Voici comment je la présente: «Nous allons, mon ami, faire une expérience

de coup d'oeil; nous allons voir si vous êtes capable de vous rendre compte

de la longueur d'une ligne; je vais vous montrer une ligne qui a par

exemple 5 centimètres, et vous la reproduirez ensuite de mémoire; nous

verrons ainsi si vous avez le coup d'oeil juste. Il y a des gens dont le

coup d'oeil est si mauvais qu'ils reproduisent la ligne de 5 centimètres

en lui donnant une longueur de 10 centimètres; c'est une erreur énorme.

D'autres ne lui donnent que la longueur de 2 centimètres. Vous allez

faire de votre mieux, j'espère que vous réussirez très bien, etc.». Puis

j'explique au sujet comment il doit reproduire les lignes; il a à sa

disposition du papier quadrillé, formé de lignes d'un gris bleuté qui sont

distantes de 4 millimètres[35].

[Note 35: Le quadrillage de 4 millimètres est une mesure usuelle

en France; on fabrique cependant du papier avec un quadrillage de 5

millimètres. Ce quadrillage de 5 millimètres est loin d'être exactement

observé sur toutes les feuilles et sur toutes les parties d'une même

feuille; il se produit parfois des irrégularités qui peuvent dépasser 2 à 3

millimètres sur 10 centimètres.]

J'ai employé le papier quadrillé pour deux raisons: la première raison est

que par suite du quadrillage il est très facile à l'expérimentateur de

calculer la longueur relative et les différences des lignes marquées, sans

se servir d'un décimètre; la seconde raison est que le quadrillage du

papier exerce une suggestion supplémentaire sur les sujets. C'est une chose

curieuse que lorsqu'on a à faire sur une feuille quadrillée des points pour

marquer une distance, on a une tendance à marquer ces points de préférence

à l'intersection des lignes; c'est une suggestion à laquelle bien peu de

personnes sont soustraites[36]. Il était donc intéressant de rechercher

dans quelle mesure les sujets seraient sensibles à la suggestion du

quadrillage. Par suite de cette suggestion, les longueurs indiquées varient

au minimum de 4 millimètres, elles sont faites à 4 millimètres près.

[Note 36: C'est par un phénomène analogue que, comme Galton l'a montré,

on a une tendance, lorsqu'on fait une estimation quelconque, à prendre le

chiffre rond, 12 par exemple au lieu de 13; et si quelqu'un objectait que

ces petites remarques sont d'une rare insignifiance, il serait facile de le

réduire au silence en lui faisant remarquer, toujours d'après Galton, que

cette tendance agit très fortement sur la fixation de la durée des peines

par les juges: il est fort probable que l'individu qu'on condamne à dix ans

de prison ne doit pas trouver insignifiant d'être condamné plutôt à neuf

ans de prison; cette différence de durée, qui certes lui paraîtrait fort

appréciable, est précisément due à la petite habitude mentale qui consiste

à fixer l'attention de préférence sur des nombres ronds.]

La feuille de papier mise a la disposition des élèves a 20 centimètres sur

15 centimètres; à 1 centimètre de son bord gauche est tracée une marge

à l'encre; c'est à partir de cette marge que le sujet doit indiquer la

longueur de la ligne qu'on lui présente; pour l'indiquer, il n'a pas à la

tracer; il doit se borner à marquer un point à une certaine distance de la

marge, ce point indique l'extrémité de la ligne, dont l'autre extrémité est

supposée commencer à la marge.

