2. _R_.--Il y en a 4 ou 5 qui vont graduellement en augmentant;
vers le milieu, ils sont la même chose (ils ont le même
poids); vers la fin il y en a 1 ou 2 plus légers et le dernier est
plus lourd que l'avant-dernier. De plus, entre le 4e et le 5e, il y
a une grande différence de poids.
3. _D_.--Quand as-tu eu cette idée sur la série des poids?
4. _R.--Au commencement, la première fois, je croyais que
tout allait en augmentant;_ c'est vers la fin que je me suis rendu
compte.
5. _D_.--Pourquoi as-tu cru la première fois que les poids
allaient en augmentant?
6. _R_.--Je ne sais pas du tout. Il me semblait qu'ils étaient
un peu plus gros. C'est une idée, mais je crois..., Je ne sais pas
trop.
7. _D_.--Quand penses-tu avoir donné les meilleurs résultats?
8. _R_.--C'est peut-être la dernière fois ou la 9e fois.
9. _D_.--Comment te rendais-tu compte qu'une boîte était
plus lourde que la précédente?
10. _R_.--(Embarras).
11. _D_.--Est-ce que tu te rappelais pour un poids ce que tu
avais dit la fois précédente?
12. _R_.--Oui, toutes les fois je me le suis rappelé pour 4
ou 5 petites boîtes: mais cela ne me guidait pas.
13. _D_.--Quel genre d'erreur penses-tu avoir commis? As-tu
dit trop souvent _plus lourd_ ou trop souvent _égal_?
14. _R_.--(Vivement). Il me semble que j'ai dit trop souvent
plus lourd. Quand on soulève des petits poids comme ça, on est
toujours tenté de les trouver plus lourds les uns que les autres.
15. _D_.--Pourquoi donc es-tu tentée de trouver les poids
croissant graduellement?
16. _R_.--C'est idiot. Je ne comprends pas pourquoi. Ça commence
léger, et il me semble que cela doit finir lourd. C'est
idiot, je le sais bien, ce n'est pas une raison du tout.
17. _D_.--Avais-tu plus de peine à dire égal ou à dire plus?
18. _R_.--(Vivement) _A dire égal! Il me semble_...(se reprenant).
_Tantôt j'avais plus de peine à dire égal, une autre fois
à dire plus. Mais toujours j'avais plus de peine à dire moins;
il me semblait que je me trompais quand je disais cela_.
19. _D_.--Pourquoi?
20. _R_.--Parce qu'il y en avait beaucoup de plus lourds.
21. _D_.--Craignais-tu que je te désapprouve, si tu disais moins?
22. _R_.--_Non, je n'avais pas peur du tout de ça, parce que
dans les expériences tu laisses dire, et tu ne fais pas connaître
le résultat_.
23. _D_.--Alors, tu ne m'as pas bien expliqué pourquoi tu
avais de la peine à dire moins.
24. _R_.--C'est que je ne sais. J'étais habituée à aller toujours
de plus lourd en plus lourd. Je ne sais pas du tout.
25. _D_.--Si tu avais fait moins attention, si tu avais pensé à
autre chose, qu'aurais-tu dit de préférence?
26. _R_.--Il me semble que j'aurais dit tout le temps +. C'est
une supposition.
27. _D_.--Pourquoi la fais-tu?
28. _R_.--C'est idiot. 11 me semble que lorsqu'on commence
par quelque chose de léger, on doit continuer à aller de plus
en plus lourd. C'est stupide, mais je le crois tout de même, malgré
moi.
29. _D_.--As-tu prêté la même attention toutes les fois, ou
bien certaines fois as-tu fait moins attention?
30. _R_.--Quand j'ai dit que tout était la même chose, peut-être
ai-je fait moins attention. Peut-être.
31. _D_.--Sans toucher aux poids, peux-tu me dire en deux
mots comment ils sont distribués.
