Il est à remarquer que plusieurs enfants très jeunes sont parmi les moins

suggestibles, par exemple Hub., Gouje et Dié. Nous avons l'habitude de

rencontrer ces enfants avec des coefficients de suggestibilité très forts.

S'ils ont été peu suggestibles pour l'expérience des lignes, c'est parce

qu'on leur avait dévoilé le piège dans les expériences sur les couleurs,

faites quelques jours avant: quelques-uns l'ont déclaré à haute voix. Ainsi

Gouje nous a dit: «Vous voulez me faire monter, comme l'autre fois; moi,

je ne veux pas.» Cet exemple nous prouve combien il est délicat de répéter

dans un même milieu des suggestions contradictoires, reposant sur l'action

personnelle. Aussi, je pense que le classement donné par cette expérience

sur les lignes ne doit pas être accepté sans contrôle. Nous retrouvons

Poire parmi les plus suggestibles, il était même suggestible à l'infini.

Il y a eu très peu de lutte à soutenir contre les élèves, et nous n'avons

pas remarqué les signes d'émotivité aussi fréquemment que pendant les

suggestions sur les couleurs. Cette différence est facile à comprendre; la

contradiction est moins grave lorsqu'elle porte sur une longueur de ligne

que sur un nom de couleur; nous apprenons par exemple à l'enfant que la

ligne qu'on lui a montrée n'est pas égale à la ligne 5 du tableau, mais

à la ligne 6; la contestation porte sur un souvenir, et non sur une

perception présente; de plus, elle porte sur un degré, une quantité et non

sur la matérialité d'un fait; enfin, chose curieuse, il arrive souvent,

dans cette contestation, que c'est nous qui avons raison, et que c'est

l'enfant qui a tort; en effet, le plus souvent, l'enfant désigne dans

le tableau une ligne plus petite que le modèle; par conséquent, notre

suggestion, qui a pour effet de le conduire à désigner une ligne plus

longue, se trouve être par hasard une suggestion correctrice. C'est un

hasard heureux, qui peut même éviter à l'expérimentateur un certain

embarras; si le sujet s'aperçoit qu'on veut lui faire désigner une ligne

plus grande que celle qu'il a choisie et si le sujet vient à se plaindre de

cette contrainte qu'on exerce sur lui--ce fait arrive quelquefois--on n'a

pour répondre à ce soupçon qu'une chose à faire: rapprocher le modèle et

la ligne qu'on voudrait forcer le sujet à prendre par suggestion. Comme le

plus souvent les deux lignes sont égales, le sujet, surpris et confus, se

trouve réduit au silence, et il ne peut plus accuser l'expérimentateur de

chercher à le tromper.

Il me semble donc que cette expérience a plusieurs avantages sur celle des

couleurs; ce sont les avantages suivants: 1° on peut mieux préciser une

longueur de ligne qu'une couleur; 2° la contradiction, étant moins forte,

n'éveille pas chez l'enfant le soupçon qu'on veut le tromper.

III

3e _Suggestion directrice sur les longueurs de lignes_.--Notre troisième

essai pour l'étude de l'action personnelle est d'un autre genre que les

deux précédents; nous ne faisons plus de lutte avec l'élève, nous cherchons

à le guider d'avance; c'est une suggestion directrice.

Nous montrons à l'enfant des lignes qui ont toutes 60 millimètres

de longueur; ces lignes lui sont montrées successivement; elles lui

apparaissent par la fenêtre pratiquée dans un disque que nous tenons à la

main, le disque a un diamètre de 13 centimètres, et la fenêtre a la forme

d'un rectangle allongé de 11 centimètres sur 2 centimètres. Nous tenons le

disque vertical, posé sur la table, à 50 centimètres de l'enfant, et tourné

vers la fenêtre de la pièce. L'enfant est prié de regarder les lignes et

d'en reproduire la longueur, non par un trait continu, mais par des points

marqués à la distance voulue de la ligne noire qui est tracée en marge du

papier quadrillé (à 4 millimètres) qu'on place devant lui; la reproduction

des lignes se fait donc comme dans notre expérience antérieure sur les

idées directrices.

