Voici l'idée qui nous était personnelle. Nous faisions faire à des enfants

d'école des expériences sur la mémoire visuelle des lignes. Ces expériences

se faisaient par la méthode de reconnaissance. On montrait d'abord à

l'enfant une ligne isolée, puis on laissait écouler un certain intervalle

de temps, puis on faisait passer sous les yeux de l'enfant un grand carton

sur lequel étaient tracées une série de lignes parallèles, de longueur

croissante; l'enfant devait reconnaître dans la série la ligne égale à

celle qu'on lui montrait. Cette opération se faisait deux fois: la première

fois, la ligne modèle se trouve dans la série; la seconde fois elle ne

s'y trouve pas: ainsi, la ligne modèle étant de 40 millimètres, le second

tableau ne contient pas de ligne plus longue que 36 millimètres. Un oeil

exercé s'aperçoit de cette lacune; mais la première épreuve a déjà créé

une routine grâce à laquelle l'enfant ayant trouvé la ligne modèle dans le

premier tableau, s'attend à la retrouver dans le second. Voici le résumé de

nos résultats:

NOMBRE D'ENFANTS TROMPÉS PAR LA ROUTINE

Mémoire. Comparaison directe

(moyenne des 3 cours).

Cours élémentaire (7 à 9 ans).. 88 p. 100 38 p. 100

-- moyen (9 à 11 ans)....... 60 --

-- supérieur (11 à 13 ans).. 47 --

Ces chiffres montrent l'influence de l'âge sur la suggestibilité; ils

montrent aussi que dans l'acte de comparaison, qui est plus facile et

donne plus de sécurité à l'esprit que l'acte de mémoire, on est moins

suggestible.

Il est à remarquer que bien que ce genre de suggestion provienne

du dispositif même de l'expérience, et non de la présence de

l'expérimentateur, cependant l'autorité morale de celui-ci exerce

incontestablement une influence sur le résultat; c'est un professeur, il

fait sa recherche dans une école, il est l'ami du directeur, il est plus

âgé que l'enfant; toutes ces circonstances inspirent à l'enfant confiance,

et il faut que l'enfant soit bien sûr de sa critique pour déclarer que

la ligne qu'on lui dit de chercher dans le tableau n'y est pas. Il

est toujours très difficile, pensons-nous, de faire des épreuves de

suggestibilité en supprimant tout ce qui dépend de l'action morale de

l'expérimentateur; mais on peut tout au moins diminuer la part de ce

facteur.

Scripture, avons-nous dit, et après lui Gilbert et Seashore, ses élèves,

ont fait des recherches du même genre, ou du moins avec des méthodes très

analogues. Le travail de Seashore, qui est le plus important, a pour titre:

_La mesure des illusions et hallucinations de l'état normal_. Les auteurs

ont du reste eu la pleine conscience qu'ils inauguraient une méthode

nouvelle, bien distincte de celle de la suggestion hypnotique: il est

seulement à regretter que cette conscience de leur originalité se soit

accompagnée d'un parfait mépris pour les études d'hypnotisme et même pour

les hypnotiseurs, qu'ils ont traités de jongleurs et de charlatans.

Les expériences de Seashore[30] ont été faites sur des élèves de

laboratoire; et à première vue on aurait pu croire que ces élèves, jeunes

gens dont l'âge est d'ordinaire de 20 ans, auraient été moins faciles à

duper que les enfants d'école primaire. Cependant il s'est trouvé que tous

les dispositifs de Seashore ont fait des dupes; et même on a pu observer un

fait bien inattendu; des élèves qui avaient été mis d'avance au courant

de la nature de la recherche s'y sont laissé prendre. La force de la

suggestion était augmentée par le silence du laboratoire, la solitude,

l'obscurité, le signal donné avant le stimulus, etc. Voici quelques-unes

des expériences de Seashore; elles consistent à faire plusieurs fois

une expérience sincèrement; puis, quand l'habitude est née, on fait une

expérience simulée, et le sujet non prévenu y répond comme si elle était

véritable.