Deux mots maintenant pour expliquer l'utilité de ces prescriptions. Toutes

les lignes à tracer doivent partir de la marge; c'est pour que leur

différence de longueur soit bien visible pour le sujet, car cette

différence de longueur se manifeste spécialement par la position du point

track. Si les lignes n'étaient pas bien alignées, si certaines partaient

par exemple à 2 centimètres de la marge et d'autres à 5 centimètres, leurs

différences réelles de longueur ne sauteraient pas immédiatement à la vue,

d'où un affaiblissement de la suggestion relative à l'accroissement des

lignes. Quant à la prescription de noter la longueur de chaque ligne par un

point, au lieu de la tracer entièrement, elle a pour but, dans ma pensée,

d'attirer l'attention du sujet sur la différence de longueur des lignes

plutôt que sur la longueur absolue de chacune d'elles. Lorsqu'un sujet,

après avoir vu une ligne quelconque et marqué sa terminaison, en regarde

une seconde qui lui paraît plus longue que la précédente, il marque

son point un peu plus à droite que le point de terminaison de la ligne

précédente; s'il avait été obligé de tracer entièrement la ligne par un

trait continu, son attention se serait portée tout spécialement sur la

longueur absolue de la ligne, et cela aurait pu affaiblir l'effet produit

par ce jugement que la seconde ligne est plus grande que la première.

Voici quelques détails sur les lignes modèles que je montre: elles sont

tracées à l'encre sur une longue feuille blanche, leur épaisseur est de 1

millimètre; je les ai tracées les unes au dessous des autres parallèlement,

en laissant entre elles un espacement de 2 centimètres; cet espacement

est suffisant pour montrer une ligne isolément, en cachant les autres. La

feuille des lignes modèles a une largeur de 14 centimètres; elle est posée

à plat sur une grande table, devant moi, et de manière à ce que l'élève

les voie à une distance de 50 centimètres de son oeil, et dans le sens

horizontal; pour isoler les lignes je place dessus deux grandes feuilles

de papier blanc très épaisses, bien unies, ne fournissant aucun point

de repère; je déplace ces deux grandes feuilles de manière à découvrir

successivement, dans l'intervalle qu'elles laissent libre, une des lignes

du modèle.

Dès qu'une ligne a été perçue par le sujet, je la cache, pour qu'il

ne puisse pas la regarder de nouveau après l'avoir reproduite, dans

l'intention de contrôler ce qu'il a fait. Je l'avertis du reste qu'il ne

doit point regarder deux fois la même ligne. Lorsque le sujet a reproduit

une ligne et qu'il reporte les yeux vers le modèle, alors seulement je

découvre la suivante, que j'avais tenue cachée jusque-là; je la découvre à

ce moment, pour donner au sujet l'impression que c'est une ligne nouvelle;

il pourrait, sans cette précaution, être tenté de croire qu'on lui montre

toujours la même ligne. Parfois le sujet est très lent, très réfléchi,

ou engourdi, et met beaucoup de temps à regarder les lignes et à les

reproduire; d'autres sont au contraire très vifs. Je presse un peu les

premiers, je ralentis un peu les seconds, pour que les intervalles entre

les diverses présentations soient d'environ 7 secondes. Pendant toutes ces

opérations, j'adresse quelques mots au sujet, afin de tenir son attention

en éveil; mes paroles ne contiennent pas, c'est entendu, une suggestion

précise; elles sont comme le bruit du fouet qu'on fait entendre au cheval

pour l'animer. À chaque ligne que je découvre, je dis: Voici la première!

Voici la seconde! et ainsi de suite. Dès que l'enfant a marqué son point,

je dis: Bien! Je ne change point le ton, je n'excite pas davantage

l'attention à un moment qu'à un autre.

_Interprétation des résultats de l'expérience_.--J'ai fait cette

expérience, individuellement, sur 45 élèves appartenant à deux écoles

primaires différentes. Ces 45 élèves se répartissent dans les 4 classes de

leurs écoles, ils diffèrent beaucoup d'âge et d'instruction, les plus âgés

sont presque des adultes, ils ont déjà leur certificat d'études, les plus

jeunes viennent de quitter l'école enfantine. Il y en a:

2 de quatorze ans. 8 de dix ans.

7 de treize ans. 3 de neuf ans.

