profonde, voici les signes qu'on peut relever.
C'est d'abord l'anesthésie par distraction. La personne distraite n'est
point devenue absolument insensible comme une hystérique distraite, dont
on peut traverser la peau ou lever le bras sans qu'elle s'en aperçoive;
sa sensibilité n'est pas détruite, mais la finesse de certaines de ses
perceptions est bien diminuée. Il est difficile, du reste, d'explorer cette
sensibilité à un degré aussi faible de distraction.
Ce qui est le plus facile à provoquer, ce sont les mouvements passifs de
répétition. Le crayon étant placé entre les doigts du sujet, qui est prié
de le tenir comme s'il voulait écrire, on dirige la main et on lui fait
exécuter un mouvement uniforme, choisissant celui qu'elle exécute avec le
plus de facilité, des hachures, des boucles ou des petits points. Après
avoir communiqué ce mouvement pendant quelques minutes, on abandonne
doucement la main à elle-même, ou on reste en contact avec elle, pour que
la personne ne s'aperçoive de rien; mais on cesse d'exercer une action
directrice sur les mouvements. La main abandonnée à elle-même fait quelques
légers mouvements. On reprend l'expérience d'entraînement, on la répète
avec patience, pendant plusieurs minutes; le mouvement de répétition
se perfectionne; au bout de 4 séances, j'ai vu chez une jeune fille la
répétition si nette que la main ne traça pas moins de quatre-vingt boucles
sans s'arrêter; puis la personne eut un mouvement brusque et secoua ses
épaules en disant: «Il me semble que j'allais m'endormir!»
La présence de ces mouvements subconscients de répétition nous apprend
qu'il y a là un personnage inconscient, que l'expérience vient de dégager;
mais il est clair que ce personnage est loin d'avoir le même développement
que Bart Laton. La peine qu'on éprouve à lui faire répéter des mouvements
en est la preuve. L'expérimentateur ne peut pas imprimer des mouvements au
hasard; il est obligé de choisir ceux qui réussissent le mieux. En général,
ceux qu'on peut exécuter d'un seul trait, sans changement de direction et
sans arrêt, se répètent assez bien.
Les mouvements graphiques, par suite de leur délicatesse, attirent moins
l'attention du sujet que des mouvements de flexion et d'extension des
membres; ceux-ci cependant peuvent être répétés par l'inconscient, et à ce
propos, il est curieux de remarquer que la flexion du poignet se répète
mieux que la flexion isolée d'un doigt.
Le caractère tout à fait rudimentaire de cet inconscient est bien marqué
par la facilité avec laquelle on lui donne certaines habitudes. Lorsqu'on
fait écrire plusieurs fois des boucles, la main s'accoutume à ce mouvement,
et le reproduit à tort et à travers; car si on veut ensuite lui faire
tracer des hachures, les mouvements se déforment bien vite et se changent
en boucles. La mémoire de cet inconscient est si peu étendue qu'il
n'est même pas capable de conserver le souvenir de plusieurs espèces de
mouvements.
L'inconscient n'a pas seulement de la mémoire, il peut encore recevoir et
exécuter quelques suggestions qui sont, il est vrai, d'un ordre absolument
élémentaire. Ces suggestions peuvent être données au moyen du toucher. Avec
une simple pression, on agit sur la main, et on la fait mouvoir dans toutes
les directions. Ce n'est point une impulsion mécanique, c'est bien une
suggestion tactile. Si avec une pression, on fait mouvoir la main, une
autre pression, tout aussi légère, l'arrête, l'immobilise: une autre
pression, d'un genre un peu différent, la fait écrire. Il est difficile
de dire la différence de ces pressions; mais l'expérimentateur, en les
faisant, a une certaine intention, et cette intention est souvent comprise
avec beaucoup de finesse par la main en expérience. Rien n'est plus curieux
que cette sorte d'hypnotisation partielle; la personne croit être et se
trouve en effet complètement éveillée et en possession d'elle-même, tandis
que sa main obéit doucement aux ordres tactiles de l'expérimentateur.
