Je trace sur une feuille de papier une ligne épaisse, de gauche à droite;

je donne à cette ligne horizontale une longueur de 2 à 3 centimètres; puis,

je me tourne vers une personne présente, qui a suivi mon mouvement, et je

la prie «de tracer une autre ligne en travers de la première». La plupart

des personnes tracent la seconde ligne de manière à former une croix avec

la première (fig. 1). En réalité, on aurait pu obéir à la demande de

l'expérimentateur en faisant une figure tout à fait différente. Or,

remarquons à combien de suggestions le sujet a obéi sans s'en douter: 1°

il fait la seconde ligne au milieu de la première; 2° il la fait

perpendiculaire à la première; 3° de longueur égale à la première, en

général un peu plus courte; 4° les deux moitiés de la ligne ajoutée sont

égales entre elles. Toutes ces suggestions n'opèrent pas constamment en

bloc; certaines peuvent faire défaut; ainsi, il est arrivé deux fois

seulement qu'on a fait une oblique au lieu d'une perpendiculaire; deux fois

aussi l'oblique s'est arrêtée à la ligne sans la couper; dans tous les cas

l'oblique était dirigée de haut à gauche.

[Illustration: Fig01.png--Expérience de suggestion consistant à tracer une

seconde ligne en travers de la première. Au-dessous de chaque figure

est noté le nombre de fois qu'elle a été réalisée par des personnes

différentes.]

L'état mental des sujets dans les expériences de ce genre est facile à

décrire d'une manière générale; quand on leur demande pourquoi ils ont

dessiné une croix plutôt que telle autre figure, ils ont en général l'une

ou l'autre de ces deux réponses: «Vous m'aviez dit de faire une croix», ou

bien: «J'ai tracé la croix machinalement, sans y penser, parce que cela

m'était plus commode.» Dans les autres expériences que nous décrirons,

l'état mental du sujet est de même nature; c'est en somme un état de

subconscience, d'automatisme. Comment expliquer cette uniformité des

dessins? J'ai imaginé deux explications:

_a_. La première invoque une tendance à la symétrie.

Nos yeux sont habitués dès l'enfance à la symétrie des formes; notre corps,

celui de la plupart des animaux, les organes des plantes, les objets que

nous fabriquons et dont nous nous servons habituellement présentent à des

degrés divers, une symétrie bilatérale ou radiaire; nous sommes en outre

habitués à attacher une idée de beauté à la symétrie. Si donc nous avons

une tendance à dessiner une figure symétrique c'est parce que l'habitude

a fourni notre mémoire d'un grand nombre de figures de ce genre, et qu'en

outre nous attachons à ces sortes de figures un sentiment de plaisir

esthétique. Cette première explication est un peu vague. En voici une

seconde qui me paraît plus précise.

6. La première ligne, tracée par l'expérimentateur, rappelle le premier

bras d'une croix, et donne la suggestion de cette figure, qui est connue de

tout le monde; on a une tendance à réaliser l'image évoquée, puisqu'il n'y

a pas de motif spécial pour la repousser, et par conséquent on trace la

seconde ligne de manière à ce qu'elle forme une croix avec la première.

L'incertitude sur le vrai mobile de l'acte montre à quel point nos actes

habituels se produisent en dehors de notre conscience claire.

3e UN POINT DANS UN CERCLE

Je fais tracer un cercle au crayon, en suivant le contour d'une pièce de

monnaie, puis je demande à ce qu'on trace dans le cercle un point aussi

léger que possible, à peine visible. Quatorze sujets sur quinze ont tracé

leur point au centre, ou rapproché du centre. Ils ont obéi, je suppose,

à un besoin de symétrie, peut-être aussi à l'habitude que nous avons

d'attacher de l'importance au centre du cercle. Beaucoup de personnes avant

de marquer le point demandent s'il faut le marquer au centre; au lieu de

répondre directement on insiste sur la nécessité de faire un point à peine

visible.

