Dans ce tableau nous indiquons sur la première colonne verticale le nombre

de jugements + rendus par les élèves dans la 3e épreuve, et en regard de

ce nombre nous plaçons dans la 2e colonne l'évaluation du 15e poids par

l'élève; en faisant la moyenne par séries de 5 élèves, on trouve que les

plus suggestibles sont arrivés aux estimations les plus fortes; ce calcul

est passible d'une objection; car si les élèves les plus suggestibles

terminent par les évaluations les plus fortes, cela tient en partie à ce

qu'ils ont fait un plus grand nombre de jugements +; mais si l'on calcule,

pour éviter cette objection la moyenne de l'accroissement de chaque poids

à partir du 6e on trouve encore que cette moyenne est d'autant plus élevée

que les élèves sont plus suggestibles; ainsi, pour le 1er groupe, le plus

suggestible, elle est de 9gr, 6; pour le 2e de 9gr, 8; pour le 3e de 9gr,

7; pour le 4e, de 5 grammes, et enfin pour le dernier groupe, le moins

suggestible, de 3 grammes.

_Examen des cas individuels_.--En psychologie individuelle, une des

premières questions est d'établir une classification des individus. Comment

l'expérience des poids nous permet-elle de qualifier la suggestibilité de

chacun? Nous n'avons pas ici la même ressource que pour l'expérience de

suggestion sur les lignes, où nous mesurons la plus longue ligne tracée

sous l'influence de la suggestion d'agrandissement. Nous sommes obligés

d'employer un autre artifice. Celui qui nous paraît le plus simple est de

compter, pour chacun, le nombre de jugements de + qu'il a émis dans

chaque épreuve; il est clair que ces jugements de + sont des résultats de

suggestion, et que celui qui en a donné le plus est celui qui a obéi le

plus souvent à la suggestion. Ceux par conséquent qui ont émis 10 jugements

de + ont atteint l'extrême limite de la suggestibilité mesurable dans notre

expérience; et ceux qui ont émis seulement 5 jugements de +, ou 4, ou 2, ou

même 0, présentent une suggestibilité moindre.

Dans le tableau VII nous avons classé les élèves d'après le nombre total

des jugements + rendus dans les 3 épreuves. Ce classement donne lieu aux

remarques suivantes. Les 3 élèves qui viennent en tête de la liste, et qui

sont des élèves assez âgés, se sont aussi montrés les plus suggestibles

pour la mémoire des lignes. Ils sont donc aussi suggestibles dans les 2

expériences. Quand on leur a fait apprécier les poids en grammes, ils ont

fait à chaque poids une augmentation très régulière, qui est une nouvelle

forme de l'automatisme. Poire faisait chaque fois une augmentation

constante de 10 grammes, And. une augmentation de 20 grammes, et Bout, une

augmentation de 5 grammes. Ces chiffres donnés en grammes montrent donc la

régularité de l'augmentation, que les jugements de + n'indiquent point.

Nous avons même surpris l'un des élèves, And., qui disait le poids d'une

boîte avant de l'avoir soulevée; ce n'était nullement par négligence,

croyons-nous, puisqu'il soulevait la boîte ensuite, mais l'entraînement de

la suggestibilité était si fort qu'elle opérait sur lui avant qu'il

eut apprécié le poids. C'est ce même And. auquel il est arrivé, dans

l'expérience des lignes, de tracer la ligne sans avoir regardé le modèle.

C'est le même état d'esprit. Ces cas extrêmes nous font bien comprendre

le mécanisme de la suggestibilité. L'élève ne songe plus à regarder avec

attention la ligne modèle ou à soupeser le poids, parce que la suggestion

l'entraîne.

Les 3 élèves suivants, Hub., Van. et Die., sont des jeunes appartenant à la

4e classe; il en est de même pour Gouje qui les suit de près; évidemment

leur suggestibilité tient à leur âge. Tout ceci est conforme à l'idée

que nous nous étions faite de la suggestibilité de ces sujets; les uns,

suggestibles en raison de leur âge, les autres par suite de leur condition

mentale.

On est plus étonné de rencontrer parmi eux Mien. et Gesbe., qui s'étaient

montrés peu suggestibles pour les lignes. D'où vient qu'ils ont été si

dociles à la suggestion par les poids? Je suppose que si ces élèves, si peu

suggestibles pour les lignes, l'ont été autant pour les poids, la cause

en est dans la nature des sensations qui sont intervenues dans ces

expériences; il est possible qu'une personne se laisse suggestionner en ce

qui concerne certaines sensations, et ne se laisse pas suggestionner pour

d'autres.