10 de douze ans. 6 de huit ans.

6 de onze ans. 3 de sept ans.

Tous les résultats, sans exception, qui m'ont été donnés par ces 45 élèves

sont inscrits dans le tableau I, p. 94, où j'ai indiqué en millimètres la

longueur que chaque élève a donnée à la première ligne, et les différences

qu'il a données aux lignes suivantes. Ainsi, le premier élève, Nil..., a

donné à la première ligne la longueur de 16 millimètres; la différence

entre la première et la seconde ligne (qui était réellement de 12

millimètres) a été reproduite comme étant de 8 millimètres, de sorte que la

seconde ligne reproduite par cet élève a 16 + 8 = 24 millimètres; et

ainsi de suite; en suivant la colonne horizontale, on trouve toutes les

différences de longueur marquées par ce même élève pour les autres lignes;

ces différences sont des accroissements, quand elles ne sont précédées

d'aucun signe; le signe + est alors sous-entendu; quand une ligne est

marquée plus courte que la précédente, la différence est précédée du signe

-. Pour que les _lignes-pièges_ soient reconnaissables, les différences

marquées à leur sujet sont écrites en caractères gras.

L'examen de ces chiffres nous suggère quelques remarques.

Parmi les lignes modèles montrées successivement, la plupart (8 sur 12)

présentent une augmentation de longueur relativement à la ligne précédente.

Ces accroissements réels de longueur ont été perçus par nos sujets:

sauf l'exception d'un seul cas, nos sujets ont toujours marqué des

accroissements de longueurs dans leurs reproductions, quand l'accroissement

existait dans les lignes modèles. C'est ce que montre notre tableau I;

toutes les différences de longueur indiquées par les élèves sont positives,

quand les différences de longueur des lignes modèles étaient positives; il

n'y a qu'une seule exception, commise par Delans., et elle est due sûrement

à un moment d'inattention.

TABLEAU I.--_Première expérience sur l'influence de l'idée directrice._

[Illustration: Tableau01.png]

................................................................................................

| DIFFÉRENCE ENTRE LES LIGNES |

NOMS |.................................................................|

des |1 et 2 et 3 et 4 et 5 et 6 et 7 et 8 et 9 et 10 et 11 et|

ÉLÈVES | 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 |

(1) | Piège Piège Piège Piège |(2) (3) (4)

...............|.................................................................|............

