur la jambe droite_.

Chapeau. Je ne me souviens plus de sa forme.

Objet (tenu dans la main). _Idem_.

Sou. Je n'ai pas remarqué de trou.

Timbre. Cachet. Je ne m'en souviens plus.

Couleur: rouge foncé.

Étiquette. Je n'ai vu qu'une épingle qui l'attachait.

Foule. Chien. _A droite au premier plan_. Je ne me souviens

plus de l'habillement de l'homme.

7e et 8e objets.

Il faut remarquer la prudence de ces affirmations, et quelques-unes de

leurs nuances. Il est bien rare que Def... s'inscrive en faux contre la

question. Il prend toujours des tours de phrase adoucis, comme: je n'ai

vu que ... je n'ai pas remarqué ... je ne me souviens plus. Il a commis 3

erreurs positives. Pour quelques questions, il a admis implicitement des

faits inexacts, par exemple qu'il y avait dans la gravure un homme arrêté.

Une seule fois il s'est mis en opposition avec le questionnaire, quand il a

écrit: le portrait est noir.

En résumé, ces élèves ont commis les nombres d'erreurs suivants: 7, 2, 4,

3. Ces résultats sont trop peu nombreux pour qu'on puisse songer à en tirer

une moyenne.

Mais ils suffisent pour établir ce fait important que la méthode de

suggestion par des questions écrites est assez puissante pour influencer

non seulement des enfants, mais des jeunes gens de dix-huit ans.

CHAPITRE VII

L'IMITATION

En inscrivant l'imitation parmi les principales formes de la

suggestibilité, je ne me suis pas inspiré d'idées théoriques qui ont été

exposées en si grand nombre dans ces dernières années sur le mécanisme

de l'imitation, ses lois, sa philosophie: il est bien rare que les idées

théoriques fournissent une issue pratique vers l'expérimentation, et ceux

qui cherchent à perfectionner leurs résultats expérimentaux ne gagnent pas

beaucoup à feuilleter les ouvrages des auteurs qui travaillent en dehors de

l'observation et de l'expérimentation[61].

[Note 61: J'ai cependant goûté les pages très fines écrites sur ce

sujet par Baldwin. _Interprétation des faits sociaux_, p. 223 et seq.]

Mon seul guide consistait dans ces faits et remarques de tous les jours qui

nous montrent que les esprits sans originalité copient servilement toutes

les excentricités de la mode, et que les individus qui ont de la difficulté

à se faire une opinion par eux-mêmes s'assimilent de bonne foi tous

les jugements de leur journal. Il me paraissait donc incontestable que

l'imitation, si elle est restreinte dans une certaine mesure, une nécessité

sociale, peut devenir, quand on la pousse à l'excès, un signe de servilité

ou de faiblesse d'esprit.

J'ai longtemps erré avant de trouver une formule d'expérimentation sur

l'imitation. Je m'étais imaginé tout d'abord qu'en faisant copier à

des enfants des lettres différemment ornées et contournées on pourrait

distinguer ceux qui interprètent le modèle d'après les habitudes de leur

propre écriture, et ceux qui le copient servilement, automatiquement.

Cet essai, quoique poursuivi longuement, ne m'a donné que des résultats

douteux; les enfants d'une suggestibilité avérée ne se sont pas montrés

copistes serviles de mes modèles d'écriture, comme je m'y attendais; les

enfants les plus jeunes, qui sont en général fort suggestibles, ont préféré

reproduire les spécimens de leur écriture personnelle. Sont-ils donc

moins imitateurs que leurs aînés? Je ne le pense pas; mais la tendance

à l'imitation ne se manifeste pas indistinctement dans toutes les

circonstances; elle peut être suspendue par d'autres influences. Il est

bien évident que la facilité d'exécution est un des éléments essentiels de

réussite; on ne se livre à l'imitation que lorsque l'imitation n'exige pas

un effort pénible, qui rompt avec nos habitudes. C'est pour ce motif sans

doute qu'un enfant à qui l'on donne à copier une majuscule ornementée

dessine plus volontiers les majuscules dont il a l'habitude et préfère

aller dans le sens du moindre effort. Il faut donc, à ce point de vue,

distinguer deux genres d'imitations, les imitations faciles et les

imitations difficiles; les premières n'exigent point un grand effort

d'attention, elles ne supposent pas l'abandon d'une habitude déjà prise.

La plupart des imitations sociales exigent un minimum d'effort, et si

nous voulons citer des exemples d'expériences sur l'imitation qui peuvent

réussir, c'est dans cette catégorie qu'il faut les chercher. Ainsi, je puis

donner l'exemple suivant, emprunté à mes expériences personnelles: dessinez

un cercle devant une personne, et priez-la de dessiner à son tour, et sur

le même papier, un second cercle dont la distance au premier, comptée d'une

circonférence à l'autre, sera de 5 centimètres; le plus souvent, dix-neuf

fois sur vingt, le second cercle tracé sera, par imitation, de même

grandeur environ que le premier; si on recommence l'expérience avec un

cercle de grandeur différente, on voit le sujet se conformer encore au

modèle qu'il a sous les yeux, agrandir son cercle ou le rapetisser selon

les cas, sans se douter qu'il subit un phénomène d'imitation.

