élémentaire, la recherche de suggestion que j'avais commencée avec M.
V. Henri; seulement nous avons employé une méthode un peu plus rapide.
L'expérience avait été confiée à M. Michel, directeur de l'école; c'était
lui seul qui parlait et expliquait, nous restions simples témoins. M.
Michel se rendait donc avec nous dans les classes, il faisait distribuer
aux élèves du papier et des plumes, il faisait écrire sur chaque feuille
les noms des élèves, la classe, le nom de l'école, la date du jour
et l'heure; puis après ces préliminaires obligés de toute expérience
collective, il annonçait qu'il allait faire une expérience sur la mémoire
des lignes, des longueurs; une ligne tracée sur un carton blanc serait
montrée pendant trois secondes à chaque élève, et chaque élève devait,
après avoir vu ce modèle, s'empresser de tracer sur sa feuille une ligne
de longueur égale. M. Michel allait ensuite de banc en banc, et montrait à
chaque élève la ligne tracée; par suite de la discipline parfaite que
notre distingué collaborateur sait faire régner dans son école, les élèves
restaient absolument silencieux, et aucun ne voyait la ligne deux fois.
Il fallait environ soixante-dix secondes pour montrer la ligne à tous
les élèves de la classe. Ceci terminé, M. Michel remontait en chaire et
annonçait qu'il allait montrer une seconde ligne _un peu plus grande_
que la première; cette affirmation était faite d'une voix forte et
bien timbrée, avec l'autorité naturelle d'un directeur d'école; mais
l'affirmation n'avait lieu qu'une fois, et collectivement, M. Michel
s'adressant à toute la classe. Or, la seconde ligne n'avait que 4
centimètres de longueur, alors que la première en avait 5. La seconde
ligne était montrée à chaque élève, exactement comme on avait fait pour la
première fois. Entre ces deux expériences s'écoulait pour chaque élève
un temps moyen de deux à trois minutes. Cette épreuve a été faite sur 86
enfants, comprenant les trois premières classes de l'école primaire, et
âgés de neuf à quatorze ans.
Quels ont été les résultats? Notons tout d'abord que la reproduction de la
première ligne--ce qui est une pure expérience de mémoire, sans suggestion
d'aucune sorte--donne lieu à d'énormes différences individuelles,
comprises, pour la première classe, entre deux extrêmes: 60 millimètres et
28 millimètres; la ligne avait en réalité 50 millimètres; or, il y a eu
seulement trois élèves sur vingt-cinq qui ont dessiné une ligne égale ou
supérieure au modèle; tous les autres ont dessiné une ligne plus petite;
par conséquent, on peut affirmer qu'il y a bien (comme nous l'avons vu
autrefois), une tendance des enfants à diminuer la longueur des lignes
de 50 centimètres en les reproduisant dans la mémoire. Dans la deuxième
classe, il y a eu 3 élèves reproduisant une ligne supérieure à 50; tous les
autres élèves ont reproduit des lignes plus courtes; enfin, semblablement,
dans la troisième classe, nous n'en trouvons que deux dessinant une ligne
plus longue que le modèle, tous les autres ont fait plus court.
En examinant quelle différence les élèves ont indiquée entre la première
ligne (50 millimètres) et la seconde (40 millimètres) on trouve que bien
peu d'élèves ont jugé réellement la seconde ligne plus petite que la
première; par conséquent, la suggestion a été efficace; 9 élèves seulement,
sur les 86 des trois classes, ont dessiné une seconde ligne plus courte; on
peut donc dire que 9 élèves seulement ont résisté à la suggestion et ont
cru au témoignage de leur mémoire plus qu'à la parole de leur maître;
et encore, cette remarque comporte une réserve; il est probable que ces
réfractaires ont quand même été un peu influencés par la suggestion, car un
seul a rendu la seconde ligne plus petite de 10 millimètres, ce qui était
l'écart réel; tous les autres ont amoindri cette différence; 2 l'ont
faite de 7 millimètres, 2 l'ont faite de 5, etc. Ils ont composé entre
le témoignage de leur mémoire et la parole du maître. Quant à ceux qui,
obéissant à la suggestion, ont dessiné la seconde ligne plus grande que la
première, ils présentent des degrés très différents de suggestibilité. Les
écarts ont pu atteindre 10 millimètres assez fréquemment, et une fois même,
l'écart a dépassé 20 millimètres, ce qui veut dire qu'au lieu de faire
la seconde ligne plus courte de 10 millimètres, le sujet a été tellement
docile à la suggestion, qu'il a fait la seconde plus longue de 20
millimètres; en d'autres termes, la suggestion a produit dans ce cas
extrême, une erreur de 30 millimètres, erreur énorme si on considère
qu'elle a porté sur une longueur totale de 50 millimètres. En moyenne, on a
fait la seconde ligne plus grande de 6 millimètres et comme elle était
en réalité plus petite de 10 millimètres, l'erreur totale est de 1 cm. 5
environ.