32. _R_.--Ils vont plus lourds jusqu'au 5. Ils sont égaux, du
6 au 11.--Après le 11, c'est un peu troublé. Il y en a de plus
légers, et les 2 derniers sont plus lourds due les précédents.
Certains caractères sont communs à cet interrogatoire et au précédent.
Marguerite a eu l'idée directrice de l'augmentation progressive des poids,
elle a eu pleine conscience de cette idée, elle l'expose en termes très
clairs, quoique elle en ignore l'origine; de plus, elle s'est rendu compte
peu à peu que c'était une idée fausse. J'ajouterai que Marguerite a éprouvé
une certaine difficulté à omettre des jugements d'égalité, toujours comme
sa soeur; mais elle ne peut donner aucune raison de cette difficulté, ou
plutôt les raisons qu'elle donne sont absolument imaginaires; ce qu'elle
affirme, en tout cas, c'est qu'elle n'a éprouvé aucune émotion de
crainte, c'est qu'elle n'a pas senti le besoin d'avoir une permission de
l'expérimentateur. Il est donc probable que la part de l'émotion dans
l'opération a été moins grande pour elle que pour sa soeur.
Je profite de l'occasion pour chercher à décrire, autant que je puis le
faire, la psychologie de ces expériences très complexes de suggestion
produite par idée directrice. Nous trouvons dans ces expériences un conflit
entre deux tendances différentes: 1° la tendance à percevoir l'égalité des
poids et des lignes: 2° la tendance à les juger comme formant une série
croissante. Cette seconde tendance, qui constitue l'idée directrice et
l'illusion de l'expérience, est produite par la perception des 5 premiers
poids et lignes, qui sont réellement en ordre croissant; le sujet attentif
ne peut manquer de remarquer cet ordre, probablement il le commente dans
son langage intérieur, en tout cas il le voit se réaliser matériellement
sous ses yeux par la position des points qu'il marque sur son papier.
Cette idée directrice l'ayant fortement impressionné, il se laisse aller à
admettre que l'ordre croissant doit exister pour toute la série de lignes
et de poids: cette supposition paraîtrait ridicule si on lui donnait la
forme d'un jugement en règle; elle deviendrait ridicule comme une foule
d'autres suppositions qui mènent notre vie, et qui sont fondées sur des
arguments dont la valeur n'est pas plus grande. Cette idée directrice,
quelques élèves arrivent à s'en rendre compte; d'autres la subissent sans
en comprendre l'origine. Son effet est de mettre obstacle à la perception
exacte des poids et des lignes; l'élève avoue souvent qu'il n'a pas
prêté une attention suffisante à ces poids et à ces lignes; et ce défaut
d'attention peut aller, dans un cas extrême, jusqu'à apprécier un poids
avant de l'avoir soulevé ou à marquer la longueur de la ligne avant d'avoir
regardé la ligne modèle. C'est bien l'exemple le plus net qu'on puisse
citer de l'aveuglement produit par le parti pris. Pourquoi cette idée
directrice de l'accroissement des lignes et des poids, idée purement
intellectuelle au début, prend-elle cette force obsédante? Par inertie; si
l'élève s'engage dans la voie de l'idée directrice, c'est parce que c'est
la ligne du moindre effort; il est plus facile d'accroître régulièrement
l'appréciation d'un poids ou d'une ligne que de faire une appréciation
sérieuse de chaque poids et de chaque ligne.
Tout en cédant à l'idée directrice, le sujet en comprend souvent, à demi,
la fausseté et il cherche à lutter contre elle; mais il ne parvient pas
toujours à s'en débarrasser complètement, et lorsqu'on lui demande la
raison pour laquelle il a persisté dans l'erreur, bien qu'il l'ait
reconnue, il est fort embarrassé pour répondre. Ou bien il met en avant des
motifs dont l'inanité saute aux yeux, ou bien il fait l'aveu qu'il a obéi à
un sentiment de crainte, dont l'apparition paraît bien singulière dans une
expérience aussi sèche et aussi froide que celle qui consiste à reproduire
des lignes et à soupeser des poids. L'explication de cet état émotionnel
ne me paraît pas du tout claire; on peut supposer que le sujet s'émeut
et n'ose pas revenir en arrière parce qu'il comprend qu'il a eu tort de
manquer d'attention, et il sent qu'il est en faute. Je ne sais pas ce que
vaut cette explication, je ne la crois pas d'une application générale.