TABLEAU VII

[Illustration: Tableau07.png]

_Classement des élèves d'après leur suggestibilité dans l'épreuve des

poids_.

NOMBRE DE JUGEMENTS +

TOTAL

1re épreuve 2e épreuve 3e épreuve

1. And. 10 10 10 30

2. Bout. 10 10 10 30

3. Poire. 10 9 10 29

4. Hub. 10 7 10 27

5. Van. 9 7 9 25

6. Die. 8 7 9 24

7. Gouje. 8 7 8 23

8. Mien. 10 5 7 22

9. Gesbe. 7 7 8 22

10. Pou. 7 4 10 21

11. Méri. 6 5 7 18

12. Monne. 7 4 6 17

13. Pet. 5 7 4 16

14. Vasse. 7 3 6 16

15. Bien. 5 6 4 15

16. Delans. 7 2 6 15

17. Dew. 6 5 4 15

18. Saga. 6 4 4 14

19. Martin. 5 3 5 13

20. Féli. 4 4 5 13

21. Obre. 5 4 3 12

22. Motte. 5 4 2 11

23. Laca. 1 4 2 7

24. Blasch. 0 2 2 4

Pou. mérite une mention à part, car son cas est intéressant. C'est un sujet

qui, la première et la seconde fois, a bien résisté à la suggestion; la

seconde fois, surtout, la résistance a été bien nette, car il n'a fait que

4 jugements + mais, lorsqu'on l'a obligé à estimer les poids en grammes, ce

travail semble l'avoir complètement soumis à la suggestion; car il a très

régulièrement augmenté chaque poids de 5 grammes. Il est un des exemples

les plus nets de l'influence produite par un surcroît de travail et par

conséquent par la distraction sur la suggestibilité d'un individu.

Nous n'avons rien à dire de spécial de Pet., de Mer., et de Monne.

Delans. et Vasse., présentent ce trait particulier que l'évaluation des

poids les a embarrassés, troublés, et les a rendus plus suggestibles.

Ceux qui suivent, Dew., Saga., etc., ont été peu suggestibles dans les 3

épreuves, et leurs estimations du dernier poids ne se sont jamais élevées

bien haut; le dernier poids pèse 70 pour Dew., 90 pour Saga., 64 pour

Martin., 42 pour Laca., et enfin 26 pour Blasch. Ce dernier élève présente

cette particularité qu'il n'a jamais augmenté que de 1 gramme les

évaluations des poids.

_Remarques sur le procédé d'évaluation en chiffres_.--J'ai dit plus

haut que l'expérience sur les poids permettait de comparer le procédé

d'évaluation en chiffres aux autres procédés qui consistent à dire si un

poids est plus lourd ou plus léger qu'un autre, ou de même valeur. Ce sont

des jugements de nature un peu différente: nous pouvons maintenant nous

rendre compte de leurs avantages et inconvénients.

Voici ce qui ressort de nos expériences.

1° L'évaluation en chiffres est soumise à des influences spéciales, qui

font adopter de préférence les nombres ronds, les multiples de 10 et les

multiples de 5.

2° L'évaluation en chiffres indique, comme les jugements de +, de -, et

d'égalité, la valeur relative des poids; elle indique en outre, ce que

ces simples jugements n'indiquent pas, si les différences sont grandes

ou petites, régulières ou irrégulières; ainsi, entre les poids 3 et 4,

l'évaluation indique des différences qui sont généralement plus fortes

qu'entre les poids 10 et 11; par conséquent l'évaluation ajoute une

précision plus grande au jugement d'inégalité.

3° La valeur absolue de l'évaluation, dans nos expériences sur les poids,

ne peut être prise au pied de la lettre; cependant, en moyenne, plus les

évaluations sont fortes, plus la suggestibilité est grande.

4° Le fait seul d'obliger une personne à donner une évaluation a pour

résultat de lui imposer un surcroît de travail qui peut, dans certains

cas, nuire à la perception exacte des poids et développer des phénomènes

d'automatisme.

ÉTAT MENTAL PENDANT LES EXPÉRIENCES DE SUGGESTION PAR LES POIDS

Aucune demande n'a été adressée aux sujets pendant qu'ils appréciaient la

série de poids; et quand l'expérience était terminée, nous ne leur avons

fait subir aucun interrogatoire. Cette lacune, j'ai voulu la combler en

répétant l'expérience sur deux petites filles, âgées de douze et de treize

ans, qui sont de ma famille, et que j'ai habituées depuis longtemps à

faire des expériences de psychologie. Je vais exposer en détail ces deux

expériences.

