_Q_.--Qui écrit?

_R_.--Bart Laton.

_Q_.--Qui était major à Chicago quand vous êtes mort?

_R_.--Harrisson(_exact_).

_Q_.--Combien avez-vous vécu à Chicago?

_R_.--Vingt ans.

_Q_.--Vous devez bien connaître la ville?

_R_.--Oui.

_Q_.--Commencez par Michigan-Avenue, et nommez les rues

dans l'ouest.

_R_.--Michigan, Wabash, State, Clark (_hésitation_) j'ai oublié.

Henry W. interrogé connaissait seulement trois de ces noms.

_Q_.--Voyons! Votre nom n'est pas Bart Laton du tout. Votre

nom est Frank Sabine, et vous avez vécu à Saint-Louis, et vous

êtes mort le 16 novembre 1843. Répondez, qui êtes-vous?

_R_.--Frank Sabine.

_Q_.--Où êtes-vous mort?

_R_.--À Saint-Louis.

_Q_.--Quand êtes-vous mort?

_R_.--14 septembre 1847.

_Q_.--Quelle était votre profession à Saint-Louis?

_R_.--Banquier.

_Q_.--Combien de mille dollars valiez-vous?

_R_.--750.000

Une semaine après:

_Q_.--Qui écrit?

_R_.--Bart Laton.

_Q_.--Où avez-vous vécu?

_R_.--Chicago.

_Q_.--Quand êtes-vous né?

_R_.--1845.

_Q_.--Quel âge avez-vous?

_R_.--Cinquante ans.

_Q_.--Où êtes-vous maintenant?

_R_.--Ici.

_Q_.--Mais je ne vous vois pas.

_R_.--Esprit.

_Q_.--Bien, mais où êtes-vous comme esprit?

_R_.--Dans moi, dans l'écrivain.

_Q_.--Multipliez 23 par 22.

_R_.--3546_.

_Q_.--C'est faux. Comment expliquez-vous votre réponse?

_R_.--Deviné.

_Q_.--Maintenant, l'autre jour, vous avez répondu que vous

étiez quelqu'un d'autre. Qui êtes-vous?

_R_.--Stephen Langdon.

_Q_.--De quel pays?

_R_.--Saint-Louis.

_Q_.--Quand êtes-vous mort?

_R_.--1846.

La question de l'opérateur a pour but de donner une suggestion que le sujet

a très naïvement acceptée. On a vu du reste qu'il avait accepté aussi un

autre nom, celui de Frank Sabine. Ce personnage qui guide l'écriture de la

main est donc très suggestible.

_Q_.--Quelle est votre profession?

_R_.--Banquier.

_Q_.--Mais qui s'appelait Frank Sabine?

_R_.--Je me suis trompé. Son nom était Frank Sabine.

_Q_.--Je voudrais savoir comment vous avez pris le nom de

Laton.

_R_.--C'est le nom de mon père.

_Q_.--Mais d'où est venu ce nom de Laton? Comment Henry W.

l'a-t-il appris?

_R_.--Pas Henry W., mais mon père.

_Q_.--Mais expliquez-nous comment vous en êtes venu à

écrire le nom de Laton?

_R_.--Je suis un esprit! (_Cette réponse est écrite en appuyant

fortement sur le crayon_.)

_Q_.--Quelle est votre relation avec Henry W.?

_R_.--Je suis un esprit, et je contrôle Henry W.

_Q_.--Parmi tous les esprits, pourquoi est-ce-vous qui contrôlez

Henri W.?

_R_.--J'étais près quand il commença à se développer.

Deux ans après:

_Q_.--Qui êtes-vous?

_R_.--Bart Lagton. (_L'orthographe a changé_).

_Q_.--Qu'avez-vous à nous dire?

_R_.--Heureux de vous voir!

_Q_.--Quand avez-vous déjà écrit pour nous? Donnez l'année,

le mois et le jour.

_R_.--Je ne sais.

_Q_.--Quel mois?

_R_.--Je ne sais. En avril, je me souviens. (_C'était en juin_).

_Q_.--Parlez-nous davantage de vous?

_R_.--J'ai vécu à Chicago.

_Q_.--Y vivez-vous encore?

_R_.--Maintenant je suis ici.

_Q_.--Combien de temps avez-vous vécu à Chicago?

_R_.--Vingt ans.

_Q_.--Pourquoi êtes-vous parti?

_R_.--Ce n'est pas votre affaire.

_Q_.--Qui était Stephen Langdon?