Sans entrer dans les détails, il me paraît vraisemblable d'admettre que
cette suggestion que subit le sujet ne s'exécute que par l'intermédiaire
de phénomènes d'inconscience ou plutôt de désagrégation mentale; le sujet
ignore l'origine de l'idée qui le dirige, il ignore pourquoi il la subit
quoiqu'il la trouve fausse, et il invente des motifs pour s'expliquer à
lui-même sa conduite; ce sont là, sous une forme atténuée, je le veux bien,
mais absolument reconnaissable, les caractères de la suggestion hypnotique.
Ordonnons à une hystérique hypnotisée d'aller à son réveil frapper un
individu présent; elle exécutera cette suggestion sans savoir qui lui a
donné cet ordre, elle s'imaginera avoir agi librement, et inventera des
raisons pour justifier son acte, elle déclarera par exemple que sa victime
l'a narguée ou insultée; inconscience de l'origine de la suggestion,
obéissance à cette suggestion, et invention de motifs explicatifs, tels
sont les caractères communs de toutes ces expériences. Mais il est évident
que dans l'expérience pédagogique ces phénomènes d'inconscience ne sont
qu'en germe, et le rapprochement que nous faisons des deux expériences
aurait quelque chose de forcé et de faux si l'on oubliait toutes les
différences si importantes qui les séparent.
INFLUENCE DE L'ÂGE SUR L'EXPÉRIENCE DE SUGGESTIBILITÉ RELATIVE AUX POIDS
Chacune des expériences de suggestion que nous faisons pourrait être variée
de diverses manières, pour mettre en lumière certains aspects ou certains
facteurs de la suggestibilité. Nous n'avons nullement l'intention d'épuiser
cette étude, et de passer en revue toutes les variations possibles.
Nous nous bornons à reprendre en sous-oeuvre certains points qui nous
intéressent plus que les autres. Une première question est celle de
l'influence de l'âge sur la suggestibilité. Nous avons étudié la suggestion
des poids sur 12 élèves de l'école Colbert, ceux-là même qui nous avaient
servi à l'étude de la suggestion des lignes. Les élèves ont été examinés
isolément; mis en présence de la série de 15 poids alignés sur une table,
ils ont reçu la même explication que les élèves d'école primaire. On leur a
fait faire seulement la première épreuve, celle qui consiste à soupeser les
poids successivement d'une seule main, en décidant chaque fois si le poids
soulevé est plus lourd, moins lourd que le poids précédent, ou égal; de
plus, cette première épreuve a été répétée cinq fois de suite, pour nous
permettre de savoir si au bout de ce temps l'élève arriverait à se corriger
de son erreur.
On se rappelle qu'à la première épreuve nos élèves d'école primaire ont
donné en moyenne 6,75 jugements de +, c'est-à-dire jugements influencés
par la suggestion. Les élèves de l'école Colbert ont été un peu moins
suggestibles; la moyenne des jugements de + à la première épreuve a été
seulement de 5,1, mais cette différence est peu considérable. Le tableau
donne la série de valeurs individuelles qui oscillent autour de cette
moyenne de 5,1; on peut remarquer que les oscillations ont fort peu
d'amplitude, car le nombre maximum de jugements de + a été de 6, et le
nombre minimum de 3.