_Expérience sur Armande B_.--Enfant de douze ans, intelligente et pleine

d'imagination; elle est seule avec moi dans mon cabinet; elle s'assied

devant les boîtes de poids alignées, et je lui donne l'explication d'usage;

elle doit se contenter de soulever les poids l'un après l'autre, avec

la main droite, et décider pour chaque poids s'il est plus lourd que le

précédent, ou plus léger et égal. Je lui fais répéter cette épreuve, sans

aucun changement, 10 fois de suite, ce qui prend 13 minutes. Voici ses

réponses:

_Tableau VIII.--Expérience de suggestion par les poids sur Armande B._

[Illustration: Tableau08.png]

ORDRE ORDRE DES EXPÉRIENCES

des boîtes

1 2 3 4 5 6 7 8 9 10

....................................................

2 + + + + + + + + +

3 + + + + + + + + + +

4 + + + + + + + + + +

5 + + + + = + + + + +

6 + + + + + + - + = =

7 + + + - + + + = +

8 = + = - + + = = =

9 + = + + - - + = +

10 = + + + + + + + + +

11 = + = = + = + -

12 + + + + + = + = = +

13 + + + + + = = - + +

14 + = = = = = = = =

15 + + + + + + + + + +

....................................................

Ces pesées sont faites avec le plus grand soin par l'enfant; tout en

soulevant les boîtes, elle émet quelques réflexions spontanées, que je note

à mesure. Vers la 3e épreuve, elle dit: «Jusqu'à une certaine limite, ils

(les poids) deviennent plus lourds, et ensuite ils deviennent égaux, mais

pas plus légers. J'ai remarqué que le 13e et le 14e sont égaux» A la 5e

épreuve, elle dit, étonnée: «Il y en a un qui est moins lourd», c'est à

propos de la 9e boîte qu'elle dit cela. A la 6e épreuve, elle demande: «Il

ne peut pas y en avoir 3 égaux? Ils ont l'air égaux tous.» Je ne réponds

rien. A la 8e épreuve, elle dit encore: «Ça ne fait rien que tous soient

égaux?» Ces diverses questions, sur lesquelles nous allons revenir dans un

instant, nous montrent déjà que le sujet a en quelque sorte besoin d'une

permission pour dire que les poids sont égaux. Cet état mental singulier,

nous le connaissons déjà; nous l'avons rencontré dans nos expériences sur

les lignes chez plusieurs élèves d'école primaire, notamment chez Clou,

Thève, Mousse.

Dans les 10 épreuves, une seule erreur a été commise sur la série de poids

de 1 à 6; c'est la preuve qu'Armande fixait bien son attention. On peut

observer aussi que la suggestion a légèrement diminué par la répétition; le

nombre des jugements + a été de 37 dans les 5 premières épreuves, et de 24

seulement dans les 5 dernières.

Je transcris textuellement l'interrogatoire qui a suivi l'expérience. Cet

interrogatoire a duré 30 minutes. Je l'ai fait la plume à la main, écrivant

textuellement les demandes et les réponses. Je me borne à mettre en

italique les réponses ou parties de réponses qui sont, à mes yeux,

particulièrement importantes.

INTERROGATOIRE D'ARMANDE

1. _D_.--Peux-tu me dire quelque chose que tu as remarqué

dans cette expérience?

2. _R_.--C'est que jusqu'à un certain endroit, les poids ont

l'air d'être tous égaux, jusqu'au dernier qui est plus lourd que

tous les autres. Il y en a un qui me paraît moins lourd.

3. _D_.---A partir de quelle boîte sont-ils tous égaux?

4. _R_.--Je ne me rappelle pas au juste.

5. _D_.--Dis à peu près.

6. _R_.--A peu près à partir de la 6e, mais le dernier n'est

pas égal aux autres, il est plus lourd.

7. _D_.--Donne-moi d'autres remarques de toi.

8. _R_.--Dans les premiers, le 3e ou le 4e est beaucoup plus

lourd que les autres.

9. _D_.--Est-il plus lourd que celui qui le suit?

10. _R_.-(Embarras) Je ne m'en souviens plus.--Il est peut-être

égal à celui qui le suit; mais en comparaison du 2e, il est

trop lourd pour qu'ils se suivent exactement.