_R_.--Un ami de Chicago.

_Q_.--Avez-vous écrit: un ami de Chicago?

_R_.--Oui. Ne pouvez-vous pas le lire?

Une autre fois, on a cherché à mettre Laton en colère.

_Q_.--Qui écrit?

_R_.--Bart Lagton.

_Q_.--Bonjour, M. Laton. Heureux de vous voir. Je vaudrais

mieux faire votre connaissance.

_R_.--Je n'y tiens pas.

_Q_.--Maintenant, M. Laton, voulez-vous nous donner une

communication?

_R_.--De qui?

_Q_.--Mais, de vous-même.

_R_.--Je veux bien.

_Q_.--De qui pourriez-vous nous donner une communication?

_R_.--Qui connaissez-vous?

_Q_.--J'ai beaucoup d'amis. Êtes-vous en communication

avec mes amis?

_R_.--George White.

De toutes les réponses de Laton celle-ci est la seule qui dénote ce que

l'auteur appelle une faculté d'intuition. M. Patrick a eu un oncle de ce

nom, mort dans la guerre civile et dont il porte le nom mêlé au sien de la

manière suivante: George-Thomas-White Patrick. Henry W. ignorait ce fait,

quoiqu'il ait eu l'occasion de voir le nom de M. Patrick écrit en détail;

interrogé sur George White, Laton fît une foule d'erreurs sur son genre de

mort, la date de sa mort, etc.

_Q_.--Quelle était l'occupation de M. Laton à Chicago?

_R_.--Charpentier.

_Q_.--Il y a deux ans, vous ayez dit qu'il était un professeur.

_R_.--Eh bien, il--moi j'avais l'habitude d'enseigner.

_Q_.--Dansez-vous?

_R_.--Nous ne dansons plus quand nous avons quitté la terre.

_Q_.--Pourquoi?

_R_.--Vous ne pouvez pas comprendre; nous ne sommes plus

que partiellement matériels.

_Q_.--Quand vous êtes à écrire, comme en ce moment, que

fait la partie de vous-même qui n'est pas matérielle?

_R_.--Elle est quelque part ou nulle part.

_Q_.--Montez-vous à bicyclette?

_R_.--Seulement par l'intermédiaire de Henry W.

_Q_.--Il y a deux ans, vous écriviez votre nom: Laton. Comment

rendez-vous compte de ce changement d'orthographe?

_R_.--Trop de Latons: c'est mieux comme le dernier.

_Q_.--Vous êtes un effronté simulateur. Qu'avez-vous à

répondre à cela!

_R_.--Taisez-vous, pauvre vieil idiot. Croyez-vous que je suis

obligé de répondre exactement à toutes vos damnées questions?

Je puis mentir toutes les fois que cela peut me plaire.

Divers autres essais furent faits pour savoir si ce Laton avait quelque

pouvoir télépathique; mais on ne put rien obtenir.

Résumons d'après les conversations précédentes la psychologie de ce

personnage qui s'est donné le nom de Laton. Ce personnage s'est développé,

défini et caractérisé sous l'influence des questions adressées par Patrick,

et il s'est développé, remarquons-le bien, à l'insu de Henry W. qui ne sait

de lui que ce qu'il a pu apprendre quand on lui a permis de relire quelques

échantillons d'écriture automatique. Si surprenant que ce fait puisse

paraître, il faut cependant l'admettre comme absolument réel, car il est

surabondamment prouvé. Ce personnage secondaire, subconscient, existe

donc, et chose curieuse, il présente un certain nombre de caractères qu'on

reconnaît à presque toutes les incarnations du même genre. D'abord, il est

très suggestible; on a vu avec quelle facilité Patrick l'a débaptisé, et

lui a imposé le nom de Frank Sabine; ensuite ce personnage est au courant

de tout ce qui s'est dit et fait pendant que Henry W. était hypnotisé. Nous

avons rapporté plus haut que Henry W. a été hypnotisé par Patrick et ne se

rappelait pas au réveil les divers incidents de son sommeil; cet oubli au

réveil n'existe point pour Laton. Ce fait important, qui a été découvert,

croyons-nous, par Gurney, jette quelque jour sur la nature de ces

personnages qui s'expriment par l'écriture automatique; il y a un

lien entre ces manifestations spirites de la veille, et les séances

d'hypnotisme, plus qu'un lien, une continuité, et c'est la mémoire qui

prouve cette continuité. Patrick insiste aussi, avec raison, sur le

caractère vulgaire des réponses, sur la pauvreté d'imagination et de

raisonnement qu'elles nous montrent, sur le manque d'attention et d'effort,

Laton étant incapable même de faire une opération correcte d'arithmétique;