[Note 30: _Measurements of Illusions and Hallucinations in Normal

Life_, Studies from the Yale Psych. Lab., Yale, 1895, III.]

_Illusion de chaleur_.--On fait passer le courant électrique d'une pile au

bichromate dans un fil d'argent tendu entre deux bornes: le fil s'échauffe,

et le sujet est invité à pincer le fil entre le pouce et l'index et à se

rendre compte de la chaleur produite. Après cette expérience préliminaire,

destinée à créer la suggestion, expérience qu'on répète deux ou trois fois,

l'expérimentateur interrompt le circuit à l'insu du sujet, en poussant

avec le genou un interrupteur placé sous la table; puis, on recommence les

expériences une dizaine de fois: on feint de mettre en action la pile, on

donne au sujet un signal pour qu'il touche le fil, et on lui fait indiquer

au bout de combien de temps il perçoit la chaleur. L'expérience a en

apparence pour but de mesurer le temps de réaction. Les expériences ont été

faites sur 8 sujets; dans 120 essais, nous notons seulement 5 cas où le

sujet n'a rien senti.

_Illusion d'un changement de clarté_.--Cette illusion a été provoquée de

plusieurs manières différentes; une des plus simples était provoquée avec

l'appareil suivant: deux cartons blancs juxtaposés et vus chacun dans un

cadre noir immobile étaient mobiles et pouvaient tourner autour d'un de

leurs côtés verticaux; ils recevaient tous deux la lumière d'une lampe; et

on comprend qu'ils paraissent d'autant moins éclairés qu'ils sont placés,

par rapport à l'observateur, dans une position plus oblique. Un des cartons

restant immobile et servant de point de comparaison, l'expérimentateur fait

tourner lentement l'autre carton au moyen d'un fil qu'il a entre les mains;

le sujet ne voit pas le mouvement de l'expérimentateur; on commence par

faire tourner réellement le second carton, après un signal, et le sujet

dit quand il perçoit le changement; puis on refait le même signal, mais

on laisse le carton immobile, et le sujet croit percevoir comme avant le

changement de clarté, qui lui paraît se produire à peu près au bout du même

temps après le signal.

_Illusion de son_--Après beaucoup d'essais infructueux, l'auteur s'est

arrêté au dispositif suivant: après un signal donné, on augmente

graduellement l'intensité d'un son en rapprochant les deux bobines d'un

appareil à chariot, et le sujet doit réagir dès qu'il entend le son, qu'il

sait devoir être très faible au début, puis augmenter; tantôt on fait

l'expérience réellement, tantôt on fait le signal sans rapprocher ensuite

les bobines.

Pour le toucher, on a provoqué des excitations minimales en posant des

corps très légers sur la main du sujet, derrière un écran; le contact était

fait après un signal: puis on a continué le signal sans faire de contact;

le sujet devait réagir. Les expériences sur l'odorat, le goût, etc., sont

si faciles à imaginer que nous n'insistons pas; toujours une excitation

réelle, mais faible, produite d'abord avec un certain dispositif, qui

impressionne un peu le sujet, puis on conserve le même dispositif, par

exemple le même signal et on supprime l'excitation réelle. Notons, pour

terminer sur ces points, l'hallucination d'un objet qui a été produite de

la manière suivante: dans une chambre peu éclairée, on montre au sujet

un objet peu visible, une petite balle se détachant sur fond noir, et

on cherche à quelle distance le sujet distingue cet objet; on fait

l'expérience plusieurs fois; chaque fois le sujet part d'une assez grande

distance, se rapproche lentement en regardant, puis s'arrête quand il voit

la halle; à ce moment, il jette les yeux sur le parquet où les distances

sont marquées, et lit la distance où il se trouve de la mire; puis, il se

retourne et s'éloigne, pour refaire la même expérience; pendant qu'il se

retourne, l'expérimentateur peut supprimer la balle; le sujet revient, et

quand il se trouve à peu près à la même distance que la première fois, il

croit qu'il perçoit encore la balle.