Une autre manifestation de l'écriture automatique, plus connue que les
précédentes, car on en a fait un jeu de société, consiste à prier la
personne de penser à son nom, son âge, son pays, un mot quelconque, puis on
prend sa main, comme il a été décrit ci-dessus, et cette main, à l'insu de
la personne, écrit le nom pensé; en général, quand on fait cette expérience
dans un salon, on déclare à la personne qu'on va deviner sa pensée,
quoique en réalité ce soit la personne elle-même qui l'écrive. A ce genre
d'expérience se rattachent les différents exercices de prestidigitateurs et
d'hypnotiseurs qui devinent les secrets, se font conduire vers l'endroit où
un objet est caché, et ainsi de suite. Ce sont des expériences qui, pour
réussir, ont besoin d'un opérateur très habile.
Voilà à peu près tous les phénomènes de division de conscience que j'ai
réussi à provoquer, en étudiant l'écriture automatique chez cinq personnes
(femmes), jouissant d'une bonne santé; ces personnes ont été étudiées
chacune pendant deux séances d'une demi-heure au plus; une seule l'a été
pendant quatre séances; c'est très peu pour la culture des phénomènes de
double conscience, qui demandent beaucoup de temps et de patience; mais
notre but était précisément de savoir ce qu'on pouvait observer après un
minimum d'entraînement.
Depuis la publication de mes recherches, deux autres auteurs, Solomons et
Stein[25], se sont engagés exactement dans la même voie pour rechercher ce
qu'on obtiendrait sur des sujets sains en poussant l'entraînement aussi
loin que possible.
[Note 25: _Normal Motor Automatism_. Psychol. Rev., sept. 1896,
492-512.]
Ils se sont pris comme sujets; ils se disent d'excellente santé. Leurs
expériences se groupent sous quatre chefs: 1° tendance générale au
mouvement, sans impulsion motrice consciente; 2° tendance d'une idée à se
dépenser en mouvement, involontairement et inconsciemment; 3° tendance
d'un courant sensoriel à se dépenser en réaction motrice inconsciente; 4°
travail inconscient de la mémoire et de l'invention.
1° La main est mise sur une planchette, analogue à celle des spirites
(c'est une planche glissant sur des billes de métal et armée d'un crayon;
on met la planchette sur une table, sur du papier, et le crayon écrit
tous ses mouvements). L'esprit du sujet est occupé à lire une histoire
intéressante. Dans ces conditions, il se produit facilement, quand le sujet
a pris l'habitude de ne pas surveiller sa main, des mouvements spontanés,
qui dérivent d'ordinaire de stimuli produits par une position fatigante; en
outre, des excitations extérieures (par exemple si on remue la planchette),
provoquent dans la main des mouvements de divers sens, dont on peut amener
la répétition, et qui alors se continuent assez longtemps. La distraction
de l'attention est une condition importante; mais il ne faut pas que
l'histoire lue pour distraire soit trop émouvante, car cette émotion peut
produire des mouvements réflexes ou une tension musculaire qui nuisent aux
mouvements inconscients.
2° Le sujet lit à haute voix en tenant un crayon à la main; parfois il
écrit un mot qu'il lit, surtout lorsque ce mot est court; les mots longs
sont seulement commencés; cette écriture se fait souvent sans que le sujet
le sache.
3° Le sujet lit à haute voix, et écrit subconsciemment les mots que pendant
sa lecture une personne lui dicte à voix basse. A ces expériences on
n'arrive qu'après beaucoup d'entraînement. Au début, c'est très pénible; on
s'arrête de lire des qu'on entend un mot. Il faut apprendre à retenir son
attention sur la lecture. On arrive bientôt à continuer la lecture sans
l'interrompre, même quand il y a des dictées chaque 15 ou 20 secondes:
l'écriture devient inconsciente. La lecture inconsciente se fait plus
facilement; le sujet lit un livre qui ne présente aucun intérêt, et pendant
ce temps on lui raconte une histoire très intéressante; quand l'expérience
est bien en train, il peut lire même une page entière, sans en avoir
conscience et sans rien se rappeler; la lecture ne manque pas entièrement
d'expression, mais elle est monotone; elle contient des erreurs, des
substitutions de mots. La lecture est bonne surtout quand elle roule sur
des sujets familiers.