Si on examine ensuite le nombre de jugements de + dans les 4 épreuves qui
ont suivi la précédente, on constate que ce nombre est en moyenne resté à
peu près le même; aucune tendance ne se dessine nettement; l'illusion ne
paraît ni croître ni décroître. Les valeurs individuelles ne sont pas
plus explicites; à part 1 élève (parmi les derniers) qui s'est nettement
corrigé, et 2 autres (aussi parmi les derniers) qui semblent avoir subi une
suggestion croissante, les autres n'ont présenté aucune différence bien
nette.
_Tableau X.--Expériences sur les poids. Élèves d'École primaire supérieure_.
[Illustration: Tableau10.png]
Nombre de jugements +
Première Deuxième Troisième Quatrième Cinquième
épreuve épreuve épreuve épreuve épreuve
Élève dans les
premiers 6 3 5 7 3
Id. 3 2 3 3 4
Id. 6 4 7 5 7
Id. 3 3 5 3 4
Id. 5 6 5 6 6
Id. 4 5 4 3 3
Id. 5 4 5 6 4
Élève dans les
derniers 6 6 0 1 1
Id. 4 7 8 5 8
Id. 6 7 7 7 8
Id. 6 7 10 8 10
Id. 6 8 6 9 6
Total............... 62 59 65 60 66
Moyenne............. 5,1 4,9 5,4 5 5,5
Si ce résultat se confirme dans des expériences plus nombreuses, il faudra
en conclure que la suggestion des poids ne se corrige point comme la
suggestion des lignes; elle fait naître une illusion dont le sujet ne se
débarrasse pas aussi aisément. Cette différence me paraît du reste bien
naturelle. Quand on trace des lignes de longueur croissante, il est
toujours temps de se corriger en comparant la ligne qu'on vient de tracer
avec le modèle de la ligne suivante. Au contraire, lorsqu'on soupèse une
série de poids, il est beaucoup plus difficile de se rendre compte si on
fait des appréciations erronées.
Il faudra aussi conclure que l'influence de l'âge se marque moins nettement
dans l'expérience de suggestion par les poids que dans celle des lignes.
CONCLUSION RELATIVE AUX EXPÉRIENCES DE SUGGESTION SUR LES IDÉES DIRECTRICES
Ces expériences ont été au nombre de 3, il y en a eu 2 sur les lignes et 1
sur les poids. Nous rangeons ici les élèves d'après leur rang dans les 3
expériences; nous ne prenons que 17 élèves, ceux-là seulement qui ont
pris part aux 3 expériences. Dans notre tableau XI, nous faisons une 4e
classification, qui est la synthèse des trois précédentes; dans la colonne
de cette classification-synthèse, nous donnons 3 chiffres, qui indiquent
l'ordre de chaque élève dans les 3 classifications précédentes; on peut
voir ainsi, d'un coup d'oeil, si les résultats ont été analogues dans
chaque épreuve; ainsi, si un élève a par hypothèse les chiffres 1--1--15,
ces chiffres signifient qu'il a été le premier, le moins suggestible, dans
les 2 premières épreuves, celles des lignes, et un des plus suggestibles,
le 15e, c'est-à-dire l'antépénultième dans l'épreuve des poids. Nous ferons
remarquer que la 1re note se réfère à l'épreuve dite des 4 pièges; or,
cette épreuve est très courte, le sujet n'est pas poussé à fond; je crois
bien que cette épreuve est la moins significative de toutes.
Notre classification permet de diviser nos sujets en 3 groupes principaux;
le premier se compose seulement de 2 sujets, Lac. et Delans., qui sont
réellement peu suggestibles; puis viennent des sujets de suggestibilité
moyenne. Puis, après avoir passé Martin, qui fait la transition, on arrive
à Vaud. et à tous les suivants, qui sont d'une suggestibilité extrême.
Cette suggestibilité est due, pour quelques-uns, à leur jeune âge, et
pour d'autres, comme Bout., Poire, et And., à une condition mentale
particulière.