1.Nil.... 16 8 12 12 12 8 12 -12 16 4 12 4 124 7,6 1

2.Delans. 12 12 12 8 8 - 4 8 - 8 16 8 - 4 16 » 42 2

3.Mori... 16 4 12 8 8 - 4 12 4 12 4 4 4 78 22 1

4.Gesbe.. 12 12 8 16 12 8 8 -12 8 4 8 8 130 22 1

5.Desva.. 16 8 4 12 12 4 8 4 12 4 16 4 100 33 0

6.H. Pet. 16 12 8 12 8 4 12 4 4 4 12 4 124 44 0

7.Bonl... 16 8 16 8 16 8 8 4 4 0 8 4 161 44 1

8.Duss... 12 8 8 4 4 0 8 8 8 0 12 8 83 50 2

9.Lac.... 12 16 8 8 8 8 4 0 8 0 4 4 150 50 2

10.Uhl.... 12 8 8 8 8 4 4 0 4 4 4 4 120 60 1

11.Saga... 16 8 8 12 8 8 8 4 8 4 8 4 146 68 0

12.E. Pet. 13 12 4 8 12 8 8 4 4 4 8 4 116 62 0

13.Mott... 12 8 8 8 4 4 12 4 8 8 8 4 100 62 0

14.Bienv.. 15 6 7 8 12 4 8 8 8 4 4 8 143 75 0

15.Metz... 16 4 6 8 12 4 8 8 12 8 4 4 125 66 0

16.Mass... 12 8 4 8 4 4 8 8 8 4 8 4 63 71 0

17.Geffr.. 16 4 8 12 8 8 8 4 4 4 8 4 106 71 0

18.Abrass. 12 12 8 12 4 24 8 4 8 0 4 4 139 132 1

19.Fel.... 16 12 4 8 16 4 4 4 4 8 8 8 127 75 0

20.Vass... 16 8 8 4 4 8 4 0 4 4 8 4 132 80 1

21.Pou.... 12 4 16 12 12 12 8 8 16 8 8 8 » 81 0

22.Dew.... 12 12 8 12 8 4 4 4 4 4 4 4 » 80 0

23.Clous.. 12 8 8 8 12 12 12 12 12 8 8 8 126 90 0

24.March.. 12 12 8 8 8 8 8 4 4 4 4 4 107 83 0

25.Spenn.. 12 4 8 8 8 8 8 8 8 4 4 4 110 83 0

26.Lenorm. 12 8 8 8 12 12 8 4 8 8 4 4 98 87 0

27.Poire.. 16 8 12 8 12 8 8 8 8 8 8 8 120 88 0

28.Mang... 12 8 16 12 8 8 8 8 8 8 12 8 126 88 0

29.Demill. 16 8 12 12 8 8 8 8 8 8 12 8 151 88 0

30.Bl..... 12 12 8 8 8 8 8 8 8 8 8 8 123 100 0

31.Obre... 16 8 8 12 12 12 12 8 8 8 8 8 209 90 0

32.Bor.... 10 8 10 10 8 8 8 8 6 4 6 4 » 85 0

33.And.... 20 8 8 8 8 8 8 8 8 8 8 8 120 100 0

34.Mér.... 12 12 12 12 12 12 8 8 12 12 8 8 » 100 0

35.Van.... 16 12 8 4 4 4 8 4 4 8 4 4 140 100 0

36.Monn... 16 4 8 16 8 8 12 12 4 4 4 4 110 100 0

37.Hube... 12 8 12 12 8 8 8 8 8 8 8 8 » 100 0

38.Gouje.. 12 4 8 8 8 8 4 4 4 4 4 4 125 100 0

39.Mouss.. 12 4 8 16 12 12 8 4 4 8 4 4 123 100 0

40.Bout... 12 12 12 16 12 12 12 12 12 12 12 16 200 108 0

41.Tixi... » » » » 8 12 8 8 8 8 8 8 210 112 0

42.Diém... 12 8 4 12 8 8 8 8 8 8 4 8 100 114 0

43.Théve.. 12 12 8 12 8 8 4 4 8 8 4 8 116 116 0

44.Martin. 12 12 8 8 7 4 9 10 4 10 5 4 » 112 0

45.Ross... 16 8 12 12 16 16 4 12 12 16 8 4 » 120 0

---- ---- ---- ---- ---- ---- ---- ---- ---- ---- ---- ----

Moyennes. 13,6 8,68 8,8 9,7 9,2 7,5 8 5,1 7,8 6 7,1 6

...............................................................................................

(1) Longueur de la première ligne.

(2) Coefficient de suggestibilité pour les longueurs de ligne.

(3) Coefficient de suggestibilité pour les écarts.

(4) Nombre de pièges évités.

Remarquons aussi que tout en tenant compte de cet accroissement de longueur

des lignes du modèle, les sujets ont diminué la valeur de cet accroissement

dans leurs reproductions; il était constamment de 12 millimètres; les

sujets l'ont fait parfois de 16, parfois de 12, et bien plus souvent de 8;

ils ont donc à la fois perçu et diminué cet accroissement.