Ainsi que nous l'avons dit plus haut, la possibilité de provoquer des

illusions ou même des hallucinations n'ayant nullement besoin d'être

démontrée, ces expériences seraient peu intéressantes si elles ne nous

apprenaient rien de nouveau sur le mécanisme de la suggestion. C'est cette

recherche du mécanisme qui seule donne de l'intérêt à l'étude. Seashore

paraît ne pas l'avoir toujours bien compris; car les détails qu'il nous

donne sur ce point sont assez maigres. Nous noterons seulement les quelques

remarques qui suivent: Il est aussi facile, dans les expériences sur la

lumière, de donner des illusions sur l'augmentation de clarté que sur la

diminution.--L'illusion se produit à peu près avec la même rapidité que la

perception correspondante.--Alors même que le sujet n'est pas en attente

d'un seul stimulus, mais de deux, et doit choisir entre les deux (par

exemple il doit se produire soit plus, soit moins de lumière), l'illusion

est possible, car le sujet peut fixer son attention principalement sur

l'idée d'un seul stimulus, et être convaincu par quelque circonstance

banale que c'est bien ce stimulus-là qui va se produire.--Il est arrivé

parfois que certains sujets étaient avertis par d'autres que les

expériences étaient illusoires; malgré leur scepticisme, ils n'en ont pas

moins subi l'illusion, au bout de quelques répétitions des stimulus réels;

il en a été de même pour un sujet qu'on avait formellement averti de

l'illusion qu'on allait produire. Il suffit de répéter plusieurs fois le

stimulus réel pour écarter l'effet de cette suggestion négative.--La

force de la suggestion a été augmentée par le silence du laboratoire, la

solitude, l'obscurité, le signal donné avant le stimulus, les observations

spontanées du sujet sur le mécanisme des appareils, la régularité rythmique

de certaines excitations, la synesthésie de sensations réelles avec les

sensations suggérées. Ainsi, dans les expériences sur le goût, on déposait

toutes les fois sur la langue une goutte d'eau; il y avait donc une

sensation réelle tactile, qui tantôt était associée à une sensation de goût

(sucre), tantôt n'y était pas associée, mais la suggérait.

Nous pouvons faire à ces expériences de Seashore la même critique qu'aux

nôtres; elles n'excluent pas complètement l'action personnelle,

l'influence dégagée par l'expérimentateur, bien que cette influence soit

incontestablement moindre que dans le cas où il donne directement un ordre.

Il y a une remarque sur laquelle l'auteur n'insiste pas assez, peut-être,

c'est que les illusions ne peuvent porter que sur des sensations faibles.

Pour les expériences visuelles, par exemple, il a été amené à troubler

seulement des perceptions de minima d'excitation ou de différences minima,

et ces expériences sont certainement très instructives, puisqu'elles

montrent, soit dit en passant, combien certaines méthodes de

psycho-physique sont exposées à l'erreur quand le sujet sait d'avance ce

qu'il doit percevoir. Pour les sensations du toucher, pour la perception

d'un objet, il en a été de même; les sensations ont été très faibles et

très peu distinctes; pour les sensations de température, on ne nous donne

aucun détail, on ne sait pas si réellement le fil échauffé par le courant

électrique était très chaud. Du reste, l'auteur a rarement songé à mesurer

l'intensité de l'excitant. Il serait cependant intéressant de savoir pour

quelle intensité de stimulus une personne est suggestible; telle personne,

par exemple, qui a l'attention expectante d'un contact fort, se laisserait

suggestionner, tandis qu'une autre personne ne le serait qu'avec l'attente

d'un contact beaucoup plus faible. En outre, il serait curieux de savoir

si tous les sens sont suggestibles à un même degré. En somme, beaucoup de

points, et ce sont même les plus importants de tous, restent à examiner.

Le travail de Seashore n'en est pas moins une étude très curieuse et très

neuve, dont l'auteur doit être chaudement félicité.

On voit par ce qui précède que si cette forme particulière de la

suggestibilité a déjà été l'objet de beaucoup d'études, il n'en est pas

encore sorti grand'chose pour la psychologie individuelle.