Il est à remarquer que les enfants les plus jeunes se sont montrés les plus
suggestibles. Nous trouvons en effet, dans la première classe, que 7 élèves
seulement ont fait la seconde ligne de 5 millimètres plus grande que la
première; au contraire, dans la troisième classe, le nombre d'élèves qui
sont dans ce cas est de 16. Du reste, dans nos expériences antérieures avec
M. Henri sur la suggestibilité scolaire, nous avions aussi constaté que les
plus jeunes enfants ont plus de suggestibilité que les enfants plus âgés.
La description que nous avons donnée de notre expérience de suggestion
n'est pas complète; nous l'avons poussée plus loin. Lorsque tous les élèves
eurent reproduit de mémoire la ligne de 40 millimètres, le directeur de
l'école leur présenta une troisième ligne, longue de 50 millimètres, et il
leur dit avant de la présenter: «Je vais vous présenter une troisième ligne
qui est _un peu plus courte que la seconde_.» En faisant cette nouvelle
tentative de suggestion, nous avions deux raisons; la première était de
chercher à vérifier l'épreuve précédente, la seconde était de savoir s'il
est possible de donner successivement plusieurs suggestions du même genre
sans nuire au résultat.
Cette seconde suggestion a été moins efficace que la première; les élèves
semblent s'être mieux rendu compte de la longueur vraie des lignes; tandis
que la première fois 5 élèves seulement avaient fait un dessin en sens
contraire de la suggestion, on en trouve 16 dans le même cas à la seconde
reprise.
Il nous a paru nécessaire d'examiner nos résultats de plus près, et de
rechercher si chaque élève avait présenté pendant les deux épreuves la même
suggestibilité ou la même résistance.
Nous allons diviser tous nos sujets en cinq groupes: 1° ceux qui ont fait à
la première suggestion une seconde ligne moindre que la première (ce sont
les élèves les plus exacts); 2° ceux qui ont fait à la première suggestion
une seconde ligne égale à la première, ou supérieure de 1, 2 à 4
millimètres; 3° ceux qui ont fait à la première suggestion une seconde
ligne supérieure de 4 à 8 millimètres; 4° ceux qui ont fait à la première
suggestion la seconde ligne supérieure de 8 à 12 millimètres; enfin, 5°
ceux qui ont fait à la première suggestion la seconde ligne supérieure
de 12 à 20 millimètres. On voit que ce groupement exprime l'ordre de
suggestibilité, les élèves du cinquième groupe se sont montrés plus
suggestibles que ceux du quatrième groupe, et ainsi de suite jusqu'au
premier groupe. Or voici les résultats donnés par ce calcul:
Ordre Nombre Suggestion Suggestion de
des de d'allongement raccourcissement
Groupes. Sujets. de la ligne. de la ligne.
1er 10 - 4,6 + 2
2e 28 + 3,07 - 2,35
3e 31 + 5,99 - 3,06
4e 15 + 12,9 - 8,66
Ces chiffres, pour être clairs, exigent une courte explication. Dans la
première épreuve, rappelons-le, la seconde ligne présentée était plus
courte que la première de 10 millimètres, mais la suggestion donnée était
que cette seconde ligne était la plus longue. Par conséquent, les élèves
qui l'ont dessinée plus courte, comme ceux de notre premier groupe qui
l'ont dessinée avec une longueur moindre de 4mm,6, ont été plus exacts que
ceux du deuxième groupe, qui ont donné à cette ligne une longueur plus
grande que la première, plus grande de 3mm,07; à leur tour, les sujets
du second groupe ont été plus exacts que ceux du troisième et ceux du
quatrième groupes, puisque ceux-ci ont allongé encore davantage la seconde
ligne, qui était cependant plus courte. Il est donc bien clair que
nous avons établi nos quatre groupes dans l'ordre de la suggestibilité
croissante. Or, qu'on comprenne bien ce point, ce sont les sujets formant
chacun de ces quatre groupes dont on a cherché à apprécier les résultats
dans la seconde épreuve; nous avons voulu savoir si les élèves A, B, C,
etc., formant le premier groupe, le meilleur, le plus résistant à la
suggestion de la première épreuve ont manifesté les mêmes qualités
d'exactitude et de résistance à la suggestion dans la seconde épreuve; et
pour cela, nous avons calculé les écarts de lignes présentés par ces sujets
dans cette seconde épreuve. Seulement, il faut se souvenir que dans
la seconde épreuve la suggestion donnée était une suggestion de
raccourcissement; et que la ligne qu'on présentait à dessiner était
réellement plus grande que la précédente; par conséquent, les élèves les
plus exacts à cette seconde épreuve sont ceux qui ont dessiné la ligne plus
grande que la précédente; et parmi ceux qui l'ont dessinée plus courte, les
plus exacts sont ceux qui ont le moins exagéré cette différence en moins.