4º LIGNES DANS UN CARRÉ

On trace un carré ayant 3 centimètres de côté, puis on demande à une

personne de tracer une ligne droite dans ce carré; la ligne faite, on

en demande une seconde, et ainsi de suite jusqu'à cinq (fig. 2). Pour

comprendre les résultats qu'on obtient, il faut d'abord se rendre compte

des suggestions que provoque l'aspect d'un carré: on pense le plus

facilement à des lignes passant par le milieu du carré, c'est-à-dire à une

ligne verticale, à une ligne horizontale partant toutes deux du milieu d'un

côté, et à une diagonale. Dans la majorité des cas, les sujets tracent

une ligne verticale ou une ligne horizontale pour commencer, et non une

diagonale; et cela se comprend, car l'une ou l'autre des deux premières

lignes donne à la figure un aspect satisfaisant, tandis que le diagonale

donne une impression de figure inachevée. Telle est donc la première

suggestion à laquelle on obéit, et il faut remarquer que cette suggestion

résulte d'une tendance à la symétrie. Les quatre autres lignes qu'on trace

sont également le développement d'une idée de symétrie; mais le type choisi

varie avec les individus; les uns se bornent à des lignes parallèles, les

autres font un quadrille, les autres font intervenir les diagonales. Ce

qu'il y a de curieux, c'est que lorsque l'idée de symétrie qui a dirigé les

premières lignes est épuisée, le sujet s'arrête avec embarras; nous l'avons

observé notamment dans le cas de symétrie des figures 3 et 4; la cinquième

ligne est dans ce cas difficile à trouver parce qu'il faut adopter une idée

différente.

Deux personnes seulement ont fait des lignes au hasard, semble-t-il, dans

l'intérieur du carré; mais on trouve encore dans ces lignes quelques traces

de symétrie: quelques-unes en effet sont parallèles. Si on interroge les

personnes qui ont fait ces dessins de type aberrant, elles avouent le plus

souvent que leur première idée a été de faire un dessin symétrique, mais

que pour une raison ou une autre elles ont résisté à cette idée, au lieu de

s'y conformer. Leur cas n'est donc pas une négation de l'habitude.

[Illustration: Fig02.png--Expérience de suggestion, consistant à tracer des

lignes droites dans un carré. Au-dessous de chaque carré est un chiffre

indiquant le nombre de fois que la figure a été réalisée par des personnes

différentes.]

Comme il est tout à fait vraisemblable que l'idée de la symétrie a guidé la

main des sujets, j'ai voulu savoir comment se comporteraient des personnes

auxquelles l'idée de la symétrie ne serait pas imposée par les habitudes

de l'écriture et du dessin. Je me suis adressé à une classe de 43 enfants

d'école primaire, ayant en moyenne six ans, et ne sachant pas encore écrire

autre chose que des barres. Je leur fais tracer un carré, et ensuite

des lignes dans le carré, à leur fantaisie; l'expérience est faite

collectivement. Or, dans toutes les figures, sauf deux, le dessin des

lignes traduit la symétrie la plus nette; les lignes sont tracées d'un bout

à l'autre du carré; dans 34 figures, il y a des horizontales, dans 38 des

verticales, et dans 10 seulement des diagonales (ce qui prouve que l'idée

de la diagonale est plus complexe que celle de l'horizontale et de la

verticale). Ces expériences démontrent par conséquent que la tendance à la

symétrie dans les dessins est antérieure à la période d'instruction. (Voir

p. 78 la série de figures qui ont été dessinées; nous indiquons au-dessous

de chacune le nombre d'enfants qui l'ont dessinée.)

Pour compléter nos renseignements sur cette expérience, ajoutons que les

feuilles de papier sur lesquelles les enfants ont fait leurs dessins

avaient 16 centimètres sur 10 centimètres; les carrés qu'ils ont tracés ont

en moyenne deux centimètres de côté.