Cette diminution ne s'est pas faite au hasard; du moins, si, négligeant les

cas individuels, on prend les moyennes, on voit que les élèves n'ont point

donné la même valeur à tous les écarts, bien qu'en réalité ceux-ci eussent

tous la même valeur; ainsi que c'est indiqué dans la dernière colonne

horizontale de notre tableau I, le premier écart a reçu la valeur de

13mm,6; pour les autres écarts, la valeur a été diminuée; elle passe par

une série d'irrégularités, elle est d'abord de 8, puis de 9, puis de 7;

dans l'ensemble, elle tend à diminuer, ce qui est conforme à cette règle de

psycho-physique que nous ne percevons pas les différences absolues, mais

seulement les différences relatives des sensations; il n'y a pas lieu de

chercher ici une plus grande précision de la loi psycho-physique, car elle

est très probablement contrariée par des influences complexes.

Ainsi, en résumé, nous observons que les élèves ont reproduit les

accroissements successifs des lignes modèles; mais ils ont reproduit ces

accroissements en les diminuant, et cette diminution a été d'autant plus

forte, en général, que la longueur absolue des lignes était plus grande.

Ce n'est pas tout; nous pouvons dégager en outre, dans nos résultats, une

autre influence, celle de la suggestion; et il est bien curieux de voir que

le simple trace d'une longueur de ligne obéit à tant d'influences diverses,

et qu'on peut établir l'existence de chacune de ces influences avec

certitude, si on ne peut pas l'évaluer quantitativement. La suggestion,

disons-nous, a eu une influence sur le tracé de l'accroissement des lignes;

nous parlons ici seulement des lignes du modèle dont l'accroissement est

réel, et non des _lignes-pièges_ qui sont pour le moment hors de question.

Pour ces lignes du modèle dont l'accroissement est réel, le sujet a eu une

tendance à augmenter leur longueur; s'étant aperçu en les copiant qu'elles

étaient en ordre croissant, il a reçu de cette idée une impulsion

inconsciente à augmenter les longueurs. C'est ce dont nous avons pu nous

convaincre en priant ces mêmes élèves, dans une autre circonstance, de

copier isolément une seule ligne. Nous leur avons montré une ligne unique

de 60 millimètres, et nous la leur avons fait copier sur du papier

quadrillé, par le procédé qui nous sert dans nos expériences; or cette

ligne copiée isolément, sans idée directrice d'accroissement, est presque

toujours beaucoup plus courte que la ligne 5, de 60 millimètres aussi, que

le sujet copie après avoir été entraîné par la copie des lignes 1, 2, 3 et

4, qui sont plus courtes. Nous ne reproduisons pas toutes nos expériences;

voici les résultats pris sur 14 élèves. Dans un seul cas, la ligne faite

en copie isolée a été plus grande que la ligne tracée par entraînement

(c'est-à-dire après avoir copié les lignes 1 à 4); dans les autres cas elle

est plus courte, et la différence est même notable.

_Longueur donnée à une ligne de_ 60 mm.

Par entraînement En copie isolée

Lac. 52 36

Blas. 48 48

Poue. 56 44

And. 52 48

Sag. 52 40

Breiw. 48 36

Uhl. 44 40

Huh. 52 36

Obr. 56 32

Boul 56 44

Mart. 47 28

Dié. 44 52

Vanderp. 44 36

Tix. 52 32

Il serait facile d'établir sur cette base une mesure de la suggestibilité

individuelle; nous avons fait ce calcul de la manière suivante: rendant

égale à 100 la longueur de la ligne 5 (60 millimètres) reproduite

isolément, nous rapportons à cette mesure la longueur que l'élève a donnée

à cette ligne, quand il la reproduisait après les lignes 1 à 5. Les

résultats de ce calcul sont au tableau I. Ils sont indiqués sous le titre

de _coefficient de suggestibilité pour les longueurs de lignes_. Nous

verrons qu'on peut calculer d'autres coefficients.