Ces explications feront comprendre les oppositions de signe algébrique
que l'on rencontre dans les résultats des épreuves pour un même groupe
de sujets. Il est clair maintenant qu'il existe une concordance bien
remarquable entre les deux épreuves; on voit en effet, que les élèves du
premier groupe qui avaient résisté à la suggestion d'allongement de la
première épreuve ont également résisté à la suggestion de raccourcissement
de la seconde épreuve, puisqu'ils ont dessiné la troisième ligne avec 2
millimètres en plus tandis que la suggestion tendait à la faire dessiner
plus petite; de même, on voit dans les groupes suivants que plus un groupe
a obéi à la suggestion d'allongement de la première épreuve, plus il a obéi
à la suggestion de raccourcissement de la seconde. Le résultat est aussi
net qu'on peut le souhaiter.
Qu'est-ce que ces expériences nous apprennent de plus sur la suggestibilité
des enfants? C'est là une question utile qu'on devrait se poser à propos de
chaque étude nouvelle. Nos expériences fournissent un nouveau moyen, d'une
efficacité vérifiée, pour mesurer la suggestibilité des enfants; et le
procédé nous paraît recommandable puisqu'il fait apparaître de très grandes
différences individuelles. Nous avons pu constater en outre que les enfants
les plus suggestibles sont ceux de la troisième classe, c'est-à-dire les
plus jeunes. Cette épreuve nous a montré la possibilité de faire à la
suite l'une de l'autre deux exercices de suggestibilité, dans lesquels les
enfants se comportent à peu près de la même manière, et gardent chacun leur
degré propre de suggestibilité; cette confirmation est très importante;
elle nous montre que la suggestibilité présente un certain caractère de
constance, au moins lorsque l'expérience est bien conduite. Enfin, nous
avons eu à noter qu'une suggestion répétée a moins d'efficacité la seconde
fois que la première: cet affaiblissement est sans doute spécial à ces
suggestions indirectes de l'état de veille, qui ne constituent point à
proprement parler des mains-mises sur l'intelligence des individus; dans
les expériences d'hypnotisme, au contraire, la suggestibilité de l'individu
hypnotisé croît avec le nombre des hypnotisations.
M. Michel m'a communiqué le classement intellectuel que les professeurs ont
fait des élèves qui ont servi à ces expériences; le classement est, comme
c'est l'habitude, tripartite; les élèves sont divisés en: 1° intelligence
vive; 2° intelligence moyenne; et 3° intelligence faible.
Je désirais savoir si l'intelligence des élèves--il s'agit ici bien entendu
d'une intelligence toute spéciale, qu'on pourrait appeler _l'intelligence
scolaire_--présente quelque relation avec la suggestibilité. C'est, on
se le rappelle, l'opinion de M. Bérillon. Je ne suis point arrivé à la
confirmer. La suggestibilité moyenne est à peu près la même dans les 3
groupes.
De notre expérience collective à une expérience de cours il n'y a qu'un
pas.
Dans une courte note publiée récemment par _Psychological Review_[19], E.E.