5° LES DEUX CERCLES

On trace un petit cercle d'un centimètre de diamètre, et on prie le sujet

de tracer, exactement à 3 centimètres de distance, un second cercle. La

tendance spontanée et presque universelle est de tracer un second cercle

égal au premier. On recommence en faisant un cercle assez grand, de 6

centimètres de diamètre, et la personne, en cherchant à garder cette même

distance de 3 centimètres, se conforme de nouveau au modèle qu'on lui

fournit et fait un cercle de 6 centimètres environ; rien n'est plus curieux

et comique que ces changements que le sujet fait subir au cercle qu'il

trace pour imiter l'expérimentateur. Si on analyse avec grand soin son état

mental, on voit qu'il ne s'est pas imaginé nettement qu'on lui avait dit de

faire des cercles semblables; il peut le soutenir à tort; en réalité,

il n'a pas cru se conformer à une demande expresse, il a fait cela

_machinalement_, en se laissant impressionner à son insu par l'image du

cercle qu'il avait sous les yeux. C'est de la même façon qu'on élève la

voix pour parler à quelqu'un qui parle fort ou qu'au contraire on se met à

l'unisson de quelqu'un qui parle bas et lentement, ou qu'on racle sa gorge

dans une bibliothèque quand on entend quelqu'un en faire autant.

Notons en passant que la copie se fait d'ordinaire à droite du modèle, et

que la distance placée entre les deux cercles croît avec la grandeur

de ceux-ci; mais ce sont là des effets tenant à d'autres causes que

l'imitation; nous ne les examinerons pas ici.

6° LE CHOIX D'UN CARRÉ

On prend une feuille de papier de dimensions ordinaires (17 sur 22

centimètres), on la divise en seize carrés égaux en la pliant, on montre la

feuille dépliée à une personne, et on lui demande de marquer un point au

crayon dans le centre de l'un des carrés; peu importe le carré, lui dit-on,

l'essentiel est que le point en occupe exactement le centre.

A priori on pourrait supposer que le sujet a seize carrés qui sont tous

également à sa disposition, et qu'il peut, à son choix, prendre le premier,

ou le septième, enfin l'un quelconque de ces seize carrés; mais, en

réalité, si on fait l'expérience, on trouve que la plupart des personnes

choisissent les carrés du milieu; en numérotant les carrés de haut en bas,

par colonnes descendantes, et en commençant par les colonnes de gauche, on

trouve que les carrés choisis le plus souvent sont le sixième, le septième,

le dixième, le onzième, c'est-à-dire les quatre du centre (fig. 3)[33].

Voici quelques chiffres; nous indiquons, en face de chaque carré, par

combien d'élèves il a été choisi.

[Note 33: La figure 3 est explicative, rien de plus; il est évident que

lorsqu'on a fait l'expérience, tous les carrés étaient vides, aucun n'était

pointillé; de plus, les points marqués sur la figure 3 indiquent seulement

le nombre de fois que tel carré a été choisi; ils ne reproduisent pas la

position des points qui ont été réellement marqués.]

12 sujets....... 7e carré

8 -- ....... 6e --

4 -- ....... 11e --

5 -- ....... 10e --

2 -- ....... 1er --

4 -- ....... 2e --

[Illustration: Fig03.png--Expérience de suggestion consistant à marquer un

point au centre d'un des 16 carrés au choix. Les chiffres inscrits à la

gauche et en haut de chaque carré donnent le moyen de reconnaître les

Carrés; c'est une notation artificielle faite après les expériences, et qui

par conséquent n'a pas pu guider les sujets.]

Les carrés centraux ont été choisis le plus souvent, et parmi les centraux

ceux qui se trouvent à gauche du centre. Il y a donc eu une sorte

d'attraction exercée par le centre de la figure. Probablement aussi on a

marqué les carrés du centre parce qu'ils offrent plus de commodité à la

main. Notons aussi la tendance à écrire sur la partie latérale gauche de

la feuille, ce qui provient certainement de l'habitude qu'on a d'écrire en

commençant par la gauche de son papier.

Les expériences précédentes montrent qu'il existe un déterminisme de nos

actes habituels, automatiques, c'est-à-dire des actes que nous exécutons

avec une demi-conscience, sans exercer d'une manière particulière notre

attention et notre volonté. Le hasard des recherches m'a mis sous les yeux

toute une série d'expériences qui montrent avec une pleine évidence que ces

actes, en apparence capricieux et sans règle, s'exécutent avec une

telle uniformité qu'on peut le plus souvent les prévoir d'avance. La

démonstration expérimentale de ce que j'avance tient dans la proposition

suivante: tout individu placé dans certaines conditions, et croyant agir

librement, se comporte en réalité de la même manière que les autres

individus; ce qu'ils ont en commun, c'est l'activité automatique. Mais

précisément parce que cette activité automatique est commune aux individus,

elle ne peut servir à la psychologie individuelle.