Un examen plus détaillé montre que le plus souvent les rangs dans les
3 épreuves sont équivalents; cependant, certains sujets ont été d'une
suggestibilité toute spéciale pour les poids, comme Delans., Pet., et
surtout Geshe.; d'autres, au contraire, comme Ohre. et Féli., ont été
moins suggestibles pour les poids que pour les lignes; mais la plupart, et
surtout les derniers, ont été suggestionnés d'une valeur équivalente dans
les deux expériences sur les lignes et les poids. La conclusion à tirer
n'est donc pas simple; il est probable d'une part que la nature des
sensations en jeu peut jouer un rôle dans la suggestibilité; certains
sujets sont plus suggestibles pour telles sensations que pour telles
autres; mais, d'autre part, les sujets les plus profondément suggestibles
comme Bout., And. et Poire, gardent leur suggestibilité dans toutes les
expériences.
_Tableau XI._--_Synthèse des expériences sur l'idée directrice_.
[Illustration: Tableau11.png]
Classifi- Classifi- Classifi- Classifi- RANG TOTAL
cation cation cation cation de chaque élève des rangs
d'après d'après d'après synthé-
l'épreuve l'épreuve l'épreuve tique 1re 2e 3e
des des lignes des poids épr. épr. épr.
4 pages croissantes
1.Delan. 1.Delan. 1.Lac 1.Lac 4 2 1 7
2.Gesb. 2.Lac. 2.Obre. 2.Delan. 1 1 6 8
3.Pet. 3.Gesb. 3.Féli. 3.Saga. 5 4 5 14
4.Laca. 4.Saga. 4.Mart. 4.Gesb. 2 3 10 15
5.Saga. 5.Pet. 5.Saga. 5.Pet. 3 5 9 17
6.Bien. 6.Féli. 6.Delan. 6.Bien. 6 8 7 21
7.Féli. 7.Vasse. 7.Bien. 7.Obre. 10 9 2 21
8.Vasse. 8.Bien. 8.Vasse. 8.Féli. 7 6 3 22
9.Poire. 9.Obre. 9.Pet. 9.Vasse. 8 7 8 23
10.Obre. 10.Mart. 10.Gesb. 10.Mart. 17 10 4 31
11.And. 11.Van. 11.Gouj. 11.Van. 12 11 13 36
12.Van. 12.Bout. 12.Die. 12.Poire. 9 14 15 38
13.Hub. 13.Die. 13.Van. 13.Die. 16 13 12 41
14.Gouj. 14.Poire. 14.Hub. 14.Gouj. 14 17 11 42
15.Bout. 15.Hub. 15.Poire. 15.Bout. 15 12 16 43
16.Die. 16.And. 16.Bout. 16.Hub. 13 15 14 43
17.Mart. 17.Gouj. 17.And. 17.And. 11 16 17 44
CONCLUSION.--Nos 3 expériences de suggestion fondée sur une idée directrice
nous paraissent être utiles à conserver; ce sont des tests pratiques,
rapides, faciles à exécuter. Comme l'erreur provient du sujet lui-même, et
qu'elle est le résultat d'une auto-suggestion, la responsabilité en incombe
à lui seul; elle n'atteint nullement l'expérimentateur; et c'est là une
circonstance qui présente un intérêt bien réel, qu'on appréciera bientôt
lorsqu'on aura vu les résultats des études sur l'action morale.
Nous avons constaté que chacune de ces épreuves donne des renseignements
nombreux sur l'état mental du sujet, si nombreux mêmes qu'ils sont une
difficulté pour la classification des sujets; mais si la classification
en devient plus délicate, la diagnose du sujet, en revanche, ne fait qu'y
gagner, car un individu est d'autant mieux connu qu'on peut l'observer sous
plus de points de vue différents.