11. _D_.--Tu n'as pas fait d'autres remarques?

12. _R_.--C'est qu'il s'en trouve un vers le milieu qui est plus

léger que le précédent; mais c'est si peu que je ne le vois pas

toutes les fois.

13. _D_.--As-tu encore d'autres remarques?

14. _R_.--Non!...Ah! _C'est qu'au commencement la différence

est grande, tandis que vers la fin on ne constate plus

grande différence_..., et aussi que le premier est trop léger par

rapport au troisième.

15. _D_.--Encore?

16. _R_.--C'est tout.

17. _D_.--Comment appréciais-tu les poids?

18. _R_.--(Embarras).

19. _D_.--Comment te rendais-tu compte qu'un poids était

plus lourd ou plus léger qu'un autre?

20. _R_.--En le soulevant.

21. _D_.--Quand un poids est plus lourd qu'un autre, à quoi

le voit-on en le soulevant?

22. _R_.--Il pèse plus.

23. _D_.--A quoi s'aperçoit-on qu'il pèse plus?

24. _R_.--Je ne peux pas dire. Il est plus lourd enfin; puis,

on a plus de peine à le soulever.

25. _D_.--Est-ce que pour savoir le poids d'une boîte, tu te

rappelais ce que tu avais remarqué dans l'épreuve précédente?

26. _R_.--Oh! oui. Le dernier est plus lourd que l'avant-dernier.

27. _D_.--Avant de soulever le dernier, tu savais qu'il était

plus lourd?

28. _R_.--Oui, je le savais, je l'avais déjà remarqué. Il y en

a 2 qui sont toujours égaux (13 et 14) et les 3 avant (10,11,12)

sont à peu près égaux.

29. _D_.--Alors, cette idée-là te guidait?

30. _R_.--Non, je ne pouvais pas toujours savoir, car lorsque

j'étais vers la fin, à ces 3 boîtes à peu près égales, je croyais

être au milieu, et je ne savais pas si c'étaient ceux-là qui

étaient égaux.

31. _D_.--Si tu avais à dire d'une façon générale, dans une

seule phrase, quel est le poids de toutes ces boîtes, que dirais-tu?

32. _R_.--Jusqu'au milieu le poids des boîtes augmente sensiblement,

puis elles deviennent égales, sauf la dernière.

33. _D_.--Pendant l'expérience tu as fait une remarque que

je n'ai pas bien comprise. Quand tu devais dire le poids d'une

boite, est-ce que ça t'était aussi facile de dire plus _grand_ ou

_égal_?

34. _R_.--Je ne comprends pas.

35. _D_.--Est-ce que tu avais plus d'hésitation pour dire + ou =?

36. _R_.--(Vivement). Pour dire égal! parce que les boîtes,

puisqu'elles augmentent au commencement, _devraient vers le

milieu et vers la fin continuer à augmenter aussi sensiblement_;

mais comme vers le milieu elles n'augmentent pour ainsi dire

pas et qu'elles restent à peu près égales, il faut plus faire attention

pour savoir si elles sont égales...(se ravisant): Ce n'est

pas cela, ce n'est pas commode à dire...(découragement).

37. _D_.--Trouve.

38. _R_.--_Je croyais que les boîtes, puisqu'au commencement

elles augmentaient de poids, allaient augmenter toujours

jusqu'à la fin_, mais comme elles n'augmentaient plus, j'ai dû

faire plus d'attention.

39. _D_.--Quand donc t'es-tu dit que les boîtes allaient augmenter

jusqu'à la fin?

40. _R_.--La première fois que je les ai soulevées, quand

j'étais à la 3e ou à la 4e, j'ai cru alors que les autres allaient

augmenter de poids comme les premières: mais la seconde

fois, je savais déjà que vers la 6e elles n'augmentaient plus, à

l'exception de la dernière.

41. _D._--Comment t'es-tu dit qu'elles augmentaient? Est-ce

une phrase que tu as répétée en toi, ou une pensée?

42. _R_.--C'est une pensée...La première fois, je n'avais pas

très bien remarqué que par là (vers le centre) elles étaient

égales.

43. _D_.--Pourquoi?

44. _R_.--Parce que je ne les connaissais pas encore.

45. _D_.--Tu as fais l'épreuve 10 fois. Quelles sont les fois

que tu as le mieux fait?

46. _R_.--Ce sont les dernières.

47. _D_.--Explique-moi ceci. Tu as dit à la 9e fois: est-ce

que cela ne fait rien que je dise que toutes sont égales? Explique

toi là-dessus.