autres faits curieux à relever, les prétentions de Laton, son ton

emphatique, ses efforts ridicules pour donner des réponses profondes, et

la grossièreté de ses expressions quand on le taquine ou qu'on le met en

colère. Tout cela indique un pauvre esprit. Mais ce pauvre esprit paraît

avoir de temps en temps un rudiment de belles et brillantes facultés

intuitives; il semble connaître des choses que Henry W. ignore et n'a pu

apprendre. Patrick a étudié de près ce côté de la question, il a fait des

enquêtes pour vérifier avec le plus grand soin les affirmations de Laton.

Le plus souvent, ces affirmations se sont trouvées erronées; mais parfois

il y a eu quelque chose qui semble dépasser les moyens ordinaires

de connaissance. Patrick ne cherche point à expliquer cette faculté

d'intuition, mais il pense qu'on ne peut la nier complètement, car on la

retrouve dans beaucoup d'observations analogues et elle est comme un trait

de caractère du personnage qui se manifeste par l'écriture automatique.

L'opinion de Patrick paraît être que cette faculté d'intuition est une

faculté naturelle, perdue par l'homme civilisé, comme cette acuité des sens

qu'on observe encore, paraît-il, chez les sauvages. Enfin, cette obsession

qu'a eu le personnage subconscient de se considérer comme un esprit, comme

l'esprit d'un individu ayant vécu autrefois, comment faut-il la comprendre?

Il est à supposer que la manière dont les questions ont été posées explique

un peu ce résultat. On a demandé: «Qui êtes-vous?» ce qui suggère un

dédoublement de la personnalité car il est facile de comprendre que cette

demande appelait comme réponse un nom autre que celui de Henry W. La

question suivante: «Êtes-vous vivant ou mort?» suggère aussi, probablement,

l'idée d'une personne morte, mais vivant encore sous forme d'esprit. Il

eut été curieux d'employer d'autres interrogations; au lieu de dire: «Qui

êtes-vous?» on aurait pu dire: «Écrivez votre nom». Si le nom écrit avait

été, même dans ce cas, Bart Laton, on aurait pu exprimer de la surprise que

ce nom ne fut pas celui de Henry W. et on aurait ainsi évité toute allusion

même éloignée à l'hypothèse de l'esprit. Ces réflexions sont de Patrick,

et elles nous paraissent très judicieuses. Nous pensons que comme Henry W.

avait lu des livres sur le spiritisme, il devait probablement connaître la

théorie des esprits s'incarnant, et il est probable que ce sont ces notions

antérieurement acquises qui pour une bonne part ont opéré la suggestion de

l'existence de Laton.

Ce qu'il y a d'essentiel dans les observations et expériences de ce genre,

c'est le fait même de la division de conscience; le reste est une affaire

d'orientation des idées, et varie avec les croyances des individus, avec

les récits qu'ils entendent faire, avec les opinions courantes; dans nos

sociétés modernes, la division de conscience conduira à la désincarnation

ou à la réincarnation de l'esprit des morts; dans les couvents du moyen

âge, ce seront les démons qui viendront agiter les corps des malheureuses

religieuses; ailleurs encore--et c'est là un des faits les plus surprenants

qu'on puisse imaginer--cette division de conscience devient un instrument

de travail pour une oeuvre littéraire: c'est un phénomène naturel que

l'auteur cultive et dirige.

Le cas de Patrick est un peu passif; son sujet ne se livre à l'écriture

automatique que dans les séances dont nous venons de transcrire le récit;

en dehors de ces séances le personnage secondaire ne paraît pas, il n'agit

pas, il fait le mort. Aussi ne peut-on pas, avec ce seul exemple, se faire

une idée juste du rôle que le personnage secondaire peut remplir. Je crois

utile de reproduire ici une observation que Flournoy vient de publier tout

récemment; elle complète la précédente[23].

[Note 23: _Revue philosophique_, février 1899.]

«M. Michel Til, quarante-huit ans. Professeur de comptabilité dans divers

établissements d'instruction. Tempérament sanguin, excellente santé.