Nous donnerons deux exemples de ces notations individuelles, en prenant
deux cas extrêmes et bien tranchés. Voici ce que nos 3 épreuves nous
permettent de conclure sur les sujets Lac. et Poire.; le parallèle que nous
allons faire entre ces deux enfants est d'autant plus intéressant que nous
donnons leurs portraits, planches I et II.
LAC.--A la première expérience sur les lignes, il a vu deux fois le piège,
et il a fait les _lignes pièges_ égales aux précédentes, donnant ainsi une
preuve de coup d'oeil. Il a un peu moins surveillé la longueur absolue des
lignes, et il s'est laissé entraîner à augmenter un peu cette longueur.
Dans la seconde expérience sur les lignes, il a montré la même habileté, il
ne s'est guère laissé entraîner par la suggestion, il s'est repris aussitôt
et s'est débarrassé de l'idée directrice; les écarts qu'il a marqués sont
très petits. Pour l'expérience des poids, il s'est montré aussi réfractaire
à la suggestion; le nombre de ses jugements + est très faible, et la valeur
qu'il a donnée au dernier poids est seulement de 42 grammes. Trois épreuves
qui nous montrent par conséquent que ce garçon est méfiant et fort
difficile à tromper. Ajoutons qu'au point de vue moral, d'après les
renseignements fournis par son école, c'est un indépendant, sinon un
indiscipliné.
POIRE.--Il est plus âgé d'un an que Lac. (il a 14 ans) et il est plus
avancé dans ses études; il est en 1re classe, tandis que Lac. est en 2e
classe; mais combien il est plus suggestible! A la première expérience,
c'est un vrai automate; il ne se méfie d'aucun piège, et marque tous
les écarts égaux à 8 millimètres, ce qui prouve qu'il n'a rien vu, rien
compris; on ne peut pas être moins critique que lui. Son coefficient de
suggestibilité est de 88, tandis que celui de Lac. était de 50, mais il
semble bien que la différence réelle est supérieure à celle que donnent ces
chiffres. La 2e expérience sur les lignes confirme, en l'aggravant, son
caractère d'automate; il subit la suggestion jusqu'au dernier moment, ne se
reprend jamais, et son dernier point marque une ligne de 212 millimètres
(pour en reproduire une de 60); de plus, il fait toutes les fois des écarts
égaux, de 8 millimètres; ici encore, pas la moindre réflexion, c'est la
machine. L'expérience sur les poids nous le fait encore apparaître sous le
même jour; il donne le nombre maximum de jugements +, attribue au dernier
poids la valeur énorme de 190 grammes, (Lac. disait seulement 42 grammes)
et fidèle à ses habitudes d'automatisme, il augmente chaque fois,
régulièrement, la boîte de 10 grammes.
Voilà donc deux enfants qui sont à peu près du même âge, et le plus âgé,
le plus instruit des deux, présente une absence complète de jugement
personnel, tandis que le premier, le plus jeune, est déjà maître de son
intelligence. Ce sont des différences bien caractéristiques; elles
nous sont révélées par des épreuves qui n'ont rien de commun avec
l'hypnotisation, cela va sans dire, et qui ne présentent aucune espèce
d'inconvénient pratique. C'est la meilleure preuve de l'utilité que
présentent les méthodes nouvelles que nous exposons.
CHAPITRE V
L'ACTION MORALE
Dans les circonstances de la vie réelle où nous subissons l'influence d'une
suggestion, cette influence est produite par le concours de plusieurs
facteurs, et, c'est pour les besoins de l'étude que nous cherchons à isoler
ces facteurs et à étudier séparément l'action de chacun. Nous venons de
suivre l'influence d'une idée directrice, qui est personnelle au sujet,
qu'il a formée lui-même, et qui est par conséquent ce qu'on appelle le
produit d'une auto-suggestion. Nous avons cherché dans cette étude à
éliminer la part qui pourrait revenir à une action morale d'un autre
individu; dans la vie réelle, l'idée directrice à laquelle nous obéissons
nous vient souvent d'un autre; l'élève, par exemple, la tient de son
maître, il y obéit d'autant plus aveuglément, qu'il subit davantage
l'autorité de son maître, si bien que les travaux d'un maître vivant et
influent sont presque toujours vérifiés par ses élèves, surtout lorsque
ceux-ci travaillent sous sa direction dans son laboratoire. Nous avons donc
cherché à éliminer cette étude de l'action morale, pour ne pas compliquer
la question, et nous avons fait porter notre recherche sur une idée
directrice produite par auto-suggestion.