Ce qu'on sait fort bien aujourd'hui, c'est la possibilité d'étudier la

suggestibilité dans les laboratoires, au moyen de divers appareils, de

dispositifs spéciaux, et sans avoir le moins du monde recours à des

procédés d'hypnotisme. Certes c'est là un grand pas; en pénétrant dans les

laboratoires, l'étude de la suggestibilité donnera lieu très probablement

à des recherches plus méthodiques que celles qu'on peut faire dans les

cliniques.

Le travail que Tawney a fait sur le seuil de perception de la peau, sans

avoir pour but direct une étude de la suggestion et de l'idée directrice a

bien montré cette influence des idées directrices.

On sait aujourd'hui couramment que l'exercice perfectionne le toucher,

et que l'écart qu'il est nécessaire de donner à 2 pointes de compas pour

qu'elles soient perçues doubles, quand on les applique simultanément sur

une région du corps, diminue de valeur si on répète l'expérience pendant

plusieurs jours et plusieurs semaines. Tawney a montré que cette influence

classique de l'exercice doit être fortement révoquée en doute; car les

sujets sur lesquels on expérimente s'attendent à cette influence, du

moment qu'on recherche à étudier sur leur sensibilité tactile l'effet de

l'exercice; lorsque le sujet ignore le but de l'expérience, ou lorsqu'il

s'imagine que ce but ne consiste nullement à étudier l'exercice, les

résultats sont tout différents[31].

[Note 31: Tawney. _Ueber die Wahrnehmung zweier Punke mittelst des

Tastsinnes, mit Rücksicht auf die Frage der Uebung und die Entstehung Der

Vexirfehler_. Philosoph. Stud. XIII, p. 163-222; je cite d'après l'analyse

de V. Henri. _Année Psych._, IV, p. 513 et seq.]

V

AUTOMATISME

Notre dernière catégorie d'expériences se distingue de la précédente par

cette particularité qu'on ne cherche point à provoquer une illusion ou une

hallucination et à la mesurer; on cherche tout simplement à réunir des

circonstances telles que le sujet, placé dans ces circonstances, est en

quelque sorte obligé, sans qu'il s'en doute, d'exécuter un certain acte; et

cet acte, étant presque toujours le même pour tous les sujets, peut être

prévu d'avance.

En quoi des expériences de ce genre intéressent-elles la théorie de

la suggestibilité? Elles ne semblent rien avoir de commun avec la

suggestibilité entendue dans le sens ordinaire; mais elles montrent

l'importance qu'a pour chacun de nous l'activité automatique; or l'analyse

que nous avons faite plus haut de la suggestion, comme mécanisme

psychologique, nous a montré qu'elle consiste dans le triomphe de la vie

automatique sur la vie réfléchie et raisonnante; c'est par là que ces

recherches nouvelles se rattachent aux précédentes.

Je commencerai par présenter une courte analyse des expériences que Sidis

a faites dans le laboratoire de psychologie de Münsterberg à Harvard.

Ces expériences ont eu pour but de forcer une personne à choisir dans un

certain sens, alors que la personne avait l'illusion de faire un choix

libre. C'est vraiment chose plaisante, soit dit en passant, de voir que

cette faculté de choix, que les philosophes naïfs ont presque toujours

considérée comme la preuve péremptoire du libre-arbitre, est au contraire

si bien déterminée et déterminable que l'on peut prévoir presque à coup

sûr, dans la majorité des cas, dans quel sens tel choix s'exercera.