L'imitation se produit avec cette sûreté parce qu'elle ne rencontre pas

de résistance: la vue du cercle déjà tracé fournit au sujet une image du

cercle au moment où on lui demande de tracer un second cercle; cette image

n'est contredite par aucune autre, elle n'éveille aucun esprit critique,

elle ne présente aucune difficulté spéciale d'imitation, il n'y a donc pas

de raison pour qu'elle ne guide pas le mouvement de la main, et ne devienne

pas une image directrice.

Il résulte donc de ce premier essai et des réflexions auxquelles il a donné

lieu que pour faire des expériences sur l'imitation, il faut s'adresser à

la catégorie des imitations faciles. Mais serait-ce suffisant? Toutes les

imitations faciles peuvent-elles donner lieu à une étude de psychologie

individuelle? En évitant un écueil, nous tombons dans un autre écueil; pour

éviter des expériences qui ne réussissent presque jamais, nous allons

en faire d'autres qui réussiront trop souvent. Si l'imitation dont nous

voulons étudier les conséquences est un acte tellement facile qu'on soit

sûr d'avance de son exécution, il ne nous apprendra rien sur le caractère

intellectuel et moral des personnes: si tous ceux à qui l'on dit de tracer

un second cercle le font égal ou à peu près égal à un premier cercle qu'on

met sous leurs yeux, nous ne verrons pas quels individus sont imitateurs et

ceux qui ne le sont pas. Une imitation irrésistible ne peut donc pas servir

de test pour la psychologie individuelle.

J'ai pris comme expérience sur l'imitation les expériences que je venais de

faire dernièrement sur l'interrogatoire, en les modifiant un peu; au lieu

d'interroger un élève isolé sur un des objets que je venais de lui

montrer, j'ai interrogé trois élèves réunis dans la même pièce et faisant

l'expérience ensemble; la réponse de celui qui prend le premier la parole

influe nécessairement sur les deux autres; et ceux-ci peuvent soit rejeter

cette réponse et faire eux-mêmes acte de jugement, soit se dispenser de ce

petit effort et répéter la réponse du camarade.

Les expériences ont été faites sur les élèves du cours moyen dans une école

et sur les élèves du cours supérieur dans une autre école; 24 élèves ont

pris part à ces expériences. Aucun d'eux ne m'était connu; je les voyais

pour la première fois; ils sont venus par groupe de trois dans le cabinet

du directeur. Je leur annonçais d'abord que nous allions faire ensemble un

exercice de mémoire. Je leur donnais ensuite les explications ordinaires

sur le carton que j'allais leur montrer, sur le temps très court pendant

lequel ce carton resterait visible et sur les questions qui leur seraient

posées; je les faisais asseoir tous les trois à la même table, et je leur

donnais l'explication suivante: «Voici une feuille de papier sur laquelle

sont écrites diverses questions relatives aux objets que vous allez

regarder. L'un de vous qui fera l'office de président[62], lira à haute

voix chacune des questions; vous aurez à bien réfléchir, et ensuite vous

répondrez du mieux que vous pourrez à la question qui vous sera posée. La

feuille de papier est divisée en trois colonnes: vous écrivez le nom et

l'âge de chacun de vous en haut de chaque colonne, et les réponses de

chacun doivent être écrites sur sa colonne. Pour épargner du temps, un seul

d'entre vous, celui que j'appelle le président, doit tenir la plume et

écrire non seulement ses propres réponses, mais aussi les réponses des deux

autres; il ne leur passera la plume que si le questionnaire demande de

faire un dessin; dans ce cas, chacun prendra la plume pour faire lui-même

le dessin demandé. Encore un mot: dès que vous avez entendu la question,

vous réfléchissez un moment, puis vous répondez à haute voix; il est très

probable que vous ne répondrez pas tous à la fois; quelques-uns répondront

vite, d'autres répondront plus lentement; je désire que l'ordre des

réponses soit noté sur le papier par un numéro; vous écrivez le numéro avec

les réponses; celui qui répondra le premier recevra le n° 1, le second

le n° 2 et ainsi de suite. Est-ce compris? Bien, je vais vous montrer le

carton.»

[Note 62: Dans un essai préliminaire, c'était moi qui tenais la plume;

mais je m'aperçus que ma présence enlevait beaucoup de liberté d'esprit

aux élèves, et je préférai les abandonner à eux-mêmes sans me mêler aux

discussions qu'ils pourraient avoir. Je pense que la meilleure méthode

serait de charger du rôle de président un élève qui ne prendrait pas

lui-même part à l'expérience.]

Cette explication, que j'ai parfois répétée quand elle n'avait pas été

complètement comprise, a suffi à indiquer clairement le rôle de chacun. Le

carton a été montré séparément à chaque élève, pendant douze secondes; ce

carton portait les objets que j'ai décrits plus haut.

La Suggestibilité · 第 24 / 29 段