Caractère expansif et plein de bonhomie. Il y a quelques mois, sous

l'influence d'amis spirites, il s'essaye à l'écriture automatique, un

vendredi et obtient des spirales, des majuscules, enfin des phrases

de lettres bâtardes, très différentes de son écriture ordinaire, et

agrémentées d'ornements tout à fait étrangers à ses habitudes. Il continue

avec succès le samedi et le dimanche matin. Ayant encore recommencé le

dimanche soir, sur la sollicitation de sa famille, l'esprit écrivant par

sa main donne beaucoup de réponses imprévues et fort drôles aux questions

posées, mais le résultat en fut une nuit troublée par un développement

inattendu de l'automatisme verbal, sous forme auditive et graphomotrice,

comme en témoigne son récit:

«Les impressions si fortes pour moi de cette soirée prirent bientôt le

caractère d'une obsession inquiétante. Lorsque je me couchai, je fis les

plus grands efforts pour m'endormir, mais en vain; j'entendais une voix

intérieure qui me parlait, me faisant les plus belles protestations

d'amitié, me flattant et me faisant entrevoir des destinées magnifiques,

etc. Dans l'état de surexcitation où j'étais, je me laissais bercer de ces

douces illusions.... Puis l'idée me vint qu'il me suffirait de placer mon

doigt sur le mur pour qu'il remplit l'office d'un crayon; effectivement,

mon doigt placé contre le mur commença à tracer dans l'ombre des phrases,

des réponses, des exhortations que je lisais en suivant les contours que

mon doigt exécutait contre le mur. _Michel_, me faisait écrire l'esprit,

_tes destinées sont bénies, je serai ton guide et ton soutien_, etc.

Toujours cette écriture bâtarde avec enroulements qui affectaient les

formes les plus bizarres. Vingt fois je voulus m'endormir, inutile... ce

n'est que vers le matin que je réussis à prendre quelques instants de

repos.»

«Cette obsession le poursuit pendant la matinée du lundi en allant à ses

diverses leçons: «Sur tout le parcours du tramway, l'esprit continuant à

m'obséder me faisait écrire sur ma serviette, sur la banquette du tramway,

dans la poche même de mon pardessus, des phrases, des conseils, des

maximes, etc. Je faisais de vrais efforts pour que les personnes qui

m'entouraient ne pussent s'apercevoir du trouble dans lequel j'étais,

car je ne vivais plus pour ainsi dire pour le monde réel, et j'étais

complètement absorbé dans l'intimité de la Force qui s'était emparée de

moi.»

«Une personne spirite de sa connaissance, qu'il rencontra et mit au courant

de son état, l'engagea à lutter contre l'esprit léger et mauvais dont il

était le jouet. Mais il n'eut pas la sagesse de suivre ce conseil; aussitôt

terminé son repas de midi, il reprit son crayon, et après diverses

insinuations vagues contre son fils Édouard, employé dans un bureau

d'affaires, finit par catégoriser l'accusation suivante: _Édouard a pris

des cigarettes dans la boîte de son patron M. X..., celui-ci s'en est

aperçu, et dans son ressentiment lui a adressé une lettre de remerciement,

en l'avertissant qu'il serait remplacé très prochainement; mais déjà

Édouard et son ami B... l'ont arrangé de la belle façon dans une

vermineuse_ (sic) _épître orale_.

«On conçoit dans quelle angoisse M. Til alla donner ses leçons de

l'après-midi, pendant lesquelles il fut de nouveau en butte à divers

automatismes graphomoteurs qui, entre autres, lui ordonnaient d'aller voir

au plus vite le patron de son fils. Il y courut dès qu'il fut libre. Le

chef de bureau, auquel il s'adressa tout d'abord en l'absence du patron, ne

lui donna que de bons renseignements sur le jeune homme, mais l'obsession

accusatrice ne se tint pas pour battue, car tandis qu'il écoutait avec

attention ces témoignages favorables, «mon doigt, dit-il, appuyé sur la

table se mit à tracer avec tous les enroulements habituels et qui me

paraissaient en ce moment ne devoir jamais finir: _Je suis navré de la

duplicité de cet homme_. Enfin cette terrible phrase est achevée; j'avoue

que je ne savais plus que croire; me trompait-on? Ce chef de bureau avait

un air bien franc, et quel intérêt aurait-il eu à me cacher la vérité? Il y

avait là un mystère qu'il me fallait absolument éclaircir...».

«Le patron M. X... rentra heureusement sur ces entrefaites, et il ne fallut

pas moins que sa parole décisive pour rassurer le pauvre père et amener

le malin esprit à résipiscence: «M. X... me reçut très cordialement et me

confirma en tous points les renseignements donnés par le chef de bureau; il

y ajouta même quelques paroles des plus aimables à l'égard de mon fils....