CHAPITRE II

L'IDÉE DIRECTRICE

Les expériences dont le récit va suivre ont été faites principalement dans

une petite école primaire élémentaire de Paris; le nombre des élèves n'y

dépasse pas 150, ils sont répartis en quatre classes. J'ai choisi cette

petite école parce que j'avais besoin d'avoir des renseignements nombreux

et intimes non seulement sur l'intelligence mais sur le caractère des

élèves, et un directeur de petite école connaît mieux ses élèves qu'un

directeur d'une école plus importante. Autant que possible, il ne faut rien

laisser au hasard. Quand on fait un travail pour lequel on a besoin d'un

grand nombre de sujets, par exemple dans les études anthropologiques sur

la taille, la force musculaire, les relations entre l'intelligence et

certaines qualités physiques, il faut préférer les écoles nombreuses;

pour les recherches dans lesquelles on a besoin d'expériences délicates,

prolongées sur un petit nombre de sujets bien connus, il faut aller dans

les petites écoles.

Toutes les expériences ont eu lieu dans le cabinet du directeur et en

présence de celui-ci; le directeur n'a été absent que deux ou trois fois.

Il restait dans la pièce avec nous, et le plus souvent s'occupait de son

côté à un paisible travail de bureau. Il agissait donc par action de

présence; quelquefois il a surveillé une expérience, répétant à un élève

la question que je lui avais posée, quand l'élève semblait ne pas la

comprendre; mais c'était assez rare. Jamais il n'a grondé les enfants à

propos des expériences. C'est un maître qui me semble doué de sérieuses

aptitudes pédagogiques, il a beaucoup de douceur et de fermeté et sait se

faire obéir sans élever la voix et sans punir.

Chaque élève entrait seul dans le cabinet du directeur, où il était envoyé

à son tour par le professeur de la classe. Les enfants étaient calmes,

polis, curieux des expériences. Je n'ai eu à réprimer aucun acte

d'indiscipline, et ce n'est pas étonnant, puisque chacun d'eux restait

en tête à tête avec moi. J'ai donc pu me laisser aller à une certaine

familiarité avec eux, pour éveiller leur sympathie et dissiper leur

timidité. On sait que lorsqu'on expérimente collectivement sur un groupe,

il faut se surveiller davantage, car la familiarité de l'expérimentateur

provoque facilement l'impertinence des enfants. Mais ce danger était

écarté, car jamais un enfant n'a attendu dans le cabinet son tour de passer

à l'expérience; ceux qui attendaient restaient en classe, par conséquent

chaque élève était parfaitement bien isolé.

La petite école dont je parle a donc été mon centre d'opérations. Mais de

temps en temps, je l'ai quittée pour aller répéter mes expériences dans une

autre école primaire, située dans un autre quartier de Paris. Cette seconde

école était pour moi une école de vérification. Les recherches par la

suggestion sont très délicates; une indiscrétion d'élève peut quelquefois

les fausser; je désirais donc me transporter parfois dans un milieu

nouveau, pour rechercher si j'y obtiendrais les mêmes résultats[34].

[Note 34: Je prie MM. Baltenweck et Pichorel de bien vouloir accepter

mes remerciements pour la complaisance inépuisable avec laquelle ils ont

favorisé mes recherches.]

Enfin, quand toutes les expériences sur les enfants furent terminées,

je jugeai utile de reprendre le travail sur des adultes, pour éclaircir

quelques points douteux, et je fis des recherches dans deux écoles

primaires supérieures de Paris, et dans une école normale d'instituteurs de

province.

Je passe tout de suite à la description de mes expériences. Je vais d'abord

parler de celles que j'ai faites sur l'influence d'une idée directrice.