48. _R_.--Parce que je les trouvais égales, et je croyais qu'il

fallait dire simplement...Je croyais qu'on ne pouvait dire que

égales.

49. _D_.--Pourquoi pensais-tu qu'il ne pouvait y avoir que

2 boîtes égales se suivant?

50. _R_.--_Parce que jusqu'ici je n'en avais dit que 2 égales,

et quand j'ai commencé, tu m'as dit: tu diras si elles sont

plus lourdes que la précédente, plus légères que la précédente,

ou égales à la précédente: tu n'avais pas dit aux précédentes,

alors je ne savais pas s'il pouvait y en avoir plusieurs_.

51. _D_.--C'est bien pour cette raison? Alors, je vais te faire

une objection. J'avais aussi dit: plus lourdes que _la précédente_,

et non que les précédentes. Alors tu aurais dû te dire: je ne

peux pas en trouver plus de 2 de suite plus lourdes.

52. _R_.--C'est vrai.

53. _D_.--Quand tu hésitais à dire =, est-ce que vraiment

c'est parce que tu te rappelais ce que je t'avais dit?

54. _R_.--Oh! _non_.

55. _D_.--Alors?

56. _R_.--C'est parce que j'avais pris l'habitude au commencement

de dire +, et quand j'hésitais, c'était pour me souvenir

du poids de la précédente.

57. _D_.--Dernière question. Pensais-tu que tu avais besoin

de ma permission pour dire =?

58. _R_.--(Vivement). Ah oui! pour plusieurs, les premières

fois. Les autres fois, j'avais même peur que tu me dises: ce

n'est pas comme ça qu'on les mesure; on ne dit pas toutes en

bloc qu'elles sont égales.

59. _D_.--Explique-moi bien ceci que tu pensais avoir besoin

de ma permission. T'est-il arrivé parfois de les trouver égales

et de ne pas oser le dire?

60. _R_.--Oh oui! Je me disais: l'autre fois, je n'ai pas dit

qu'elles étaient égales à cet endroit-là, et tu aurais pu dire que

je changeais trop. Une fois, j'ai regardé sur le papier où tu

notais, et j'ai dit un peu au hasard, comme la fois précédente.

61. _D_.--Pourrais-tu écrire tout à fait sérieusement, et après

avoir bien réfléchi, les raisons pour lesquelles tu n'as pas dit =

aussi souvent que tu l'aurais voulu.

62. _R_.--Parce que je n'osais pas, ayant peur, si elle était

plus lourde, de me tromper.

Il est évident que cette enfant a été fortement impressionnée par l'idée

que les boîtes augmentent régulièrement de poids; elle a eu du reste

conscience de cette idée, puisqu'elle l'a exprimée plusieurs fois avec une

netteté parfaite; (voir le n° 38) mais elle ne s'est pas rendu compte que

cette idée constituait une illusion, une suggestion directrice. On remarque

aussi que l'enfant a eu conscience qu'elle éprouvait plus de difficulté

à donner des jugements d'égalité qu'à donner des jugements de +. Cette

difficulté était surtout, semble-t-il, de nature morale; c'était comme une

défense imaginaire, inspirant une crainte vague. C'est sous cette forme

spéciale que la suggestion a agi, c'est de cette manière que l'idée

suggérée a atteint le but. L'enfant n'a pas eu à proprement parler la

conviction que les poids augmentent régulièrement du 1er au 15e; elle a

trouvé au contraire, et l'a dit à plusieurs reprises, que beaucoup des

poids lui semblaient égaux; mais elle a été empêchée d'affirmer celle

égalité, par l'effet d'un sentiment de crainte; le mécanisme de la

suggestion a donc été émotionnel. Il est possible, du reste, que nous

puissions arriver à constater, lorsque nous ferons un jour des expériences

sur des adultes capables de rendre compte de ce qu'ils éprouvent, que la

même suggestion agit suivant les individus par mécanisme émotionnel ou par

mécanisme intellectuel; sans compter les cas où le mécanisme sera mixte, ou

autre.

Enfin, un troisième point qui est bien mis en lumière par notre

interrogatoire, c'est le caractère illusoire des motifs trouvés par

l'enfant pour expliquer qu'elle a fait trop souvent des jugements de

+, c'est-à-dire des jugements suggérés. Elle a inventé trois ou quatre

explications différentes, (voir notamment le n° 50) et elle a pu même se

rendre compte que ces explications étaient fausses.