Parlons maintenant des _lignes-pièges_. En moyenne, ces lignes (qui étaient

réellement égales aux lignes précédentes) ont été faites plus grandes:

ainsi la première _ligne-piège_, qui ne devrait pas différer de la

précédente, présente une différence égale à 7mm,5; et il en est de même

pour les trois autres _lignes-pièges_. Cette différence de 7mm,5 en plus

représente exactement l'effet de la suggestion. Mais, pour mieux connaître

cet effet, il faut abandonner les moyennes et regarder les cas individuels.

Parmi ces 45 sujets, aucun n'a su éviter les quatre pièges tendus, ce qui

cependant n'est pas impossible, puisque j'ai rencontré des adultes qui y

sont arrivés. Il y a seulement 3 de nos élèves qui ont réussi à éviter deux

des pièges, et 7 élèves qui ont réussi à en éviter un. Ces dix élèves qui

se sont montrés les plus habiles, les plus perspicaces de tous, sont en

général parmi les plus âgés; voici leurs âges: il y en a 1 de neuf ans, 3

de dix ans, 1 de onze ans, 1 de douze ans, 3 de treize ans, 1 de quatorze

ans. On voit qu'aucun des élèves de sept et de huit ans n'est compris dans

ce nombre. Ce petit fait se trouve conforme à cette idée générale que la

suggestibilité diminue avec l'âge, dans certaines limites au moins, et

qu'un enfant de sept à huit ans est d'ordinaire plus suggestible qu'un

enfant de douze ans.

Le piège le plus souvent évité n'est point le quatrième et dernier, et

c'est bien étonnant, car on pouvait supposer que la sujet deviendrait plus

perspicace à mesure que l'expérience se prolongerait. Le premier piège

a été évité 3 fois le second 6 fois, le troisième 4 fois, le quatrième

jamais.

Il y a deux manières d'éviter le piège: la première, la seule exacte,

consiste à faire la ligne-piège égale à la ligne précédente, à faire la

ligne 6, par exemple, égale à la ligne 3. Ce cas est rare; il ne s'est

présenté que chez 6 élèves; l'un seul d'entre eux a fait deux fois la

ligne-piège égale à la ligne précédente; il a donc été le plus perspicace

de tous; il mérite une mention.

C'est Lac..., âgé de treize ans, appartenant à la deuxième classe; c'est

un garçon à figure d'adulte, de caractère rétif, ayant ses opinions

personnelles, et jouissant d'une grande liberté. Ses parents le laissent

aller seul à bicyclette de Paris à Versailles. Il s'est montré, pour toute

la série d'expériences de suggestion, très avisé et très peu suggestible.

Son portrait est dans la planche II; si la physionomie peut refléter un

caractère réfractaire à la suggestion: celle-ci doit être parlante.

Voici la série d'écarts qu'il a marqués entre les différentes lignes; je

les reproduis en plaçant à gauche les écarts réels.

Numéros des lignes. Écarts réels. Écarts marqués

par l'élève Lac.

Différence de l à 2 12 16

-- 2 à 3 12 8

-- 3 à 4 12 8

-- 4 à 5 12 8

Piège -- 5 à 6 0 8

-- 6 à 7 12 4

Piège -- 7 à 8 0 0

-- 8 à 9 12 8

Piège -- 9 à 10 0 0

-- 10 à 11 12 4

Piège -- 11 à 12 0 4

Quatre autres élèves qui ont échappé à un ou deux des pièges, ont fait la

_ligne-piège_ plus petite que la ligne précédente, qui était égale: ils

l'ont diminuée de 4, de 8 et même de 12 millimètres. A quoi tient cette

méprise singulière? Je pense pouvoir l'expliquer ainsi; le sujet, conduit

par la suggestion d'allongement des lignes, s'attend, chaque fois qu'on

découvre une ligne nouvelle, à la trouver plus grande que la précédente;