4° Ici les expériences sont plus difficiles et n'ont réussi que parce que
les sujets étaient bien exercés par les expériences précédentes. D'abord,
ils ont fait de l'écriture automatique spontanée; par exemple en lisant,
leur main écrivait; puis, ils ont même pu se dispenser de lire pour
détourner l'attention; chez l'un des sujets, Miss Stein, la distraction
était suffisante quand elle lisait les mots que sa main venait d'écrire
quelque temps auparavant; l'écriture spontanée de la main était
involontaire, inconsciente; les paroles écrites étaient parfois dénuées de
sens; il y avait surtout des répétitions de mots et de phrases. Les auteurs
ont pu également, par la même méthode, reproduire inconsciemment des
passages qu'ils savaient par coeur, mais n'avaient jamais écrits. La
condition essentielle de toute cette activité automatique est une
distraction de l'attention obtenue volontairement; il ne faut pas cependant
que l'attention distraite soit sollicitée avec trop de force; si, par
exemple, on relit un passage d'une histoire qu'on n'avait pas compris
d'abord, et qui est nécessaire pour l'intelligence du reste, alors, sous
l'influence de ce surcroît d'attention, toute l'activité automatique est
suspendue.
Ces expériences ne diffèrent nullement de celles que j'ai publiées moi-même
il y a plusieurs années dans le _Mind_ et que je viens de résumer plus
haut; elles sont seulement un peu plus complexes, ce qui tient à ce que
les deux auteurs se sont longuement entraînés; ainsi, ils ont pu avoir de
l'écriture automatique spontanée, ce que je n'ai pu faire sur mes sujets.
Mais la nouveauté de leur étude ne doit pas être cherchée là; elle consiste
plutôt en ce qu'étant psychologues, ils ont pu analyser de très près ce
qui se passait dans leur conscience pendant les expériences; c'est cette
auto-analyse qui donne un très grand intérêt à leurs études. Nous allons
rendre compte des observations qu'ils ont faites.
Tout d'abord, ils ont eu souvent le sentiment, quand ils ont eu l'occasion
de percevoir leur activité automatique, que cette activité a un caractère
_extra-personnel_, c'est-à-dire leur est étrangère. Ainsi, s'ils
s'aperçoivent que, pendant une lecture, leur main fait remuer la
planchette, ce mouvement leur apparaît comme produit par une cause
extérieure; ils n'en ont conscience que par les sensations qui accompagnent
le mouvement produit. Quand le sujet lit à haute voix, en écoutant une
autre personne, le bruit de sa propre voix, s'il l'entend, lui paraît
étranger.
C'est surtout dans l'expérience de l'écriture automatique sous dictée
pendant une lecture consciente qu'on s'est bien rendu compte du mécanisme
de cette inconscience. L'écriture sous dictée comprend 4 éléments: 1°
l'audition du mot dicte; 2° la formation d'une impulsion motrice; 3°
une sensation d'effort; 4° une sensation centripète, venant du bras, et
avertissant que le mouvement graphique a été exécuté. L'impulsion motrice
est difficile à décrire; elle se compose de représentations visuelles
et motrices du mouvement à exécuter, et d'autre chose encore. Dans les
expériences, on a vu se produire par degrés l'inconscience de l'opération
entière. Ce qui devient d'abord inconscient, c'est le sentiment de
l'effort. On entend le mot dicté, on a une idée d'écrire, et cela se
trouve écrit; on n'a pas le sentiment de la difficulté, de «quelque chose
d'accompli». L'acte paraît encore volontaire. Ce sentiment de l'effort
revient quand le bras se fatigue.
