0 erreur.

COPIE DE L'ÉLÈVE DESVA.

1. Sur la feuille de carton il y a un sou dont l'État a seul le droit de

fabrication.

2. Puis une étiquette des magasins du Bon-Marché. Cette étiquette sert à

marquer sur les objets à vendre leur prix.

3. Puis un bouton; ce bouton est surtout employé en mercerie.

4. Puis deux photographies. La photographie est une reproduction de scènes

diverses. Une représente un homme assis et l'autre une manifestation.

1. Les sous servent à faciliter les moyens d'acheter. S'il fallait qu'un

sabotier aille échanger ses sabots chez le boulanger, puis chez le boucher,

il perdrait son temps, et ainsi pour les autres marchands.

2. Les grands magasins de nouveautés comme le Bon-Marché, le Louvre, sont

forcés de mettre des étiquettes à leurs marchandises, car les vendeurs ne

se reconnaîtraient pas dans tous ces objets.

0 erreur.

Voici la copie de l'élève qui a écrit le plus petit nombre de lignes; elle

contient 2 erreurs:

COPIE DE L'ÉLÈVE MATH

Une étiquette du Bon-Marché pour marquer le prix des objets; l'entrée de la

mairie rue Bonaparte; un bouton; une pièce de

Cinq centimes en bronze; une photographie; un homme qui était assis, qui

avait un chapeau de forme. Le bouton était en nacre noire.

Comme contraste, nous donnons la copie de l'élève qui a écrit le plus

longuement.

COPIE DE L'ÉLÈVE MARL.

1. D'abord un sou à l'effigie de l'Empire français. D'un côté il y a la

tête de Napoléon III.

2. Un dessin, un homme qui bâille en _lisant son journal_, il s'étire.

3. Un timbre de deux centimes. République française. Ensuite une autre

gravure; une grille est ouverte, des hommes se poussent pour y rentrer,

d'autres sont repoussés par des agents. Il y en a un _qui est saisi par

deux agents qui le tiennent par les deux épaules, il se secoue pour tâcher

de se sauver_. D'autres hommes crient et gesticulent en poussant les autres

vers la grille.

5. _Une gravure en rond, je ne sais plus ce que c'est. Elle est en

couleur_.

Particularités.

1. C'est un sou comme un autre, en cuivre et en bronze, à l'entour du sou,

il y a écrit: Empire français en rond. A l'intérieur, il y a le visage et

la tête de Napoléon III empereur des Français. De l'autre côté il y a écrit

5 centimes (mais cela ne se voit pas).

2. L'homme qui bâille est habillé avec un veston et un _gilet noir_, une

cravate noire, une chemise et un col blanc. Il bâille en s'étirant, il

ouvre une grande bouche où l'on voit sa langue qui est collée sur sa glande

salivaire qui est en dessous de la langue.

On voit aussi ses dents qui sont blanches et régulières.

Son nez est relevé et ses yeux regardent en l'air.

Il s'étire, c'est-à-dire qu'il écarte ses deux bras à droite et à gauche

en les poussant pour se détendre les nerfs qui sont fatigués d'être restés

longtemps dans la même position.

_Il vient de lire son journal, il l'a posé sur ses genoux_.

3. Le timbre de deux centimes est neuf et a été collé sur le carton; il est

rectangulaire et avec des dentelures découpées en rond, il y a deux hommes

qui tiennent une pancarte sur laquelle est inscrit le chiffre 2; de l'autre

côté, il y a de la gomme pour le coller.

4. Ce doit être une usine où il y a une grille entr'ouverte. Des hommes,

qui doivent être des manifestants, se poussent pour forcer la porte à

s'ouvrir, dans l'intérieur on les empêche d'entrer.

A la porte des hommes se battent et se disputent; un homme qui doit faire

plus de bruit _est arrêté par deux agents_. Il se débat et donne des coups

de poing aux agents. (Celui-là n'y réchappera pas, j'en suis sûr.)

Le 5e dessin est en couleurs et peu distinct.

4 erreurs.--36 minutes.

Ainsi que nous l'avons prévu, les erreurs d'imagination et de mémoire

commises par les élèves sont beaucoup moins nombreuses que celles des

autres élèves qui étaient obligés de répondre à nos questions. Nous

trouvons en effet:

2 élèves qui n'ont commis aucune erreur;

2 élèves qui ont commis 1 erreur;

1 élève qui a commis 2 erreurs;

4 élèves qui ont commis 3 erreurs;

3 élèves qui ont commis 4 erreurs.