Sidis[32] présentait à ses sujets, qui furent au nombre de 19, un grand

carton blanc sur lequel étaient posés 6 carrés de couleur, ayant chacun une

dimension de 3 centimètres sur 3 centimètres. Le tout était recouvert d'un

écran noir; le sujet était prié de fixer son attention sur l'écran noir

pendant 5 secondes; puis, on enlevait l'écran et le sujet devait indiquer

immédiatement un des carrés de couleurs, celui qu'il voulait. Les 6 carrés

étaient placés sur la même ligne. Il s'agissait d'influencer le choix du

sujet; les artifices suivants ont été employés: 1° position anormale: un

des carrés n'était pas sur l'alignement des autres; ou bien, il était un

peu incliné; 2° forme anormale; on changeait la forme d'un des carrés, on

le taillait en triangle, en étoile; 3° l'écran servant à couvrir les carrés

n'était pas noir, mais de la couleur de l'un d'eux; 4° couleur suggérée

verbalement. On montrait un des carrés de couleur avant l'expérience, ou on

le nommait, ou bien le sujet était chargé de décrire sa couleur; et ensuite

on voyait si ce carré avait été préféré aux autres; 5° place suggérée

verbalement. Au moment où on enlevait l'écran, on prononçait un numéro, par

exemple 3, afin de voir si le sujet choisirait le 3e carré plutôt qu'un

autre; 6° encadrement; un des carrés était entouré, encadré d'une bande de

couleurs.

[Note 32: _Op. cit._, p. 37.]

En décrivant ses résultats, l'auteur distingue les cas où la suggestion a

pleinement réussi, par exemple où le sujet a désigné le carré de forme et

de position anormales, et les cas où le sujet a désigné le carré voisin;

pour les premiers cas il leur donne le nom de suggestion immédiate; les

autres cas sont ceux de suggestion médiate. Voici maintenant le pourcentage

des réussites.

Genres de suggestions. Suggestibilité Suggestibilité

immédiate. médiate.

Position anormale............ 47.8 22.2

Forme anormale............... 43 13.8

Écran coloré................. 38.1 5.8

Encadrement.................. 30.4 5.3

Couleur suggérée verbalement. 28.8 4.4

Rang suggéré verbalement..... 19.4 0.5

Ces chiffres montrent que la suggestion immédiate a toujours été plus forte

que la suggestion médiate. Ils montrent aussi que la suggestion verbale,

qui est directe, a toujours été moins efficace que la suggestion provenant

des circonstances de forme et de position. Sidis en conclut qu'à l'état

normal, la suggestion directe a moins de succès que la suggestion

indirecte; cela est vrai pour le cas présent. Il est à regretter que Sidis

n'ait point interrogé ses sujets après les expériences pour leur faire

rendre compte pourquoi ils avaient été sensibles à telle suggestion et non

à telle autre.

Nous ne savons pas encore quel parti on pourrait tirer de tout cela pour la

psychologie individuelle.

Les prestidigitateurs, que Sidis ne cite pas, font depuis longtemps des

expériences analogues aux siennes.

Les prestidigitateurs ont le secret d'un moyen qui permet d'agir sur le

choix d'une personne à son insu; mais l'effet de cette expérience est,

paraît-il, si inconstant qu'on commettrait une faute en y comptant trop;

on opère de la manière suivante: trois objets rangés à côté les uns des

autres, trois cartes, trois muscades, trois oeufs, enfin trois objets

quelconques, sont présentés à une personne pour qu'elle en désigne un; on

n'ajoute rien, on n'exerce aucune pression avec le geste ou la parole; ceux

qui ont eu l'occasion de présenter ainsi des objets disent que le plus

souvent c'est l'objet du milieu qui est choisi. Pourquoi? Je n'ai pas pu

en deviner la raison. Un prestidigitateur, M. Arnould, m'a proposé

l'explication suivante, qui est fort ingénieuse: on désigne le plus souvent

l'objet du milieu, dit-il, parce que c'est l'objet le plus facile à

désigner. Dans cette expérience, l'opérateur et le spectateur sont face à

face; si le spectateur désigne l'objet de gauche, il faudra ajouter qu'il

entend parler de la gauche de l'opérateur ou de sa gauche à lui; comme on

ne lui demande qu'un mot, il désigne l'objet du milieu; c'est plus commode.

On peut également prévoir le choix s'exerçant entre vingt et trente objets

différents; la difficulté paraît cependant beaucoup plus grande. Decremps

nous en fournit un exemple. Cet ancien auteur décrit un tour dans lequel on

étale sur une table quinze paquets de deux cartes chacun, et on prie

les spectateurs de penser chacun à un paquet au hasard; peu importe que

plusieurs pensent le même ou non. Or, remarque bien ingénieuse, si l'on a

formé un paquet de deux cartes notables et de même couleur, telles que

le roi et la reine de coeur, on est presque assuré que sur cinq à six

spectateurs, il y en aura deux ou trois qui penseront à ce paquet.