Le second degré est la disparition de l'impulsion motrice; l'écriture cesse
de paraître volontaire. On entend le mot et on sait qu'on l'a écrit; c'est
tout. L'écriture est consciente et devient cependant _extra-personnelle_.
Le sentiment que l'écriture est _notre_ écriture semble disparaître avec
l'impulsion motrice. Parfois le sujet gardait un élément de l'impulsion
motrice, la représentation visuelle du mouvement à exécuter, et cependant
le mouvement lui paraissait étranger. Les auteurs pensent,--mais ils
avancent cette hypothèse avec beaucoup de réserve,--qu'il y a dans une
impulsion motrice la conscience d'un courant moteur centrifuge, et que
c'est cette conscience qui est le fait capital, qui permet d'attribuer un
acte à notre personnalité, ou qui le fait considérer comme étranger.
L'inconscience peut faire encore des progrès, et alors le sujet n'a plus
conscience d'entendre le mot dicté, ni conscience de l'avoir écrit;
cette dernière conscience se perd la dernière; le sujet peut être devenu
inconscient d'avoir entendu le mot, et rester conscient de l'avoir
écrit. Mais ce n'est pas sur ce fondement que repose le sentiment de la
personnalité, puisque le sujet peut entendre le mot, savoir qu'il l'a écrit
et cependant juger que le mouvement ne vient pas de lui.
Cette analyse curieuse, les auteurs l'ont poussée plus loin encore dans
l'écriture automatique spontanée; ils ont vu qu'ils peuvent non seulement
surveiller leur main, mais prévoir ce qu'elle doit écrire, et cependant,
même dans ces conditions, le mouvement d'écriture reste étranger à la
personne. Si réellement leur hypothèse est juste, si le sentiment de la
personnalité repose sur la conscience de la décharge motrice, ce serait
une solution tout à fait nouvelle et curieuse à un problème qui, jusqu'à
présent, a été discuté très longuement[26].
[Note 26: Je renvoie sur ce point à mon étude sur _M. de Curel_, où
l'on trouvera cette idée que la séparation des personnalités vient très
probablement d'un phénomène d'inconscience portant sur une partie des
processus psychologiques. (_Année psych._, I, p. 147).]
Les résultats obtenus semblent montrer que l'automatisme normal, en se
développant, peut devenir presque aussi complexe que la vie subconsciente
des hystériques. C'était là le but proposé aux recherches, et les
auteurs pensent l'avoir atteint. Ils remarquent que ce qui distingue ici
l'hystérique du sujet normal, c'est que l'hystérique est distraite parce
qu'elle ne _peut_ pas faire autrement, tandis que le sujet normal réalise
l'état de distraction parce qu'il le _veut_. L'hystérie est donc bien,
au moins en partie, une maladie de l'attention. A propos du rôle de
l'attention dans ces phénomènes d'inconscience, signalons dans l'article
précédent trois observations curieuses, que les auteurs n'ont pas
rapprochées, et dont ils n'ont peut-être pas vu la portée. Ces trois faits
sont les suivants: 1° quand l'histoire qu'on lit pour se distraire devient
très émouvante, les mouvements subconscients cessent: 2° ils cessent
également, s'il faut faire un effort intellectuel considérable pour
comprendre ce qu'on lit; 3° dans le cas où l'on écrit automatiquement sous
la dictée, si la dictée se fait à voix très basse, exigeant un effort pour
comprendre, la conscience reparaît. Cela montre que l'état de division
mental ne se maintient que si l'attention fournie n'atteint pas son
maximum. Il y a lieu de rapprocher ces faits d'une observation ingénieuse
de Mercier (_Année Psychologique_, II, p. 889-890).
Tout récemment, G. Stein a publié dans _Psychological Review_ (mai 1898)
une étude sur la culture de l'automatisme moteur; cette étude a été
faite avec l'instrument imaginé par Delabarre pour l'enregistrement des
mouvements inconscients[27]; on distrayait le sujet, puis on donnait une
certaine impulsion à son doigt, et on cherchait si le sujet continuait
machinalement et sans s'en rendre compte le mouvement imprimé. C'est en
somme mon expérience première; l'auteur a cherché sur combien de sujets
elle réussissait, et il a constaté que ce nombre est très élevé, environ 35
sur 40 hommes et 45 sur 50 femmes. Par conséquent l'épreuve peut servir de
test pour la psychologie individuelle, du moment que les résultats qu'elle
donne sont si Fréquents.
[Note 27: Voir 1re _Année psychologique_, p. 532.]
Les expériences de Solomons et Stein forment une transition entre les
nôtres et celles de Patrick; elles montrent leur continuité. Dans nos
études, nous n'avons eu que de l'écriture automatique de répétition;
Solomons et Stein ont obtenu, rien que par un entraînement plus prolongé,
un peu d'écriture automatique spontanée; et enfin Patrick a obtenu
très facilement, chez un sujet prédisposé, non seulement de l'écriture
automatique spontanée, mais un système d'états de conscience se séparant
de la personnalité principale et constituant une personnalité assez bien
définie. Il n'est pas douteux que tous ces phénomènes diffèrent seulement
en degrés.
Mon avis est que dans une étude complète sur la suggestibilité d'un
individu, il faut faire une petite place à la recherche des premiers signes
de la division de conscience. Pour ne pas perdre trop de temps, on pourrait
procéder ainsi: après avoir mis un crayon dans la main du sujet, derrière
l'écran, on recherchera s'il est possible d'obtenir, en cinq minutes
d'essai, des mouvements passifs de répétition. Si ces mouvements sont
nets, on recherchera s'il se produit, quand le sujet pense à son nom,
de l'écriture spontanée; si celle-ci se produit encore, on cherchera si
l'écriture répond à des questions posées à demi-voix. Ce sont les trois
degrés principaux de la division de conscience; mais chacun de ces degrés
est susceptible de très nombreuses subdivisions. Je me contente pour le
moment d'indiquer une méthode à suivre, sans entrer dans les détails; les
expérimentateurs qui s'occuperont de ces recherches s'apercevront vite
qu'il y a un grand avantage à avoir un fil conducteur. On demandera ensuite
au sujet s'il est spirite, médium, s'il a reçu des communications, etc.
Il sera intéressant de savoir s'il existe quelques rapports entre la
disposition à l'écriture automatique et la suggestibilité; nous supposons
que ce rapport existe, car le personnage de l'écriture automatique est très
suggestible, et ces divers phénomènes de subconscience et de division de
conscience forment le fond de l'hypnotisme; mais en somme, tout ceci n'a
pas encore été étudié clairement sur des individus normaux, et on ne sait
pas au juste quelle signification la psychologie individuelle doit attacher
à l'écriture automatique.
La division de conscience s'exprime parfois par des manifestations autres
que l'automatisme des mouvements; elle peut se produire de telle sorte que
le sujet en ait la perception assez claire; dans ce cas, il est inutile de
faire des expériences sur le sujet, le plus simple est de l'interroger et
de lui demander une description aussi complète que possible des impressions
qu'il a ressenties. Il est bien entendu que l'expérimentateur doit le
mettre sur la voie, car les personnes qui ont éprouvé les phénomènes de ce
genre ne se rendent pour ainsi dire jamais compte de leur nature. Voici à
peu près dans quelles conditions une personne remarque de légers signes
de division de conscience: elle a le sentiment que le monde extérieur est
étrange; les objets qui l'entourent, quoique familiers, lui paraissent
nouveaux, bizarres, indéfinissables; elle les regarde d'un oeil curieux
comme si elle ne les connaissait pas, mais en même temps elle se rend bien
compte que c'est une illusion. Parfois, les objets paraissent éloignés.