Dans les pages précédentes, on a lu le compte rendu de plusieurs

expériences dans lesquelles la suggestion donnée aux personnes était à peu

près affranchie de toute action morale; cependant l'exclusion de l'action

morale n'était pas complète; on n'était pas encore arrivé à la réduire à

zéro. Par exemple, dans les études que nous avons faites en collaboration

avec M. Henri, nous demandions à un certain moment à l'élève de chercher

dans un tableau la ligne que nous lui avions montrée isolée. Cette ligne ne

se trouvait pas dans le tableau; et cependant l'élève croyait souvent l'y

trouver. Pourquoi commettait-il cette erreur? La principale raison, sans

contredit, c'est que ce même élève avait déjà, dans deux expériences

antérieures, cherché dans le tableau une autre ligne, et avait pu l'y

reconnaître, car cette ligne existait réellement au tableau; l'élève était

donc déterminé par ses essais antérieurs à croire qu'il pourrait trouver

une troisième fois la ligne cherchée; les deux essais antérieurs créaient

une présomption. Voilà la première raison, mais il y en a une autre, c'est

la confiance que l'élève a dans les expérimentateurs. Quand nous le prions

de chercher dans le tableau la ligne que nous lui montrons, l'élève n'a

pas l'idée de soupçonner que nous lui tendons un piège, il nous croit sur

parole, il se persuade que nous lui disons la vérité. Il y a donc dans

cette expérience, sous une forme un peu indirecte il est vrai, une action

personnelle, morale de l'expérimentateur sur son sujet.

On peut faire les mêmes remarques à propos des expériences de Seashore, que

nous avons décrites en détail; le plan de ces expériences est très simple,

avons-nous dit; il consiste à faire deux à quatre expériences sincères,

puis, quand la routine est venue, quand l'habitude s'est formée, on fait

une expérience à blanc, et le sujet se laissant entraîner par les essais

antérieurs se comporte comme si la dernière expérience était sincère. Mais

il est facile de comprendre que le succès dépend en bonne partie de la

présence de l'expérimentateur et de la confiance qu'il inspire, ainsi

que du milieu moral dans lequel il opère; le sujet ne songe pas que

l'expérimentateur cherche à le tromper; s'il avait cette idée, il serait

peut-être encore exposé à la suggestion, mais il ne s'y laisserait pas

prendre aussi souvent.

J'ai donc cherché à imaginer un dispositif nouveau dans lequel toute

influence morale provenant de l'expérimentateur serait rigoureusement

exclue; et si je ne suis pas parvenu à atteindre complètement le but, je

crois m'en être beaucoup plus rapproché qu'on ne l'a fait jusqu'ici. Le

dispositif auquel j'ai pensé est destiné à faire exécuter par une personne

un petit travail qui fournit très rapidement à cette personne une _idée

directrice_. Cette idée directrice, c'est la personne elle-même qui la

conçoit, par une opération d'auto-suggestion, et la suite de l'expérience

montre jusqu'à quel point la personne a été sensible à cette idée

directrice qui l'entraîne à des erreurs d'observation. Des épreuves ainsi

imaginées présentent un intérêt véritable pour ce qu'on peut appeler la

critique scientifique; car il est bien rare que les hommes de science

observent et expérimentent sans avoir pour guide une idée directrice, dont

ils poursuivent la vérification; et il est par conséquent utile d'avoir une

méthode qui pourrait à l'occasion nous apprendre quelle est l'impartialité

d'observation que possède un individu, et quelles sont ses aptitudes

scientifiques. Du reste, l'intérêt de ces études ne se confine pas dans

le domaine des sciences; elles ont une application pratique beaucoup plus

large, car à chaque instant dans la vie nous sommes appelés à observer,

et à tirer des conclusions de nos observations. Ne serait-il pas dès lors

intéressant de savoir jusqu'à quel point nos facultés d'observation et de

jugement peuvent être altérées par une idée préconçue? Idée directrice,

idée préconçue, préjugé, parti pris, influence de la tradition, esprit

conservateur, misonéisme des vieillards, tels sont les noms sous lesquels

on désigne, suivant les circonstances, le phénomène mental que nous allons

chercher à étudier, en l'isolant et en le grossissant.