Slosson relate une expérience de suggestion qu'il a faite sur ses auditeurs
dans un cours public; la suggestion a consisté à produire l'hallucination
d'une odeur forte. L'auteur verse sur du coton l'eau d'une bouteille, en
écartant la tête, puis il annonce qu'il est certain que personne ne connaît
l'odeur du composé chimique qui vient d'être versé, et il émet l'espoir que
quoique l'odeur soit forte et d'une nature toute particulière, personne
n'en sera incommodé. Pour savoir quelle serait la rapidité de diffusion
de cette odeur, il demande que toutes les personnes qui la sentiront
s'empressent de lever la main; 15 secondes après, les personnes du premier
rang donnaient ce signal, et avant la fin d'une minute les trois quarts
de l'auditoire avaient succombé à la suggestion. L'expérience ne fut pas
poussée plus loin, car quelques spectateurs, désagréablement impressionnés
par cette odeur imaginaire, se préparaient déjà à quitter la place. On les
rassure et on leur explique que le but réel de l'expérience avait été de
provoquer une hallucination; cette explication ne choqua personne.
[Note 19: _A Lecture Experiment in Hallucinations_. Psychological
Review, VI, 4, juillet 1899, p. 407-408.]
Voilà à peu près quelles sont les études qui ont été faites jusqu'ici sur
la suggestibilité ou suggestion à l'état de veille et chez les sujets
normaux.
Il semble que quand elle est réduite à sa forme la plus simple, l'épreuve
de la suggestion à l'état de veille constitue un test de docilité; et il
est vraisemblable que des individus dressés à l'obéissance passive s'y
conformeront mieux que les indépendants. Rappelons-nous ce fait si curieux,
que d'après les statistiques de Bernheim les personnes les plus sensibles à
l'hypnotisme--c'est-à-dire à la suggestion autoritaire--ne sont pas, comme
on pourrait le croire, les femmes nerveuses, mais les anciens militaires,
les anciens employés d'administration, en un mot, tous ceux qui ont
contracté l'habitude de la discipline et de l'obéissance passive.
II
ERREURS D'IMAGINATION
Il fut une époque, dans l'histoire de l'hypnotisme, où l'on a prononcé
souvent les mots _d'attention expectante_; c'était l'époque où l'on
cherchait à découvrir sur les malades l'influence des métaux et des
aimants. On avait prétendu qu'en appliquant certains métaux, de l'or, du
fer, de l'étain par exemple, sur les téguments d'un malade hystérique, on
pouvait soit provoquer de l'anesthésie dans la région de l'application,
soit provoquer des contractures, soit faire passer (transfert) dans l'autre
moitié du corps un symptôme hystérique qui n'en occupait qu'une moitié.
Beaucoup d'auteurs restaient sceptiques, et supposaient que ces effets
qu'on observait sur les hystériques dans les séances de métallothérapie
n'étaient point dus à l'action directe des métaux, mais à l'imagination
des malades, qui étaient mises en état d'attention expectante, et qui se
donnaient à elles-mêmes, par idée, par raisonnement, les symptômes divers
que d'autres attribuaient au métal. Aujourd'hui la terminologie a un peu
changé, et au lieu d'attention expectante, on dirait auto-suggestion, mais
les mots importent peu, quand on est d'accord sur le fond des choses. Il
est certain que chez les suggestibles, l'imagination constructive est
toujours en éveil, et fonctionne de manière à duper tout le monde, le sujet
tout le premier; car ce qu'il y a de spécial à ces malades, c'est qu'ils
sont les premières victimes du travail de leur imagination; ainsi que l'a
dit si justement Féré, ceux qu'on appelle des malades imaginaires sont bien
réellement malades, ce sont des malades par imagination.
Il m'a semblé que l'étude de cette question rentre dans notre sujet, bien
qu'elle soit un peu distincte, théoriquement, de la suggestibilité. Il
s'agit ici d'une disposition à imaginer, à inventer, sans s'apercevoir
qu'on imagine, et en attachant la plus grande importance et tous les
caractères de la réalité aux produits de son invention. À ce trait chacun
peut reconnaître plus d'une de ses connaissances, et Alphonse Daudet a dans
un de ses romans peint de pied en cap un de ces personnages, qui est
sans cesse la victime d'une imagination à la fois trop riche et trop mal
gouvernée.
Je me demande s'il ne serait pas possible de faire une étude régulière de
cette disposition mentale; je suis même très étonné qu'aucun auteur n'en
ait encore eu l'idée. Ce serait cependant plus utile que beaucoup de
chinoiseries auxquelles on a eu le tort d'attribuer tant d'importance.