Cette impression d'étrangeté, on peut l'éprouver dans la perception de son
propre corps; on se demande: «est-ce là ma jambe? je ne reconnais pas mes
bras. Mon corps me paraît drôle. Est-ce moi qui suis assis en ce moment sur
cette chaise?» etc., etc. Enfin, on éprouve aussi la même impression pour
sa propre voix, et pour le sens des paroles qu'on vient de prononcer; après
avoir parlé, prononcé à haute voix plusieurs phrases, par exemple dans un
dîner; on écoute sa voix, le timbre en paraît changé, il semble que ce soit
la voix d'un autre; de même, on reconnaît difficilement sa propre pensée
dans les paroles qu'on a prononcées: on croirait que la phrase a été
construite par une autre pensée et dite par une autre bouche. Krishaber,
que Taine a longuement cité dans son _Intelligence_[28], a rapporté sous le
nom de névropathie cérébro-cardiaque, beaucoup d'exemples de ces phénomènes
de dissociation; et cette année même Bernard Leroy vient de publier une
utile monographie de l'_illusion de fausse reconnaissance_[29], et il
ressort des documents que cet auteur a réunis, que l'illusion de fausse
reconnaissance est souvent liée à des phénomènes légers de dédoublement de
conscience.
[Note 28: Voir le vol. 2, _in fine_ note sur les éléments et la
formation de l'idée de moi.]
[Note 29: _L'illusion de fausse reconnaissance_, Paris. Alcan, 1898.]
IV
INFLUENCE DE LA ROUTINE, DES PRÉJUGÉS, DES IDÉES DIRECTRICES
Notre quatrième catégorie de recherches n'a rien de commun avec la
précédente; elle part d'un principe tout spécial. Ce principe est le
suivant: dans toutes les opérations que nous exécutons avec notre
intelligence, comme de voir, d'agir, de raisonner, de prendre un parti,
etc,, nous présentons deux tendances contraires; la première représente
l'habitude, la routine; la seconde représente la réflexion personnelle,
l'esprit critique. Tout acte physique ou mental que nous faisons ressemble
plus ou moins à un de nos actes antérieurs, il rencontre par conséquent
devant lui un commencement d'adaptation, dont il profite, et on a une
tendance à se répéter, à refaire ce qu'on a déjà fait, parce que c'est plus
facile, parce que cela demande moins de réflexions. Mais d'autre part,
comme les circonstances ne sont jamais identiquement les mêmes, comme il y
a entre la circonstance de l'acte nouveau et celle de l'acte ancien, une
petite différence, nous devrions faire subir à l'acte nouveau une petite
modification pour mieux l'ajuster aux circonstances nouvelles, mais cela
exige un effort d'attention, et par conséquent une fatigue dont il est tout
naturel que nous cherchions à nous décharger: c'est en somme une lutte
entre l'habitude et l'attention; l'habitude représente l'ancien, l'acquis,
et l'attention est un effort vers le nouveau. Sous le terme d'habitude
se cachent bien des faits différents; nous avons cité comme exemple
d'habitudes cette routine de la vie de tous les jours, qui nous fait
asseoir de la même façon, faire les mêmes réflexions, etc. Dans les études
proprement intellectuelles, cette routine prend le nom d'idées préconçues;
parfois la simple idée directrice d'une expérience, l'attente d'un
phénomène, le désir de vérifier une hypothèse agréable, la parole d'un
maître ont tant d'influence sur nous que notre esprit critique se trouve
suspendu.
Les expériences dont nous allons parler ont eu pour but de réaliser sous
une forme expérimentale les conditions dont nous venons de parler; on a
imaginé des dispositifs spéciaux qui permettent de voir avec quel degré de
routine une personne répète une même opération, quand les circonstances qui
ont expliqué la première opération changent légèrement, et exigeraient un
acte différent. L'idée de ces recherches est venue, d'une manière tout à
fait indépendante, à M. Henri et à moi, d'une part, et à M. Scripture et à
ses élevés d'autre part.