Or, dans les expériences de mémoire forcée, le minimum d'erreur était de

5 et le maximum était de 44; la différence est donc considérable. Il faut

conclure que l'expérience de mémoire forcée est sujette à erreur bien plus

que l'expérience de mémoire spontanée. Le seul fait de poser oralement une

question précise à l'enfant augmente ses erreurs de mémoire; ce qui revient

à donner ce conseil pratique: si vous voulez avoir le maximum de vérité

dans un témoignage d'enfant, ne lui posez pas de questions, évitez même

les questions qui sont pures de toute suggestion précise, mais dites-lui

d'écrire tout ce qu'il se rappelle, et laissez-le en tête à tête avec son

papier.

Quelle est la raison psychologique pour laquelle un interrogatoire, qui

cependant est exempt de suggestions, provoque chez un enfant plus d'erreurs

de mémoire qu'un récit qu'il fait spontanément par écrit? La différence

provient à mon avis de ce qu'un enfant, même à l'âge de 12 ans, est

encore inhabile à saisir la distinction entre un fait vu, observé, et un

raisonnement, ou une invention. Avoir vu le fil passant par les trous d'un

bouton, ou supposer que le bouton étant fixé au carton doit y être cousu

avec du fil, c'est tout un pour l'enfant; ou du moins ce sont pour lui deux

expressions équivalentes d'un même fait; et la preuve qu'il est porté à

confondre l'observation et le raisonnement, c'est qu'il lui arrive de

décrire ce qu'il n'a matériellement pas pu voir, par exemple le côté pile

du sou, l'envers du timbre, ou les couleurs des vêtements, dans un portrait

en noir. Cette distinction n'étant point, à ce que je suppose, très nette

pour l'esprit de l'enfant, il ne pourra en tenir compte que si on

attire son attention sur ce point; mais si, au contraire, on dirige

l'interrogatoire de telle manière que l'attention de l'enfant soit attirée

ailleurs, on le verra faire de bonne foi maints raisonnements et maintes

interprétations, alors qu'il croira rendre un compte exact de ce qu'il

a observé. C'est ce qui est arrivé précisément dans notre expérience de

mémoire forcée; nous invitons l'enfant à préciser un souvenir fuyant;

alors, pour nous satisfaire, par désir de donner une réponse quelconque,

il complète son souvenir avec les ressources de son raisonnement ou de son

imagination, sans se rendre compte qu'il ne se borne pas à décrire ses

observations, et la preuve de la bonne foi, c'est l'étonnement qu'il

éprouve lorsqu'on lui montre de nouveau le carton, et qu'il touche du doigt

ses erreurs.

Les erreurs commises spontanément par les enfants qui ont écrit leurs

souvenirs sans répondre à un interrogatoire direct ne présentent rien de

bien particulier; elles sont de même nature que celles que nos questions

avaient provoquées, mais avec plus de variété; du reste on pourra s'en

rendre compte en se reportant à notre tableau. Ce qui importe ici, c'est

moins leur qualité que leur nombre.

SUGGESTION PAR QUESTIONNAIRE

D'après tout ce que nous avons appris jusqu'ici, il est extrêmement

vraisemblable que si on remplace le forçage de la mémoire par la

suggestion, on provoquera un plus grand nombre d'erreurs. J'ai fait cette

étude surtout pour me rendre compte de l'influence des mots et des phrases

employés pour suggestionner. Il y a là une question de grammaire et de

syntaxe qu'il m'a paru utile d'élucider. J'ai indiqué plus haut que les

moindres nuances d'inflexion de la voix ont une grande influence sur

l'effet d'une suggestion; nous ne pouvons guère, quant à présent, à moins

d'employer des phonographes, tenir compte des inflexions de voix; mais il

est beaucoup plus facile de peser la valeur de chaque mot, en remplaçant un

mot par un autre, en employant divers tours de phrase, et en ayant soin

de toujours faire lire au sujet des questions écrites, afin d'éviter les

variations dans l'accentuation de la voix. Ce procédé des questions écrites

permet d'éliminer une bonne partie de ce qui est indéfini et immesurable

dans l'action personnelle.

J'ai employé trois questionnaires différents qui ont été distribués chacun

à des élèves différents; il est bien entendu que chaque élève a répondu à

un seul des trois questionnaires; mon but n'était point de faire l'étude de

la suggestibilité individuelle, mais de rechercher si la forme grammaticale

de la question, le tour des mots, le genre de la question exerçait une

influence sur la réponse.

Le premier questionnaire représente un exercice de _mémoire forcée_. Nous

connaissons maintenant la pleine valeur de ce terme, et nous savons quel

est le résultat de ce forçage. Pour des personnes non prévenues, ce

questionnaire paraît très simple et très rationnel dans sa précision

voulue, et on ne se douterait pas qu'il peut provoquer de si nombreuses

erreurs de mémoire et d'imagination chez les enfants. Les questions, on

le remarquera, sont à peu près les mêmes que celles que j'avais posées

oralement, dans des expériences sur d'autres élèves; mais il y a une grande

différence entre un interrogatoire oral et un interrogatoire par écrit;

dans le premier cas on est près du sujet, on le regarde de temps en temps

dans le blanc des yeux, on emploie, malgré soi, des intonations de voix

qui sont insinuantes ou impérieuses; en un mot, on exerce une action

personnelle dont l'efficacité vaut ce que vaut l'autorité morale de

l'individu; au contraire, la question écrite est plus impersonnelle, sans

cependant l'être entièrement, car celui qui a écrit les questions est

présent dans le cabinet du directeur et surveille.

Voici ce premier questionnaire: QUESTIONNAIRE I

(SANS SUGGESTION, MAIS AVEC FORÇAGE DE LA MÉMOIRE)

_Le Bouton_.--1° Comment est-il fixé au carton?

2° Est-il abîmé, le bouton, ou bien est-il intact? Dessinez-le.

_Le portrait_.--3° De quelle couleur est-il?

4° Voit-on les jambes du Monsieur, ou bien ne les voit-on

pas?

5° A-t-il la tête nue ou couverte? Dessinez.

6° A-t-il un objet dans la main droite, ou bien n'a-t-il rien?

_Le sou_.-- 7° Est-il intact ou détérioré?

_Le timbre_.-- 8° Est-il neuf ou porte-t-il le cachet de la

poste? Dessinez.

_L'étiquette_.--9° Comment est-elle fixée au carton?

_Gravure représentant une foule_.--10° Que voit-on sur

cette photographie?

11° Combien d'objets y avait-il sur le carton? Énumérez-les

tous.

Le second questionnaire est destiné à produire une demi-suggestion, la

forme des questions est persuasive; le bouton, demande-t-on, _n'est-il

pas_ fixé au carton avec du fil etc.? L'expression «n'est-il pas» revient

presque dans chaque question. Par cette forme de langage, on donne l'idée

d'un certain détail; on ne l'affirme pas, mais on le fait paraître

vraisemblable, on lui donne l'apparence de la vérité; mais d'autre part,

en mettant en pleine lumière l'objet sur lequel la suggestion s'exerce, on

attire l'attention sur cet objet, et on peut éveiller par conséquent le

doute, la réflexion et même l'esprit de contradiction.

Voici ce second questionnaire.

QUESTIONNAIRE 2

(SUGGESTION MODÉRÉE)

1° Le bouton n'est-il pas fixé au carton avec du fil?

2° N'est-il pas abîmé? Dessinez-le.

3° Le portrait n'a-t-il pas une certaine couleur foncée?

4° La personne du portrait n'a-t-elle pas une jambe

croisée sur l'autre?

5° N'a-t-elle pas un chapeau sur la tête? Dessinez-le.

6° N'a-t-elle pas un objet dans la main?

7° Le sou ne présente-t-il pas un trou? A quel endroit?

8° Le timbre ne porte-t-il pas le cachet de la poste?

Dessinez.

9° L'étiquette n'est-elle pas attachée au carton par un fil?

Dessinez.

10° Sur la gravure représentant la grève des facteurs

n'y a-t-il pas un petit chien?

11° N'y a-t-il pas aussi un homme arrêté par des agents?

12° N'y a-t-il pas un septième objet? Dessinez.

13° N'y a-t-il pas un huitième objet?

Notre troisième questionnaire est destiné à produire des suggestions très

fortes. La force d'une suggestion peut résulter en partie de l'accentuation

de la voix, en partie aussi de l'ascendant exercé par celui qui parle.

Comme je me servais de suggestions écrites, je m'interdisais d'avoir

recours à ces adjuvants; j'ai donc cherché un moyen tout autre pour

augmenter les suggestions de mon questionnaire; ce moyen a consisté à ne

pas attirer directement l'attention sur le fait inexact que je suggère,

mais à considérer ce fait comme implicitement admis, et à le prendre pour

point de départ d'une autre question. Ainsi, au lieu de demander, comme

dans le second questionnaire: «l'homme du portrait n'avait-il pas un

chapeau sur la tête?»--Je demande: «dessinez la forme du chapeau qu'il

avait sur la tête;» question qui ne se comprend que si le chapeau existe,

question qui par conséquent ne met pas en cause l'existence du chapeau, et

n'engage pas le sujet à examiner ce détail ou à le mettre en doute. Une

autre manière de suggestionner fortement est de poser un dilemme, ainsi on

demande: le portrait est-il brun ou bleu?--alors qu'il est noir.

Voici ce troisième questionnaire.

QUESTIONNAIRE 3

(SUGGESTION FORTE)

_Le bouton_.--1° Il y a quatre trous. Quelle est la couleur

du fil qui passe par ces trous, et qui fixe le bouton au carton?

2° Dessinez l'endroit où le bouton est un peu abîmé.

_Portrait_.--3° Est-il brun foncé ou bleu foncé?

4° Le Monsieur a-t-il la jambe gauche croisée sur la

jambe droite, ou la jambe droite sur la jambe gauche?

5° Dessinez la forme du chapeau qu'il a sur la tête.

6° Quel objet tient-il dans sa main droite?

_Le sou_.--7° Il présente un petit trou. Où se trouve ce

petit trou? Dessinez.

_Le timbre_.--8° Il y a dans le coin à droite le cachet de la

poste. Quel nom de ville peut-on distinguer sur le cachet?

Dessinez.

9° Le timbre est de couleur rouge. Est-ce rouge clair ou

Foncé?

_Étiquette_.--10° Dessinez le fil avec lequel elle est attachée

au carton.

11° L'étiquette est-elle vert clair ou vert foncé?

_Gravure représentant une foule_.--12° A quel endroit se

trouve le petit chien?--13° Comment est habillé l'homme

qui est arrêté par les agents?

_Le septième objet est une gravure_.--14° Que représente-t-elle?

Dessinez.

13° _Quel est le huitième objet_?

Une première série d'expériences avec ces trois questionnaires a été faite

sur les élèves du cours moyen d'une école primaire.

Ce sont des élèves dont l'âge varie de 9 à 12 ans; je les connais un peu,

pour avoir expérimenté une fois sur chacun d'eux, trois mois auparavant.

Je les introduis par groupes de 2, dans le cabinet du Directeur; je leur

montre pendant 12 secondes le carton d'objets qui m'a déjà servi, et je

leur adresse les mêmes explications que dans les expériences précédentes;

seulement je les avertis que dès qu'ils auront cessé de voir le carton, ils

devront répondre par écrit à un questionnaire écrit que je mettrai sous

leurs yeux. Diverses recommandations sont ajoutées: par exemple, les

enfants ne devront pas recopier les demandes du questionnaire, mais se

borner à répondre à chacune des questions; enfin, dans le questionnaire on

leur demande de dessiner certains objets; ces dessins devront être tous

faits de grandeur naturelle, recommandation d'autant plus nécessaire que

lorsqu'on abandonne les élèves à leur spontanéité, ils font le plus souvent

de très petits dessins, en ayant conscience de cette réduction du dessin

par rapport à la grandeur réelle de l'objet[58].

[Note 58: On commettrait par conséquent une erreur si, après avoir fait

faire des dessins de mémoire à des élèves, sans autre recommandation, on

mettait la petitesse des dessins exécutés sur le compte d'une modification

due à la mémoire. Il est probable que les sujets font des dessins très

petits parce que ceux-ci sont plus faciles à faire que des dessins grandeur

naturelle, et que les défauts en sont moins visibles, et moins ridicules.]

J'ai répété quelques jours après la même expérience sur des élèves

appartenant au cours supérieur d'une autre école primaire. Ces élèves me

voyaient pour la première fois; je les ai pris un à un dans le cabinet

du Directeur, pour pouvoir les suivre attentivement, observer ce qu'ils

faisaient, et les soumettre ensuite à un interrogatoire minutieux.

Diverses remarques préliminaires sont à faire sur l'attitude des élèves

pendant les expériences. J'ai été frappé du soin qu'ils ont mis à répondre

aux questions écrites; lorsqu'ils ignoraient la réponse d'une question, ils

restaient embarrassés pendant plusieurs minutes, et il y en a plusieurs

dont l'embarras était tel qu'ils ne pouvaient pas se décider à écrire, et

ils se livraient à des réflexions sans fin. Cette lenteur à répondre est

une preuve de sincérité, car si un enfant voulait se débarrasser de suite

de l'expérience, il lui suffirait de répondre par les premiers mots venus.

Je pense que la conscience que les élèves ont tous montrée vient de ce

qu'ils faisaient une expérience individuelle, qu'ils travaillaient sous

mes yeux et se sentaient responsables de tout ce qu'ils écrivaient. Une

expérience individuelle se fait presque toujours sérieusement. C'est dans

des expériences collectives surtout qu'il se produit de l'indiscipline et

du fou rire; j'ai du reste bien constaté cette différence quelque temps

après, lorsque j'ai essayé de répéter collectivement, sur 3 élèves réunis,

la même épreuve de mémoire.

J'ai noté, pour plusieurs sujets, leurs hésitations avant de répondre par

écrit aux questions; je n'ai rien trouvé de bien caractéristique dans ces

hésitations, on ne peut pas dire que l'élève hésite et réfléchit plus

longtemps pour les suggestions auxquelles il résiste que pour celles

auxquelles il succombe. Mais en revanche il est absolument certain que les

élèves mettent en moyenne plus de temps à répondre au 3e questionnaire

qu'au 2e; malgré de profondes variations individuelles, on peut dire que

le temps que prennent 5 élèves quelconques à répondre au 2e questionnaire

suffit à peine à 4 élèves pour répondre au 3e questionnaire; ce n'est

pas que les questions avaient des longueurs différentes, ou exigent des

réponses plus longues dans un cas que dans l'autre; le vrai motif, à mon

avis, est que l'élève en présence du questionnaire 3 hésite plus longtemps

que devant le questionnaire 2; il reçoit une suggestion plus complexe, et y

résiste davantage. Comparons par exemple la question 1 du questionnaire 2

à celle du questionnaire 3. Dans le premier cas, on demande à l'élève: «Le

bouton n'était-il pas cousu au carton à l'aide d'un fil?» C'est en somme

une question unique dont il a à s'occuper, et pour la trancher, il doit

seulement faire appel à sa mémoire, tout en subissant bien entendu

l'influence de l'insinuation qui résulte de la question posée. Il n'en

est plus de même pour la suggestion produite par le questionnaire 3. Ce

questionnaire dit à l'élève: «Le bouton a 4 trous; par ces trous passe un

fil qui fixe le bouton au carton; quelle est la couleur du fil?» Cette

question est bien plus embarrassante que la précédente; le sujet doit, pour

y répondre: 1° imaginer une couleur quelconque du fil, couleur qu'il n'a

pas vue; 2° se résoudre à admettre que le bouton était cousu avec du fil;

ce dernier point doit le faire hésiter, et il faut que son doute, que sa

résistance soient vaincus, avant qu'il se décide à écrire le nom d'une

couleur. On pourrait faire une analyse semblable pour les autres questions

du questionnaire 3, et il serait facile de montrer que chacune contient une

question préjudicielle; de là la résistance du sujet, et le temps qu'il met

à répondre à ce questionnaire.

Il faudrait avoir une méthode qui permît de suivre fidèlement le progrès de

la suggestion depuis le moment où le sujet lit la question jusqu'au moment

où il se décide à y répondre par écrit; cette lutte est sans doute la

partie la plus intéressante de l'expérience; malheureusement, nous ne la

connaissons pas directement, et nous pouvons seulement la conjecturer

d'après quelques réflexions qui échappent à quelques enfants, ou d'après

leurs gestes et leur attitude. Encore tous les sujets ne sont-ils pas aussi

démonstratifs les uns que les autres; quelques-uns restent complètement

fermés. Voici, à titre d'hypothèse, ce que je suppose qui se passe, surtout

lorsque l'élève doit répondre au 3e questionnaire.

Le premier moment qui suit la lecture de la question est un moment de

scepticisme; on entend beaucoup d'élèves murmurer: «Mais je ne sais pas!

Je n'ai pas remarqué! etc.,» et faire des gestes d'ennui ou de dénégation;

quelques-uns ont une pantomime assez expressive, hochent la tête, plissent

le front, font la moue avec leur bouche; quelques-uns même traduisent cet

état de scepticisme par une réponse écrite, ils écrivent: «non», mais ils

effaceront ensuite ce mot; parfois on leur entend dire des phrases, comme

celle-ci: «Il n'avait pas de chapeau.» Chez certains enfants, cet état de

résistance initiale persiste indéfiniment; ils restent immobiles devant la

question, ne peuvent se décider à écrire quoi que ce soit; cela peut durer

un quart d'heure et davantage; pour en finir, il faut que l'expérimentateur

intervienne, les presse de questions, brise leur mutisme, leur fasse avouer

qu'ils ne savent pas, et les décide à écrire cet aveu d'ignorance.

La seconde phase que je distingue, très schématiquement bien entendu, est

une phase de demi-obéissance à la suggestion. Le sujet s'est décidé à

écrire, il commence à rédiger sa réponse, mais il s'arrête en route, au mot

décisif. Pour la première question, par exemple, il écrit le mot: «couleur

du fil», mais il ne complète pas sa réponse par un nom de couleur;

en somme, il a déjà _implicitement_ cédé à la première partie de la

suggestion, en admettant que le bouton est cousu au carton; il lui reste à

inventer la couleur du fil. Même hésitation pour le dessin. Je vois encore

un élève qui après avoir tracé le contour du sou, reste une minute entière

devant son dessin, la plume effleurant le papier, se promenant dans toutes

les parties du disque, jusqu'à ce que le sujet se décide à marquer un point

très léger, pour indiquer la place du trou (imaginaire) qui perce le sou.

Enfin une troisième phase est celle de l'exécution de la suggestion. Je

n'ai rien à en dire, sinon que l'élève montre souvent, au moment où il

écrit, une vive rougeur, comme s'il avait un sentiment de honte. C'est

un sentiment que je n'ai jamais réussi à faire avouer à mes sujets: la

question est du reste un peu délicate.

Voilà dans quel ordre je crois que la série de phénomènes se déroule:

d'abord résistance qui est au maximum, qui ensuite décroît jusqu'à

permettre l'exécution de la suggestion. J'ai constaté une seule fois,

par exception à cette règle, que le sujet, ayant cédé tout d'abord à la

suggestion, est revenu ensuite sur ses pas, a biffé sa réponse suggérée

pour mettre une négation à la place.

Nous donnons deux exemples de réponses au questionnaire, qui n'exerce

aucune suggestion.

RÉPONSE AU QUESTIONNAIRE 1

(ÉLÈVE D'ÉCOLE PRIMAIRE ÉLÉMENTAIRE)

1. Le bouton est collé.

2. Il est intact.

3. Le portrait est de couleur marron clair.

4. On ne voit les jambes du monsieur qu'à demi.

5. Il a la tête nue.

6. Il n'a rien.

7. Le sou est intact.

8. Le timbre n'est pas neuf, car il porte le cachet de la poste.

9. L'étiquette est fixée au carton par de la colle.

10. Sur la seconde photographie, on voit une foule de gens

entrant dans un monument.

Il y avait 6 objets qui étaient: un bouton, une photographie représentant

un monsieur, un sou, un timbre, une étiquette et une photographie

représentant une foule entrant dans un monument.

AUTRE RÉPONSE AU QUESTIONNAIRE 1

(ÉLÈVE D'ÉCOLE PRIMAIRE ÉLÉMENTAIRE)

1. _Le bouton_ n'est pas fixé au carton, il est cousu et de l'autre côté où

il y a le fil, on a collé un morceau de carton sous le bouton.

2. Non, le bouton n'est pas abîmé.

_Le portrait_.

3. Il est noir pour le veston, blanc pour le gilet. La figure est jaunâtre,

il a de la barbe, de la moustache et des cheveux un peu noirs, plutôt noirs

que clairs.

4. Oui, on voit les jambes mais pas tout entières. Elles sont l'une

par-dessus l'autre.

5. Il a la tête nue.

6. Il a un livre dans la main droite. Il fait une petite grimace en

bâillant.

7. _Le sou_. Le sou est un peu détérioré, car à force un sou n'importe

quelconque à la longue commence à se rouiller et à changer de couleur.

La Suggestibilité · 第 22 / 29 段