Pendant qu'il parlait, ma main sollicitée écrivait sur le bureau, toujours

avec cette même lenteur exigée par les enroulements qui accompagnaient les

lettres: _Je t'ai trompé, Michel, pardonne-moi_. Enfin! quel soulagement!

mais aussi, le dirai-je, quelle déception! Comment, cet esprit qui m'avait

paru si bienveillant, que dans ma candeur j'avais pris pour mon guide, pour

ma conscience même, me trompait pareillement! C'était indigne!»

«M. Til résolut alors de bannir ce méchant esprit en ne s'inquiétant

plus de lui. Il eut toutefois à subir plus d'un retour offensif de cet

automatisme (mais ne portant plus sur des faits vérifiables) avant d'en

être délivré. Il s'est mis depuis lors à écrire des communications d'un

ordre plus relevé, des réflexions religieuses et morales. Ce changement de

contenu s'est accompagné, comme c'est souvent le cas, d'un changement dans

la forme psychologique des messages: ils lui viennent actuellement en

images auditives et d'articulation, et sa main ne fait qu'écrire ce qui lui

est dicté par cette parole intérieure. Mais cette médiumnité lui paraît

moins probante, et il se méfie que tout cela ne jaillisse de son propre

fond. Au contraire, le caractère absolument mécanique de ces automatismes

graphomoteurs du début, dont il ne comprenait la signification qu'en

suivant les mouvements de ses doigts (par la vue ou la sensibilité

kinesthétique) au fur et à mesure de leur exécution involontaire, lui

semblait une parfaite garantie de leur origine étrangère. Aussi reste-t-il

persuadé qu'il a été la victime momentanée d'un mauvais génie indépendant

de lui; il trouve d'ailleurs à cet épisode pénible de sa vie l'excellent

côté qu'il a raffermi ses convictions religieuses, en lui faisant comme

toucher au doigt la réalité du monde des esprits et l'indépendance de

l'âme.»

M. Flournoy, commentant cette observation, remarque:

«Toute l'aventure s'explique de la façon la plus simple, au point de

vue psychologique, si on la rapproche des deux incidents suivants qui

renferment à mes yeux la clef de l'affaire.

«1° À ce que M. Til m'a raconté lui-même, sans paraître d'ailleurs en

comprendre l'importance, il avait remarqué, deux ou trois semaines avant

son accès de spiritisme, que son fils fumait beaucoup de cigarettes, et il

lui en avait fait l'observation. Le jeune garçon s'excusa en disant que ses

camarades de bureau en faisaient autant, à l'exemple du patron lui-même,

qui était un enragé fumeur et laissait même traîner ses cigarettes partout,

en sorte que rien ne serait plus facile que de s'en servir si l'on voulait.

Cette explication ne laissa pas que d'inquiéter un peu M. Til, qui est la

probité en personne, et qui se rappelle avoir pensé tout bas: Pourvu que

mon fils n'aille pas commettre cette indélicatesse!

«2° Un second point, que m'a par hasard révélé Mme Til au cours d'une

conversation, et que son mari m'a confirmé ensuite, c'est que le lundi en

question, en allant de bonne heure à ses leçons, M. Til rencontra un de ses

amis qui lui dit: «A propos, est-ce que ton fils quitte le bureau de

M. X...? Je viens en effet d'apprendre qu'il cherche un employé.» (Il

cherchait en réalité un surnuméraire.)

M. Til, qui n'en savait rien, en demeura perplexe et se demanda si M. X...

serait mécontent de son fils et songerait à le remplacer. En rentrant à

midi chez lui, il raconta la chose à sa femme, mais sans en parler à son

fils. C'est une heure plus tard qu'arriva le message calomniateur.