Quelle méthode faudrait-il prendre? La plus simple vaudrait le mieux. Je
me rappelle qu'il y a une quinzaine d'années, M. Ochorowicz, auteur qui
a écrit un ouvrage plein de finesse sur la suggestion mentale, vint a la
Salpêtrière pour montrer à Charcot un gros aimant en forme de bague, qu'il
appelait l'hypnoscope; il disait qu'il mettait cet aimant au doigt d'une
personne, qu'il l'interrogeait ensuite sur ce qu'elle éprouvait, qu'il
recherchait si l'aimant avait produit quelque petit changement dans la
motilité ou la sensibilité du doigt ou de la main, et qu'il pouvait juger
très rapidement si une personne était hypnotisable ou non[20]. Dans le
cabinet de Charcot on fit venir, l'une après l'autre, une vingtaine de
malades, et M. Ochorowicz les examina et déclara pour chacune d'elles s'il
la croyait hypnotisable ou non; il était convenu qu'on prendrait note de
ses observations, et qu'on chercherait à les vérifier; mais je doute fort
que l'affaire ait eu une suite quelconque, l'attention du Maître était
ailleurs. Je crois qu'on pourrait adopter, pour l'étude de l'attention
expectante, un dispositif analogue à celui que je viens de signaler; par
exemple un tube dans lequel le sujet devrait laisser son doigt enfoncé
pendant cinq minutes; on prendrait des mesures pour donner à l'expérience
un caractère sérieux, et surtout on réglerait d'avance les paroles à
adresser au sujet; après quelques tâtonnements inévitables, il me paraît
certain qu'on arriverait très vite à un résultat.
De telles recherches montreraient surtout si l'état mental de
suggestibilité (c'est-à-dire d'obéissance passive) a quelque analogie avec
l'état mental d'attention expectante (c'est-à-dire la disposition aux
erreurs d'imagination).
[Note 20: M. Ochorowicz a décrit son procédé dans une communication à
la Soc. de Biologie, _Sur un critère de la sensibilité hypnotique_. Soc.
Biol., 17 mai 1884.]
III
INCONSCIENCE, DIVISION DE CONSCIENCE ET SPIRITISME
Nous arrivons maintenant à une grande famille de phénomènes, qui ont
une physionomie bien à part, et dont l'analogie avec des phénomènes
d'hypnotisme et de suggestion n'a été démontrée avec pleine évidence que
dans ces dernières années, par Gurney et Myers en Angleterre, et par Pierre
Janet en France; je veux parler des phénomènes auxquels on a donné les
noms d'_automatisme, d'écriture automatique_, et qui prennent un grand
développement dans les séances de spiritisme.
Dans un tout récent et très curieux article qui vient d'être publié par
_Psychological Review_[21], G.T.W. Patrick décrit longuement un cas typique
d'automatisme; et comme ce cas n'est ni trop ni trop peu développé et qu'il
correspond assez exactement à la moyenne de ce qu'on peut observer chaque
jour, je vais l'exposer avec détails, pour ceux qui ne sont pas au courant
de ces questions.
[Note 21: _Some Peculiarities of the Secondary Personality_, Psych.
Review, nov. 1898, vol. 5, n° 6, p. 555.]
La personne qui s'est prêtée aux expériences est un jeune homme de
vingt-deux ans, étudiant à l'Université, paraissant jouir d'une excellente
santé, ne s'étant jamais occupé de spiritisme, et n'ayant jamais été
hypnotisé. Cependant, ces deux assertions ne sont pas tout à fait exactes;
s'il n'a pas fait de spiritisme, il a cependant causé, quatre ans
auparavant, avec une de ses tantes, qui est spirite, et il a lu
probablement quelques livres de spiritisme; mais ces lectures n'ont fait
aucune impression sur lui; et il a jugé tous les phénomènes spirites comme
une superstition curieuse. Pour l'hypnotisme, il a assisté à deux ou trois
séances données par un hypnotiseur de passage, et il s'est offert à lui
servir de sujet; on a constaté qu'il était un bon sujet.
Un jour, ayant lu quelques observations sur les suggestions
post-hypnotiques, il en causa avec l'auteur, M. W. Patrick, qui, sur sa
demande, l'hypnotisa et lui donna pendant le sommeil l'ordre d'exécuter au
réveil certains actes insignifiants, comme de prendre un volume dans une
bibliothèque; ces ordres furent exécutés de point en point, et, comme c'est
l'habitude, ils ne laissèrent après eux aucun souvenir.