La première ligne est montrée sans que nous fassions la moindre remarque;

mais à la seconde ligne, nous disons: _En voici une qui est plus grande_; à

la troisième, nous disons: _En voici une qui est plus petite_; et ainsi de

suite, nous alternons la suggestion de ligne grande et de ligne petite,

jusqu'à la dernière. Cette suggestion est donnée lentement, d'une voix

douce, sans regarder l'enfant; la suggestion est donnée avant que la ligne

ait apparu; nous prononçons les paroles convenues, tout en tournant très

lentement le disque, de sorte que le sujet voit, à travers la fenêtre

immobile, le disque tourner, et il attend encore l'apparition de la ligne

au moment ou il nous entend annoncer que la ligne est plus grande ou plus

petite que là précédente. Les lignes se succèdent à intervalles de sept à

dix secondes.

Il n'y a eu de la part des sujets aucune observation verbale, et ils n'ont

donné aucun signe appréciable d'émotivité; chacun a marqué en silence les

points successifs. Nous avons veillé à ce que les points fussent marqués

toujours sur les lignes successives de papier quadrillé, car si l'enfant

avait marqué deux points sur une même ligne, cela aurait produit des

confusions et des erreurs sur leur signification.

En général, les enfants font leurs marques dans une zone qui ne s'éloigne

guère de la marge; trois enfants ont marqué des points qui s'éloignaient

de plus en plus de la marge, et comme deux de ces trois enfants (And. et

Bout.) sont des plus suggestibles, nous pensons que cette direction des

points qu'ils ont tracés peut être un souvenir de l'expérience sur l'idée

directrice qui a été faite sur eux trois semaines auparavant.

La plupart, la grande majorité des enfants ont obéi à la suggestion que

nous leur donnions; et si on compare l'effet de cette suggestion verbale à

l'effet de l'auto-suggestion relative à la croissance des lignes, il est

incontestable que la suggestion verbale a eu une influence plus forte, car

16 enfants sur 23 l'ont complètement subie, tandis que l'auto-suggestion

n'a exercé une action absolue que sur un bien plus petit nombre de sujets.

Le tableau XI contient tous les résultats. A droite de chaque nom d'élève

nous inscrivons la longueur de la première ligne copiée sans suggestion

d'aucune sorte. Cette ligne modèle a 60 millimètres. Ensuite, nous

inscrivons les différences en + et en - marquées par les élèves sous

l'influence des suggestions. Toutes les fois que les différences marquées

par les élèves sont égales à 0, ou sont en sens contraire de la suggestion,

nous les indiquons en caractères gras. Dans les deux dernières colonnes

verticales de droite, on trouve pour chaque élève la moyenne des écarts, et

le nombre de résistances à la suggestion. La moyenne des écarts est obtenue

sans tenir compte du signe précédant chaque écart, mais en tenant compte

seulement du fait que l'écart marqué par l'élève est d'accord avec notre

suggestion, ou contraire à cette suggestion; on fait la somme algébrique de

ces deux genres d'écarts, en considérant comme positifs les écarts qui sont

dans le sens de la suggestion, et comme négatifs les autres; et par

conséquent les moyennes précédées du signe - indiquent que d'ordinaire le

sujet a résisté, a marqué ses écarts en sens contraire de la suggestion; au

contraire les moyennes précédées du signe + indiquent une docilité

habituelle à la suggestion. Le nombre de résistances se calcule sans

difficulté; nous avons compté comme résistance un écart égal à 0, car tout

élève qui fait une ligne égale à la précédente lutte contre la suggestion;

mais nous ne savons pas au juste si cette résistance est plus grande que

celle qui consiste à faire un écart précisément opposé à celui de la

suggestion, et dans le doute nous avons attribué à ces deux genres de

résistances la même valeur.

Tableau XI(a).--_Résultats de l'expérience sur l'action personnelle_

[Illustration: Tableau11a.png]

......................................................................

NATURE DE LA SUGGESTION

NOMS DES Longueur de ............................................

ÉLÈVES la 1re ligne + - + - + - + -

......................................................................

1. Mien 48 +1 +4 -4 +4 -8 +12 -12 +16

2. Vasse. 28 +4 -4 +4 0 +4 -4 0 +4

3. Uhl. 36 +4 -4 +4 -4 0 0 +4 0

4. Gouje. 36 +4 -4 +4 +2 +2 -4 +8 -4

5. Pet. 48 +4 -4 0 0 +4 -4 -4 -4

6. Monne. 44 +4 -8 +8 0 0 -8 +4 +4

7. Lac. 36 +12 0 -4 0 +4 +4 -4 -4

8. Blasch. 60 +4 -4 +4 -4 +4 -4 +4 +4

9. Saga. 40 +8 -4 +4 -4 +4 -8 +4 +4

10. Féli. 40 +4 -4 +4 -4 +6 -4 -2 +4

11. Demi. 36 +8 -4 +4 -4 0 -4 +8 -4

12. Pou. 40 +4 -4 +8 0 +8 +8 +4 -4

13. Abras. 52 0 -4 +4 0 +4 -8 +8 -4

14. Bout. 32 +4 -8 +12 -4 +8 -4 +8 -4

15. Die. 40 +8 +4 +4 -12 +4 -4 +8 -4

16. Bien. 32 +1 -1 +1 -1 +1 -1 +4 -2

17. Hub. 44 +4 +4 +4 -4 +8 -8 +8 -8

18. Gesb. 36 +8 -8 +8 -8 +8 -8 +4 -4

19. Dew. 44 +4 -8 +4 -6 +4 -6 +8 -6

20. Delans. 40 +10 -6 +4 -6 +4 -4 +8 -6

21. Van. 32 +8 -12 +8 -4 +4 -8 +12 -8

22. Motte. 52 +8 -20 +4 -4 +8 -4 +8 -8

23. And. 36 +4 -8 +12 -4 +8 -4 +8 -4

24. Poire. 36 +4 -4 +4 -4 +4 -4 +4 -4

25. Martin. 40 +4 -8 +8 -8 +8 -6 +2 -4

.....................................................................

Nombre des

résistances. 1 4 3 8 4 4 5 7

......................................................................

Somme des écarts +128 -119 +111 -79 +101 -87 +102 -50

......................................................................

Moyenne des

écarts 5 4,9 4,4 3 4 3,5 4 2

......................................................................

Tableau XI(b).--_Résultats de l'expérience sur l'action personnelle_

......................................................................

NATURE DE LA SUGGESTION Moyenne Nombre

.................................................. des des résis-

+ - + - + - + - + - écarts. tances.

......................................................................

-20 +4 0 +4 +4 -4 -8 +4 -4 -4 -5,2 14

0 0 0 +4 -8 0 0 0 0 0 +0,2 13

0 +4 -4 0 +4 -4 0 +4 -4 +1,2 10

-4 +4 -4 +4 -4 +4 +0,2 7

+4 -0 +4 -10 +8 -4 0 0 +4 -4 +3 6

0 0 +4 -4 0 -4 +2,8 6

+4 -4 +1,6 5

+4 -4 -4 +4 -4 +4 +1 5

-4 +4 +4 +4 -4 -4 +4 -4 +2 5

+4 +2 -2 +2 4

+4 -4 +4 -4 0 0 +4 -4 +4 3

+4 -4 +4 -8 +4 -8 +4 -4 +12 +4 2

+4 -8 +4 -4 +4 -4 +4 -4 +4 2

+8 -4 +4 -4 +4 -4 +4 +4 +4 -4 +5 1

+4 -8 +4 -4 +4 -4 +5 1

-1 +1 +1 -4 +1,4 2

+12 -12 +12 -12 +12 -12 +12 -12 +9 1

+4 -8 +4 -4 +12 -4 +4 -8 +4 -4 +6 0

+2 -4 +8 -4 +2 -4 +2 +5 0

+2 -2 +4 -6 +6 -4 +2 +5 0

+4 -8 +8 -8 +4 -4 +7 0

+12 -8 +4 -8 +20 -12 +4 -8 +8,7 0

+8 -4 +8 -4 +8 -4 +8 -4 +6 0

+4 -4 +8 -4 +4 -4 +4 -4 +4 0

+2 -2 +4 -1 +6 -8 +4 -6 +5 0

......................................................................

7 9 6 6 5

......................................................................

+61 -71

......................................................................

2,5 2,8 3,3 2,7

......................................................................

Pour classer les élèves, il faudrait tenir compte à la fois de la valeur de

la moyenne et du nombre des résistances; car en général, ceux qui résistent

le plus souvent sont ceux qui font les écarts les moins forts; et quand le

nombre de résistances de deux élèves est égal, il faut considérer comme

le moins suggestible celui qui a fait les écarts les plus petits. Nous

établirons notre classification en prenant pour guide les nombres

de résistances; ce n'est là, bien entendu, qu'une mesure toute

conventionnelle.

Il faut remarquer que lorsque le nombre de résistances ne dépasse pas 1, il

n'a pas grande importance par lui-même, car il peut tenir simplement à un

moment de distraction, l'élève n'ayant pas bien écouté la suggestion; ce

défaut d'attention doit être surtout soupçonné chez ceux qui ont des écarts

de suggestion dont la moyenne présente une valeur très forte: c'est le cas

de Die., de Hub., de Bout.

La valeur des écarts, prise dans l'ensemble, a beaucoup diminué à mesure

que l'expérience se prolongeait. C'est ce que montrent les deux rangées

horizontales de chiffres inscrits au bas du tableau XI. La somme totale des

écarts suit une progression régulièrement descendante, tandis que la somme

des résistances augmente; ces deux données en se confirmant, nous prouvent

que les élèves ont été, surtout au début, les dupes de l'illusion, mais que

peu à peu ils s'y sont moins abandonnés, ils en ont eu une conscience plus

claire. Fait curieux, que je ne m'explique pas, la suggestion a surtout été

effective lorsqu'elle tendait à l'augmentation de la ligne modèle, et en

effet, la somme des écarts successifs est plus faible pour les écarts

dans le sens de la diminution que pour les écarts dans le sens de

l'augmentation. La somme des 5 premiers écarts d'augmentation est de 503

millimètres, la somme des 5 écarts de diminution est de 406 millimètres,

la différence est donc très nette. A quoi peut-elle tenir? Je suis bien

certain d'avoir fait de la même voix les deux suggestions, et il n'y a

pas là de cause d'erreur qu'on puisse incriminer. Il est possible que le

souvenir d'expériences antérieures, dans lesquelles les lignes modèles

présentaient un accroissement régulier ait influé sur l'esprit des élèves.

Il est possible aussi qu'une personne, qui s'occupe à tracer ou à marquer

des lignes, éprouve plus de difficulté psychique à rapetisser les lignes

qu'à les agrandir; un arrêt de mouvement--on le sait du reste par d'autres

expériences--exige un plus grand effort de volonté que la continuation d'un

mouvement; mais cette explication ne se vérifie que pour le cas où les

lignes sont tracées d'un trait. S'applique-t-elle au cas où les lignes sont

marquées par un simple point final?

Les chiffres de notre tableau XI nous montrent que les différences

individuelles de suggestibilité ont été très fortes. C'est du reste la

règle dans toutes les recherches que nous avons faites jusqu'ici sur la

suggestibilité; et il serait bien téméraire d'extraire de résultats aussi

hétérogènes une moyenne permettant de dire: la suggestibilité des élèves

d'école primaire dans cette expérience est de tant. Mien., un élève de

3e classe, vient en tête, comme résistance à la suggestion, il a presque

toujours pris le contre-pied de mon affirmation; nous trouvons également

parmi les réfractaires Laca., Saga., Blasch., Féli., etc. Parmi les plus

suggestibles ont été And. et Poire., vrais automates, qui ont toujours

marqué des écarts réguliers, conformes à la suggestion.

_Même expérience sur des jeunes gens d'école primaire

supérieure_.--Lorsqu'on ne fait pas subir un interrogatoire aux sujets,

lorsqu'on ne recueille pas leurs impressions après des expériences comme

celle-ci, les résultats nous en sont comme fermés; nous n'avons en notre

possession que des chiffres, ce qui est toujours peu de chose pour se

rendre compte d'un état de conscience. Je n'ai point voulu interroger

ces élèves d'école primaire élémentaire, parce que ce sont mes sujets

habituels, et qu'en attirant trop souvent leur attention sur les illusions

dont je les avais rendus victimes, je les aurais faits trop sceptiques pour

des expériences ultérieures. J'ai donc préféré répéter mes suggestions

dans un autre milieu, et j'ai passé une après-midi dans une école primaire

supérieure, où j'ai fait copier des lignes, exactement dans les mêmes

conditions, à 10 élèves, âgés environ de 17 ans, et appartenant à la

deuxième année de l'école. Ces élèves sont rangés dans le tableau XII par

ordre de mérite intellectuel; les 2 premiers sont jugés par leurs maîtres

comme très intelligents, les 3 derniers sont faibles, les autres sont

moyens. On voit que parmi ces élèves, tout comme parmi ceux d'école

primaire élémentaire, il y en a qui n'ont jamais résisté, et fait des

écarts énormes, comme Dru..., le dernier, tandis que d'autres ont résisté

constamment, prenant le contre-pied de ce que je disais. La moyenne de la

valeur des écarts, inscrite au bas du tableau, est plus faible que celle de

leurs camarades plus jeunes. La différence est même assez nette: en mettant

vis-à-vis la moyenne des écarts pour les deux groupes d'élèves, on a:

ORDRE DES ÉLÈVES DU PRIMAIRE ÉLÈVES DU PRIMAIRE

SUGGESTIONS ÉLÉMENTAIRE SUPÉRIEUR DIFFÉRENCES

1 5 2,6 - 2,4

2 4,9 2,6 - 2,3

3 4,4 3,8 - 0,6

4 3 2,7 - 0,3

5 4,3 2,4 - 1,6

6 3,5 2 - 1,5

7 4 2,2 - 0,8

8 2,3 4,7 + 2,7

9 2,5 1,9 - 0,9

10 2,8 2,8 = 0,9

Dans la plupart des cas, ces chiffres montrent que l'avantage reste aux

élèves d'école primaire supérieure.

Ces derniers ne se sont pas corrigés nettement au cours de l'expérience, et

le dixième écart qu'ils ont marqué n'est pas plus faible que le premier;

par là aussi ils diffèrent des enfants plus jeunes, et si on prenait ces

chiffres à la lettre, et qu'on fût tenté de généraliser à outrance, on

arriverait à cette proposition paradoxale que l'adulte ne se corrige pas

autant que l'enfant. Mais en y regardant de plus près, on a une impression

tout autre; on voit que l'enfant, en se corrigeant, s'est rapproché des

résultats donnés par l'adulte, résultats qui supposent une demi-conscience

de l'illusion, et c'est parce que l'adulte avait dès le début, et sans

éducation nécessaire, cette demi-conscience, qu'il n'a pas eu à se corriger

comme l'a fait l'enfant; il offrait en quelque sorte moins de marge à la

correction.

Je passe maintenant à l'interrogatoire des élèves. Je l'ai écrit en même

temps que je le faisais. Il est très difficile de poser les questions sans

suggestionner l'élève.

TABLEAU XII

[Illustration: Tableau12.png]

INFLUENCE D'UNE ACTION MORALE DIRECTRICE

_Élèves d'une École primaire supérieure_.

................................................................................................

NATURE DE LA SUGGESTION

ÉLÈVES [1] [2] [3]

....................................................................

+ - + - + - + - + - + - + - + - +

................................................................................................

Buccin 50 +2 -2 +2 -2 +1 = +1 -1 +1 -1 +2 -1 +1 -1 +1 -1 1,2 1

Dupuis 52 0 -12 +4 -8 +4 -4 +4 -8 +4 -4 +8 -4 -4 -4 +4 -4 +8 5 0

Auclot 44 +3 -3 +4 -4 +2 = +6 -4 -4 -2 +2 = +1 -1 2 3

Colin 62 = +8 = -10 = = +4 -3 = = = = +3 0,3 12

Carriste 40 +3 -3 +6 -4 +1 +1 +1 -1 +1 -1 +1 -1 +1 -1 +1 -1 1,7 0

Raoul 32 +4 -6 +4 -3 +4 -2 +6 -10 +6 -8 +4 +2 +6 -10 +6 4 1

Malgache 52 -4 +16 -4 = -4 +4 -8 +4 -4 -4 +4 = +4 -4 +4 -8 -1,2 10

Lachelier 42 +8 -6 +4 -4 +8 -3 +2 -8 +3 = +2 -4 +4 -2 +4 -10 4,5 1

Daumet 44 +4 -8 -4 -6 +4 -2 +2 -4 +4 -4 +4 -4 +4 -4 +4 -4 4 0

Drumont 48 +6 -10 +14 -4 +4 -8 +4 -12 +10 -4 +2 -6 +6 -2 -8 -6 6,6 0

................................................................................................

Somme des

écarts 26 26 38 27 24 20 22 47 19 28 29 18 34 29

Moyenne des

écarts 2,6 2,6 3,8 2,7 2,4 2,0 2,2 4,7 1,9 2,8 2,3 1,8 3,4 2,9

................................................................................................

(col. 1: Longueur donnée à la ligne de 6 mm.)

(col. 2: Moyenne des écarts.)

(col. 3: Nombre des résistances.)

INTERROGATOIRE DE BUCCIN

Sujet très suggestible. Il a eu l'illusion complète jusqu'à ma question 3,

qui parut lui avoir ouvert les yeux.

1. _D_.--Eh bien, que pensez-vous de vos résultats?

_R_.--(Hoche la tête.) Je crois que je me suis trompé. Je les

ai faites (les lignes) presque toutes grandes.

2. _D_.--Les différences réelles entre les lignes sont-elles

plus petites ou plus grandes que celles que vous avez faites?

_R_.--Elles sont plus grandes.

3. _D_.--Avez-vous _vu_ les différences des lignes?

_R_.--Je comptais que vous le saviez mieux que moi. Mais je

ne les voyais pas beaucoup. En les faisant, je ne voyais pas

bien les différences.

INTERROGATOIRE DE DUPUIS

Ce sujet a été un des plus suggestibles.

1. _D_.--Les différences que vous avez marquées entre les

lignes sont plus grandes au commencement qu'à la fin. Pourquoi?

_R_.--Elles étaient les mêmes; une grande et une petite qui

suivaient.

2. _D_.--A combien appréciez-vous les différences?

_R_.--A cinq millimètres.

3. _D_.--N'avez-vous pas fait d'autres remarques sur les différences

des lignes?

_R_.--(Embarras.)

4. _D_.--Avez-vous exagéré ou rapetissé les différences?

_R_.--J'ai dû exagérer. Les différences n'étaient pas sensibles.

_D_.--Avez-vous eu des doutes tout à l'heure sur la longueur

des lignes?

_R_.--Oui.

_D_.--Alors pourquoi, les ayant crues égales, les avez-vous

faites inégales?

_R_.--Je n'étais pas sûr de moi.

On peut remarquer dans cet interrogatoire que la question 4 a eu un rôle

décisif, et qu'à partir de ce moment le sujet a reconnu son erreur, soit

que notre encouragement ait diminué sa timidité, soit que notre question

ait orienté son attention dans le sens de la critique.

INTERROGATOIRE DE RAOUL

Ce sujet est un peu moins suggestible que le précédent. Cela se voit par

les résultats numériques de l'expérience. Cela apparaît très nettement

aussi dans l'interrogatoire.

_D_.--Eh bien, que pensez-vous de ces lignes?

_R_.--Je les ai vues presque toutes à peu près de la même longueur.

_D_.--Quand vous est venue cette idée?

_R_.--Vers le milieu de l'expérience.

_D_.--Comment cette conviction vous est-elle venue?

_R_.--(Embarras)

_D_.--D'où vient qu'ayant cette conviction vous avez fait des lignes

inégales?

_R_.--Parce qu'il y avait des lignes un peu moins épaisses; c'est peut-être

ce qui les faisait paraître moins longues.

_D_.--Ma parole influait-elle sur vous?

_R_.--Oui.

_D_.--Avez-vous cru réellement que les lignes étaient tantôt plus grandes,

tantôt plus courtes?

_R_.--Dès le début, j'ai cru: mais vers le milieu, je me suis aperçu que

pour quelques-unes elles étaient plus courtes, quand vous disiez plus

longues.

_D_.--Etait-ce par complaisance que vous les avez faites plus courtes?

_R_.--Oui, monsieur.

Ce cas me parait assez net; une illusion se produit au début, illusion

intellectuelle; elle se dissipe ensuite, le sujet s'apercevant que les

lignes ne diffèrent pas comme je l'annonce; c'est vers le milieu de

l'expérience que l'illusion est reconnue; mais il reste un autre facteur de

la suggestibilité, la timidité de l'élève, qui continue à obéir à ma parole

sans y croire. Nous voyons bien nettement ici une dissociation des deux

facteurs.

INTERROGATOIRE D'AUCLOT

Un peu moins suggestible que le précédent; il a eu à la fois l'illusion

intellectuelle et la docilité, mais à un moindre degré. Il est intéressant

de voir que ce sujet invente un motif inexact pour appuyer son illusion.

_D_.--Que pensez-vous de ces lignes?

_R_.--Je crois qu'elles sont à peu près toutes égales, et à différentes

positions.

_D_.--Cette idée, quand vous est-elle venue?

_R_.--Au milieu,, vers la 8e ligne.

_D_.--Comment avez-vous eu cette idée?

_R_.--Quand vous disiez, «un peu plus grand», elles étaient vers le centre

du disque--et «un peu plus petit», elles étaient vers la périphérie. (C'est

tout à fait faux. Exemple de motif surajouté.)

_D_.--Avez-vous pensé qu'elles étaient rigoureusement égales ou de

différence très minime?

_R_.--_Maintenant_, je crois qu'elles sont égales; à ce moment-là j'ai

pensé à une différence très petite, de 1 à 3 millimètres.

_D_.---Alors pourquoi avez-vous parfois exagéré ces différences?

_R_.--Il me semblait bien qu'elles étaient égales, je suivais vos paroles;

et j'avais un peu le sentiment que je me trompais.

INTERROGATOIRE DE MALGACHE

Ce sujet est le moins suggestible de tous.

_D_.--Que pensez-vous de cette expérience?

_R_.--Les mêmes traits ont passé plusieurs fois. Je les ai reconnus

individuellement.

_D_.--Avez-vous fait une autre réflexion?

_R_.--Elles n'ont pas grande différence, elles sont presque égales. Elles

paraissent égales, on ne s'en aperçoit pas parce qu'elles ne sont pas

placées pareilles, mais elles doivent être égales.

_D_.--Quand cette conviction vous est-elle venue?

_R_.--Vers le milieu, mais à la fin, j'étais presque certain qu'elles

étaient égales.

_D_.--Pourquoi les faisiez-vous égales si vous n'en étiez pas sûr?

_R_.--De peur de me tromper. Pour les 3 derniers points, je me suis

recopié.

_D_.--J'annonçais que certaines lignes étaient longues, et d'autres

courtes. Quel effet cela vous faisait-il?

_R_.--Je ne l'ai pas cru du tout. Dès la seconde ligne, je me suis aperçu

que vous essayiez de me tromper: et alors, je ne faisais pas attention à

ce que vous disiez. A partir du 5e point, c'est comme si vous n'aviez rien

dit.

_D_.--Vous avez suivi ma suggestion vers le milieu. L'avez-vous remarqué?

_R_.--Non, je n'écoutais pas.

La Suggestibilité · 第 17 / 29 段