«Au total, la série de ses messages ne fait qu'exprimer--avec la mise en

scène et l'exagération dramatique que prennent les choses dans les cas où

l'imagination peut se donner libre carrière (rêves, idées fixes, délires,

états hypnoïdes de tout genre)--la succession parfaitement naturelle et

normale des sentiments et tendances qui devaient agiter M. Til en cette

occasion. Les vagues insinuations, puis l'accusation catégorique de vol, et

l'ordre d'aller voir le patron, correspondent aux soupçons d'abord indécis,

puis prenant corps sur un souvenir concret, et aboutissant à la nécessité

de tirer la chose au clair. L'entêtement avec lequel l'automatisme

graphique répondait, par une accusation de duplicité, aux bons témoignages

du chef du bureau, trahit clairement cette arrière-pensée de défiance

et d'incrédulité qui nous empêche de nous abandonner sans réserve aux

nouvelles les plus rassurantes, tant qu'elles ne sont point absolument

confirmées. Enfin, quand le patron en personne a calmé M. Til, le regret

subconscient d'avoir cédé à ses inquiétudes sans fondement sérieux, trouve

son expression dans les excuses de l'esprit farceur; le _je t'ai trompé,

pardonne-moi_, de ce dernier, est bien l'équivalent, dans le dédoublement

médiumnique, de ce que nous penserions tous en pareille circonstance: «Je

me suis trompé et je ne me pardonne pas d'avoir été aussi soupçonneux.»

On se demandera peut-être comment il est possible de trouver chez un

individu normal des signes de cette divisibilité de conscience. Cette

recherche intéresse peu les spirites et la généralité des hypnotiseurs, qui

se contentent d'étudier les cas brillants et complets. Je crois bien être

le premier qui ait fait une étude suivie de cette question[24], et j'ai

été fort aise de voir que mes premières études, qui datent d'une dizaine

d'années, ont été reprises, contrôlées dans des laboratoires américains

par Solomons et Stein, qui du reste ont négligé de me citer. Il est bien

certain que si on se contente de mettre un crayon dans la main d'une

personne, et de lui faire lire attentivement un livre, puis de lui adresser

une question, comme le faisait Patrick, de deux choses l'une: ou bien la

personne n'entendra pas et son crayon restera immobile, ou bien la personne

entendra la question et répondra elle-même de vive voix. Voilà ce qui se

produit le plus souvent. Il faut que le phénomène de l'écriture automatique

soit déjà un peu développé pour apparaître dès la première heure, au

premier appel, comme chez Henry W. Quand on a affaire à des individus

normaux, il est nécessaire de prendre plus de détours; on ne peut songer à

des procédés directs qui, lorsqu'ils ne réussissent pas, ont l'inconvénient

de couvrir l'opérateur de confusion.

[Note 24: Mes études ont d'abord paru dans le _Mind_, et je les ai

ensuite résumées dans mon livre sur les _Altérations de la personnalité_.]

Voici la méthode que je préconise: elle est lente, et exige un peu de

patience; c'est son principal inconvénient.

On s'assied à côté du sujet, devant une table; on le prie de s'abstraire

dans une lecture intéressante, ou dans un calcul mental compliqué, et

surtout de distraire son attention, d'abandonner sa main, et de ne pas

s'occuper de ce qu'on va faire avec cette main. La main tient un crayon;

elle est cachée au sujet par un écran. On s'empare donc de cette main,

sans brusquerie, et par des mouvements doux, et on imprime à la main et au

crayon un mouvement quelconque, par exemple on fait dessiner des barres,

des boucles, marquer des petits points. Au premier essai, l'expérimentateur

avisé s'aperçoit à qui il a affaire; certains sujets raidissent la main,

elle est comme en bois, elle résiste à tous les efforts; et quoique on

recommande au sujet de se laisser aller, de ne pas penser à sa main,

celle-ci n'obéit point aux mouvements qu'on lui imprime. D'ordinaire, ces

sujets là sont peu éducables. Un autre obstacle vient s'opposer fréquemment

à la continuation de l'expérience; il y a des personnes qui, lorsqu'on

prend leur main, ne peuvent pas continuer à lire; malgré elles, leur

attention quitte le livre, se porte sur ce qu'elles ressentent dans la

main. Les meilleurs sujets sont ceux dont la main docile exécute avec

intelligence tous les mouvements qu'on imprime. Il y a là une sensation

particulière qui apprend à l'opérateur que l'expérience aura du succès. De

plus, pour empêcher le sujet de trop s'occuper de sa main, j'use souvent

d'un artifice très simple, qui produit une distraction plus forte qu'une

conversation avec un tiers, une lecture intéressante ou un calcul

compliqué. Cet artifice consiste à faire croire au sujet que sa main

restera, pendant toute l'expérience, continuellement inerte et passive, et

que c'est l'expérimentateur, qui, de temps en temps, pour les besoins d'une

expérience qu'on n'explique pas, imprime à la main un mouvement. Cela

suffit pour tranquilliser le sujet qui, dès lors, abandonne sa main sans

résistance, et se trouve dans des conditions mentales excellentes pour que

sa conscience se divise.

La Suggestibilité · 第 3 / 29 段