On voit par là combien l'état mental créé par la suggestion est compliqué,

et on comprend aussi combien les définitions de la suggestion qui sont

ordinairement citées par les auteurs sont insuffisantes. En somme, si nous

résumons très schématiquement ce qui a pu se passer dans l'esprit de cette

petite fille, nous trouvons: 1° l'idée directrice que la série de boîtes va

en augmentant de poids régulièrement, de la 1re à la 15e; 2° la conviction

que cette idée, que le sujet a d'abord acceptée pour vraie, n'est

pas exacte; cette conviction d'inexactitude a augmenté au cours de

l'expérience; 3° une crainte vague de donner des jugements d'égalité, qui

contrediraient l'idée directrice; 4° une ignorance à peu près complète

des motifs de cette crainte--c'est-à-dire une ignorance des raisons pour

lesquelles le sujet continue à obéir à l'idée directrice quoiqu'il commence

à s'apercevoir qu'elle est fausse. Sur ce point, par conséquent, se produit

un phénomène d'inconscience; il y a une lacune dans la suite des idées; et

le sujet, en inventant après coup des raisons pour expliquer sa conduite,

obéit tout simplement à la nécessité de remplir la lacune.

_Expérience sur Marguerite B_.--Enfant de treize ans et demi, cultivée,

intelligente, raisonnable; elle est la soeur de la précédente. Cette

expérience a été faite sur l'enfant isolé, comme dans le cas précédent,

et les deux enfants n'ont point échangé leurs impressions. Je donne les

résultats des 10 essais successifs:

_Tableau IX_.--_Expérience de suggestion par les poids sur Marguerite B_.

[Illustration: Tableau09.png]

ORDRE ORDRE DES EXPÉRIENCES

des boîtes.

4 2 3 4 5 6 7 8 9 40

...........................................

2 + + + + + + + + + +

3 + + + + + + + + + +

4 + + + + + + + + + +

5 + + + + + + + + + +

...........................................

6 = = + = + = = = + +

7 + + + + + = = + + +

8 = + + = + = = = = +

9 + = + = = = = = = =

10 = = + = + = + = + =

11 = = + = + = = = = =

12 = + = = = = = + = =

13 + + = = + = + + + =

14 = + + = = = =

15 = + + + + = + + +

...........................................

L'attention a été excellente, car pour la série de 1 à 8, le sujet n'a fait

aucune erreur. J'ai noté que le sujet avait un tout autre ton de voix pour

prononcer les simples mots: «_plus lourd_» suivant qu'il s'agissait des

premiers poids ou des derniers; pour les poids 1 à 5, l'enfant parlait

vivement; elle disait: «Oh! oui, plus lourd!»--ou bien: «C'est sûr, c'est

évident»; tandis que pour les autres poids, de 5 à 15, elle disait souvent:

«Je dois me tromper, je n'en suis pas bien sûre, c'est peut-être ceci...;»

ou bien: «C'est un peu plus lourd». Vers le milieu de la 4e épreuve où elle

a donné beaucoup de jugements d'égalité, elle a dit: «Je trouve que c'est

toujours la même chose, c'est ennuyeux». Je dois noter un petit incident: à

la 5e épreuve, des cris, des plaintes venant d'une maison voisine, se sont

fait entendre. L'enfant a prétendu que ces cris ne l'avaient nullement

troublée: cependant le nombre des jugements de +, c'est-à-dire suggestions,

a un peu augmenté, dans cette épreuve, il a été de 8; mais ce cas est

trop exceptionnel pour qu'on puisse en tirer une conclusion quelconque.

Progressivement, le sujet est parvenu à diminuer la suggestion; car le

nombre des jugements + est de 24 dans la première série de 5 épreuves, et

il n'est plus que de 17 dans la deuxième série.

Je donne _in extenso_ son interrogatoire; il ne fait pas double emploi avec

celui de sa soeur; nous trouvons même entre les deux cas une différence

importante. Armande avouait qu'elle avait eu un vague sentiment de crainte

l'empêchant de donner des jugements d'égalité. Marguerite, tout en

reconnaissant qu'elle a éprouvé une difficulté à donner des jugements

d'égalité, nous affirme qu'elle n'a pas éprouvé la moindre crainte;

l'élément émotionnel a donc été absent, ou du moins il a été moins accentué

que dans le cas précédent.

INTERROGATOIRE DE MARGUERITE

La Suggestibilité · 第 14 / 29 段