quand on lui en montre une qui réellement est moins grande que celle qu'il

attend, il peut soit la croire réellement plus grande (il est alors victime

de la suggestion) soit s'étonner que son attente soit trompée; s'apercevant

que la ligne est plus petite que celle qu'il attend, il subit un effet de

contraste d'autant plus fort que son attente est plus vive, et ce contraste

lui fait paraître la ligne plus petite qu'elle n'est en réalité. Je donne

cette explication en des termes qui feraient croire que l'opération mentale

est entièrement consciente, et qu'elle se compose d'une attente, d'un

démenti à cette attente, et d'un étonnement qui modifie le jugement du

sujet. J'ignore si le sujet a toujours conscience de cette série de

phénomènes; mais il est certain que dans quelques cas, que j'ai pu analyser

avec soin, le sujet opère machinalement, sans se douter de la complexité de

l'état de conscience qui dirige sa main. J'en citerai un exemple. M. F...

publiciste distingué, âgé environ de 35 ans, se soumit un jour à cette

expérience pendant une visite qu'il faisait à mon laboratoire (le 25

mars 1899); il a raccourci très régulièrement chaque _ligne-piège_ de 4

millimètres; voici ses chiffres:

Numéros des lignes. Écarts réels. Écarts indiqués

par M. F.

Ligne 1 12 16

Différence de 1 à 2 12 12

-- 2 à 3 12 12

-- 3 à 4 12 12

-- 4 à 5 12 12

Piège -- 5 à 6 0 -- 4

-- 6 à 7 12 12

Piège -- 7 à 8 0 -- 4

-- 8 à 9 12 20

Piège -- 9 à 10 0 -- 4

-- 10 à 11 12 16

Piège -- 11 à 12 0 -- 4

Dès l'expérience terminée, j'interroge M. F... pour savoir ce qui l'a

conduit à raccourcir les _lignes-pièges;_ il me répond simplement que s'il

a fait les lignes 6, 8, 10 et 12 plus courtes que les précédentes, c'est

qu'il a cru qu'elles étaient plus courtes dans le modèle. Certes, la

réponse paraît naturelle, suffisante et péremptoire pour ceux qui ne se

doutent pas des dessous de l'expérience. Mais j'insiste, je découvre à M.

F... que ces lignes 6, 8, 10 et 12 étaient égales aux précédentes, je lui

demande s'il a eu conscience d'une attente, puis d'une déception, qui a eu

pour effet de déprécier en quelque sorte la longueur de ces lignes. M.

F... écoute mon explication, il admet que les choses se sont probablement

passées ainsi, que les _lignes-pièges_ lui ont paru plus courtes parce

qu'il s'attendait à les trouver plus grandes, mais il me déclare en

même temps qu'il n'a eu absolument conscience de rien. J'ai cité

cette expérience tout au long, parce qu'elle m'a paru curieuse. Nous

rencontrerons plusieurs autres exemples d'opérations qui, sous l'influence

de la suggestion, se font sans conscience ou avec une demi-conscience.

En mettant à part les 10 élèves qui ont su éviter au moins un des pièges,

il en reste 35 qui ne les ont pas évités. Examinons le cas de ces 35

élèves. Il n'est pas juste de dire que tous ont subi complètement la

suggestion; le plus souvent, comme cela résulte de nos chiffres de moyenne,

ils ont donné aux _lignes-pièges_ un accroissement de longueur moins

grand qu'aux autres lignes. Ils ont composé, en quelque sorte, entre une

perception exacte et l'entraînement de la suggestion. C'est le cas du plus

grand nombre; mais les différences individuelles sont nombreuses, presque

indéfinies. Comment en tenir compte? Nous pensons que puisqu'il s'agit de

lignes, qui se mesurent au millimètre près, et puisque la suggestion opère

en amenant des allongements mesurables de ces lignes, il est possible de

donner, par un chiffre précis, la mesure de la suggestibilité de chacun.

Voici quel procédé de calcul nous proposons pour la mesure de cette

suggestibilité particulière.

La Suggestibilité · 第 7 / 29 段