Nous allons, dans ce chapitre, chercher à étudier l'action personnelle ou
action morale.
Les auteurs américains, Scripture et ses élèves, qui ont commencé l'étude
de la suggestibilité par les mêmes méthodes que nous, se sont efforcés de
faire, dans leurs expériences, une élimination complète de l'action morale;
et quoiqu'ils n'y soient pas complètement parvenus, ils ont cru que cette
élimination était nécessaire pour donner à leurs recherches un caractère
scientifique. Que peut-on entendre par là? Ne nous effrayons pas d'un mot,
et voyons pourquoi l'étude d'un phénomène réel--et l'action morale en est
un--pourrait ne pas être scientifique. Les auteurs américains, autant que
je les comprends, ont rejeté l'étude de l'action morale, parce qu'il est
difficile de déterminer avec précision la nature et surtout le degré
de cette influence. Telle personne, on le sait, exerce une influence
considérable; elle se fait écouter et obéir des plus indociles, tandis
qu'une autre est méprisée et ridiculisée; entre les deux, il peut y avoir
égalité d'âge, de position, mais différence d'action morale. Or, il est
clair qu'une même expérience sur l'action personnelle aura des résultats
très différents si elle est confiée au premier de ces individus ou au
second; dès lors, les résultats manqueront de la précision nécessaire pour
constituer des documents scientifiques, car variant avec la personnalité
de chaque expérimentateur, ils ne peuvent pas être répétés à volonté et
contrôlés par un autre expérimentateur, ce qui est le propre de la science;
c'est à cause de cet indéterminé et de cet inconnu, qu'on a cru bon de
rejeter l'étude de l'action personnelle, et que même, allant beaucoup trop
loin, Scripture a déclaré que les nombreuses études contemporaines sur
l'hypnotisme ne sont point scientifiques; son opinion sur ce point est si
énergique qu'il va même jusqu'à l'injure.
Je sens profondément tout ce qu'il y a de juste dans ces critiques, mais je
crois qu'il est exagéré d'en conclure qu'on doit s'interdire une étude sur
l'action morale. S'il est difficile, dans l'état présent de la psychologie,
de mesurer avec précision l'action morale d'un expérimentateur donné--et
cette difficulté, en tout cas, n'est nullement une impossibilité--on peut
toutefois se proposer un but un peu différent; un expérimentateur, dont
l'action morale restera indéterminée, peut rechercher comment divers élèves
se comportent par rapport à cette action morale, qui restera inconnue dans
son degré, mais constante; le point important est là; si l'action demeure
constante, il sera possible d'examiner les différences de suggestibilité
des élèves relativement à cette influence et nous pourrons ainsi savoir si
une classification des élèves d'après leur suggestibilité d'autre espèce,
par exemple relativement à des idées directrices, est la même que leur
classification d'après la sensibilité à l'action morale. Ainsi comprise,
notre recherche me paraît intéressante, il me semble même que j'aurais fait
un oubli grave en la laissant de côté.
Notre étude se divise en deux parties:
Dans la première partie, qui sera l'objet de ce chapitre, j'exposerai les
effets d'une affirmation sur la conviction des sujets, je ne ferai point
une analyse psychologique de l'expérience, du moins je ne m'attarderai pas
à cette analyse; je me contenterai d'établir, d'après les résultats de
l'expérience, une classification des sujets au point de vue de la docilité
avec laquelle ils acceptent mon affirmation.