_Description de l'expérience_.--Supposons qu'on nous montre successivement

et isolément plusieurs lignes de longueur croissante, qu'on nous invite

à les examiner, et à reproduire de mémoire chacune de ces lignes après

l'avoir examinée pendant quelques secondes. Si l'accroissement des lignes

est très net, très apparent, ce fait nous frappera, et se logera dans notre

esprit comme une idée directrice; avant qu'on ne découvre l'une quelconque

des lignes suivantes, nous nous attendrons à voir une ligne plus longue que

la précédente. Voilà la suggestion. Remarquons bien que cette suggestion

provient de l'examen des lignes et de la comparaison que le sujet fait

entre les lignes successives; c'est une suggestion qui ne résulte pas de

l'influence morale exercée par l'expérimentateur, et on pourrait à la

rigueur, si c'était nécessaire, faire l'expérience en laissant le sujet

seul, en présence d'un appareil qui découvrirait une série de lignes dans

un ordre de succession. Je crois bien que dans ce dispositif expérimental

la suggestion est aussi _dépersonnalisée_ que possible; elle provient

mécaniquement des choses matérielles qui impressionnent les sens du sujet.

Pour que la suggestion d'accroissement des lignes opère efficacement,

il faut que l'ordre croissant des premières lignes soit tout à fait

saisissant, même pour l'oeil le plus distrait.

J'ai adopté deux modèles d'expérience. Le second modèle me paraît être un

perfectionnement du premier; je les décrirai tous deux, voulant décrire

successivement tous mes essais; même les moins heureux peuvent nous

apprendre quelque chose.

Ce chapitre sera consacré à la description du premier modèle.

Après quelques tâtonnements, j'ai adopté la série des 12 lignes suivantes:

TABLEAU DES LIGNES DESTINÉES À PROVOQUER UNE SUGGESTION

D'ACCROISSEMENT

Ordre des lignes. Longueur. Ordre des lignes. Longueur.

1 12mm 7 72mm

2 24 Piège 8 72

3 36 9 84

4 48 Piège 10 84

5 60 11 96

Piège 6 60 Piège 12 96

On remarquera, en examinant ce tableau, que les lignes n'augmentent pas

suivant une progression géométrique, mais seulement suivant une progression

arithmétique; la différence entre les lignes successives est constante,

elle est de 12 millimètres. J'avais d'abord eu l'idée d'adopter une

progression géométrique dont l'avantage est que les lignes successives sont

toujours dans le même rapport, présentent la même augmentation relative

de longueur. D'après la loi de Weber, de telles lignes présentent la même

difficulté d'appréciation; mais à la réflexion, il m'a semblé que si la

différence de longueur entre les premiers termes de la série géométrique

est rendue assez forte pour créer rapidement une suggestion puissante,

d'autre part, lorsqu'on arrive au terme où la progression doit cesser,

la progression reste si forte qu'on ne pourrait probablement pas

l'altérer--pour les besoins de la suggestion--sans éveiller l'attention de

beaucoup de sujets. Pour ce motif, j'ai donné la préférence à la série qui

suit une progression arithmétique.

L'expérience de suggestion consiste à briser brusquement cet ordre régulier

dans l'accroissement des lignes; on n'interrompt pas l'ordre tout de suite,

dès le début de la série, parce qu'alors le sujet n'est pas encore assez

fortement impressionné par la suggestion d'accroissement pour que cette

suggestion puisse l'entraîner à des erreurs. J'ai mis le piège à la 6e

ligne, à la 8e, à la 10e et à la 12e.

Le piège consiste en ce que la 6e ligne est égale à la 5e. la 8e est égale

à la 7e, la 10e est égale à la 9e, et la 12e est égale à la 11e. (Voy. le

tableau, p. 88.) Lorsque le sujet examine ces quatres lignes spéciales,

dont chacune est égale à la précédente, il se trouve soumis à deux

impulsions de sens contraire; il a d'abord la suggestion générale de

l'accroissement des lignes, suggestion qui s'exerce sur lui depuis le début

de l'expérience; il a d'autre part, ou il peut avoir la perception directe

de la ligne qu'on lui montre, perception qui, si elle se fait exactement,

lui apprend que cette ligne n'est pas plus longue que la précédente.

Dans ces épreuves de suggestion, il faut régler avec le plus minutieux

détail comment on opère, car beaucoup de circonstances qui paraissent à

première vue insignifiantes peuvent exercer une grande influence sur les

résultats. Il est incontestable que le sujet doit ignorer qu'on pratique

sur lui une expérience de suggestion; pour rendre cette ignorance bien

certaine, je pense convenable de donner à l'expérience un motif inexact.

La Suggestibilité · 第 6 / 29 段