Pourquoi? Parce qu'ils trouveront, dit Decremps, plus facile de retenir

dans leur mémoire le roi et la dame de coeur, que deux autres cartes mal

accouplées, telles que le sept de carreau et l'as de pique. On voit que

c'est toujours le même principe. Entre plusieurs actes possibles, quand

tous sont indifférents, on choisit celui qui présente le plus de facilité

d'exécution.

Je terminerai en exposant, pour la première fois, une série d'expériences

que j'ai faites sur des adultes et des enfants d'école, relativement à des

mouvements et à des actes très simples, qui peuvent être prévus d'avance.

Ce sont des expériences très analogues à celles de Sidis; elles ont été

faites il y a environ quatre ans, et je n'avais pas encore eu jusqu'ici

l'occasion de les faire paraître.

1° LA LIGNE DROITE

Si on prie une personne de tracer une ligne droite sur une feuille de

papier, sans ajouter d'autre indication à cette invitation, on pourra

constater déjà, dès cette première expérience si simple, que les individus

sont soumis à un grand nombre d'habitudes communes et que tous ou presque

tous se comportent de la même façon; la ligne droite demandée sera tracée

de la main droite (par tous les droitiers); elle sera tracée le plus

souvent dans le sens horizontal et non dans le sens vertical; ou pour être

plus exact, nous dirons que le sens suivi est légèrement oblique de gauche

en haut; elle sera tracée de gauche à droite, sens ordinaire de notre

écriture et de notre lecture; tout cela est fait machinalement, sans

volonté délibérée. La longueur de la ligne tracée, quoiqu'elle paraisse

dépendre entièrement des caprices de notre volonté, est au contraire

soumise à des conditions aussi étroites que la direction de la ligne;

seulement quelques-unes de ces conditions varient avec: 1° l'âge des

individus: 2° la position de leur corps; 3° la grandeur du papier. Je ne

veux parler ici que de la position du corps. Pour se rendre compte de son

influence sur la grandeur de la ligne et des lettres tracées, je citerai

seulement l'expérience suivante: le sujet est assis à une table, la main

appuyée, il trace une lettre ou une ligne; on le prie, sans changer la

position de sa main et de son avant-bras, de rapprocher ses yeux du papier,

aussi près que possible, et on lui fait écrire la même lettre; ensuite, on

lui fait éloigner autant que possible la tête du papier, il la porte en

arrière, la position de la main restant invariable, et on lui fait écrire

de nouveau la même lettre; dans ce cas on observe que le deuxième spécimen

d'écriture est plus petit que le premier, et que le troisième est beaucoup

plus grand; la différence de grandeur dépend de l'état d'esprit du sujet,

il peut soit écrire machinalement sans se préoccuper de la grandeur qu'il

donne à sa lettre ou à son trait, soit faire un effort pour conserver dans

toutes les positions la même amplitude; dans ce dernier cas la différence

de grandeur est moins considérable, mais elle subsiste, ce qui prouve qu'il

y a là un fait d'adaptation qui ne peut pas être complètement supprimé

par la volonté. Je ne me rends pas un compte exact du mécanisme de cette

adaptation. Il faut remarquer qu'on peut disposer l'expérience de manière à

ce que ce soient les mêmes muscles de l'avant-bras qui entrent en jeu dans

tous les cas; ce n'est donc pas une différence dans la nature des muscles

qui explique les différences de grandeur; l'effet tiendrait plutôt à une

adaptation à la distance de vision; on écrirait en donnant aux lettres la

grandeur nécessaire pour qu'elles puissent être lues à la distance où se

trouve la tête du scripteur; par conséquent on ferait de plus grandes

lettres quand on écrit de loin, le bras tendu.

2° UNE LIGNE DROITE COUPÉE EN TRAVERS PAR UNE AUTRE LIGNE DROITE

La Suggestibilité · 第 5 / 29 段