Quelque temps après, le sujet,--nous l'appellerons Henry W.,--apprit à
l'auteur que lorsqu'il tenait un crayon à la main et pensait à autre chose,
sa main était continuellement en mouvement et traçait avec le crayon des
griffonnages dénués de sens. C'était un rudiment d'écriture automatique.
Patrick se décida à étudier cette écriture automatique, et il le fit dans
six séances, dont les trois dernières furent séparées des premières par
deux ans d'intervalle. L'étude se fit de la manière suivante: on se
réunissait dans une pièce silencieuse, le sujet tenait un crayon dans sa
main droite et appuyait le crayon sur une feuille de papier blanc; il ne
regardait pas sa main, il avait la tête et le corps tournés de côté, et il
tenait dans sa main gauche un ouvrage intéressant, qu'il devait lire avec
beaucoup d'attention. Naturellement, comme ces expériences étaient faites
en partie sur sa demande et excitaient vivement sa curiosité, il se
préoccupait beaucoup de ce que sa main pouvait écrire, mais il ignorait
absolument ce qu'elle écrivait; on lui permit quelquefois, pas toujours, de
relire ce que sa main avait écrit; il avait autant de peine que n'importe
quelle autre personne à déchiffrer sa propre écriture. Dans quelques
cas, on le pria de quitter la lecture de son livre et, de surveiller
attentivement les mouvements de sa main, sans la regarder; il eut
alors conscience des mouvements qu'elle exécutait; mais sauf ces cas
exceptionnels, l'écriture était tracée automatiquement. Maintenant, comment
l'opérateur entrait-il en communication avec cette main? Je ne le vois pas
clairement dans l'article. Il est très probable que Patrick a employé la
méthode usuelle et la plus commode; il adressait à demi voix les questions
à Henry W.; celui-ci ne répondait pas, et n'entendait pas, son attention
étant distraite par la lecture du livre; mais sa main écrivait la réponse.
C'est de cette manière qu'on a pu obtenir toute une série de demandes et
réponses qui sont publiées dans l'article. Il est important d'ajouter que
le sujet est un jeune homme dont la sincérité et la loyauté sont au-dessus
de tout soupçon, car il serait assez facile de simuler des phénomènes de
ce genre, feindre de lire, écouter et répondre par écrit; mais nous avons
comme garantie contre la fraude non seulement les références données par
l'auteur (ce qui serait peu de chose) mais encore ce fait important que
ces dédoublements de conscience sont aujourd'hui bien connus et ont été
observés dans des conditions d'une précision irréprochable par des auteurs
dignes de foi[22].
[Note 22: Il y a déjà plusieurs années que j'ai traité longuement cette
question de la simulation, à propos du dédoublement de conscience chez
les hystériques, et que j'ai montré que l'anesthésie de ces malades
peut devenir une démonstration expérimentale de ces phénomènes. Voir
_Altérations de la personnalité_. Bibliothèque scientifique internationale,
Paris, Alcan.]
La première séance commença ainsi:
_Question_.--Qui êtes-vous?
_Réponse_.--Laton.
Cette première réponse était illisible et Henry W. fut autorisé à lire
son écriture: il déchiffra le mot Satan et rit; mais d'autres questions
montrèrent que la vraie réponse était Laton.
_Q_.--Quel est votre premier nom?
_R_.--Bart.
_Q_.--Quelle est votre profession?
_R_.--Professeur.
_Q_.--Êtes-vous homme ou femme?
_R_.--Femme.
Cette réponse est inexplicable, car dans la suite Laton a toujours
manifesté le caractère d'un homme.
_D_.--Êtes-vous vivant ou mort?
_R_.--Mort.
_D_.--Où avez-vous vécu?
_R_.--Illinois.
_D_.--Dans quelle ville?
_R_.--Chicago.
_D_.--Quand êtes-vous mort?
_R_.--1883.
Les questions suivantes furent faites pour connaître un peu de la
biographie de ce Bart Laton. Il se trouva que certaines de ses réponses
étaient justes, et d'autres fausses, et que ses connaissances étaient à peu
près celles de Henry W. Voici encore un échantillon de ces dialogues.
_Q_.--Avez-vous des connaissances surnaturelles, ou bien
cherchez-vous à deviner?
_R_.--Quelquefois je devine, mais souvent les esprits connaissent;
quelquefois ils mentent.
Deux jours après: