J'ai repris dernièrement, avec M. Vaschide, sur 86 élèves d'école primaire

élémentaire, la recherche de suggestion que j'avais commencée avec M.

V. Henri; seulement nous avons employé une méthode un peu plus rapide.

L'expérience avait été confiée à M. Michel, directeur de l'école; c'était

lui seul qui parlait et expliquait, nous restions simples témoins. M.

Michel se rendait donc avec nous dans les classes, il faisait distribuer

aux élèves du papier et des plumes, il faisait écrire sur chaque feuille

les noms des élèves, la classe, le nom de l'école, la date du jour

et l'heure; puis après ces préliminaires obligés de toute expérience

collective, il annonçait qu'il allait faire une expérience sur la mémoire

des lignes, des longueurs; une ligne tracée sur un carton blanc serait

montrée pendant trois secondes à chaque élève, et chaque élève devait,

après avoir vu ce modèle, s'empresser de tracer sur sa feuille une ligne

de longueur égale. M. Michel allait ensuite de banc en banc, et montrait à

chaque élève la ligne tracée; par suite de la discipline parfaite que

notre distingué collaborateur sait faire régner dans son école, les élèves

restaient absolument silencieux, et aucun ne voyait la ligne deux fois.

Il fallait environ soixante-dix secondes pour montrer la ligne à tous

les élèves de la classe. Ceci terminé, M. Michel remontait en chaire et

annonçait qu'il allait montrer une seconde ligne _un peu plus grande_

que la première; cette affirmation était faite d'une voix forte et

bien timbrée, avec l'autorité naturelle d'un directeur d'école; mais

l'affirmation n'avait lieu qu'une fois, et collectivement, M. Michel

s'adressant à toute la classe. Or, la seconde ligne n'avait que 4

centimètres de longueur, alors que la première en avait 5. La seconde

ligne était montrée à chaque élève, exactement comme on avait fait pour la

première fois. Entre ces deux expériences s'écoulait pour chaque élève

un temps moyen de deux à trois minutes. Cette épreuve a été faite sur 86

enfants, comprenant les trois premières classes de l'école primaire, et

âgés de neuf à quatorze ans.

Quels ont été les résultats? Notons tout d'abord que la reproduction de la

première ligne--ce qui est une pure expérience de mémoire, sans suggestion

d'aucune sorte--donne lieu à d'énormes différences individuelles,

comprises, pour la première classe, entre deux extrêmes: 60 millimètres et

28 millimètres; la ligne avait en réalité 50 millimètres; or, il y a eu

seulement trois élèves sur vingt-cinq qui ont dessiné une ligne égale ou

supérieure au modèle; tous les autres ont dessiné une ligne plus petite;

par conséquent, on peut affirmer qu'il y a bien (comme nous l'avons vu

autrefois), une tendance des enfants à diminuer la longueur des lignes

de 50 centimètres en les reproduisant dans la mémoire. Dans la deuxième

classe, il y a eu 3 élèves reproduisant une ligne supérieure à 50; tous les

autres élèves ont reproduit des lignes plus courtes; enfin, semblablement,

dans la troisième classe, nous n'en trouvons que deux dessinant une ligne

plus longue que le modèle, tous les autres ont fait plus court.

En examinant quelle différence les élèves ont indiquée entre la première

ligne (50 millimètres) et la seconde (40 millimètres) on trouve que bien

peu d'élèves ont jugé réellement la seconde ligne plus petite que la

première; par conséquent, la suggestion a été efficace; 9 élèves seulement,

sur les 86 des trois classes, ont dessiné une seconde ligne plus courte; on

peut donc dire que 9 élèves seulement ont résisté à la suggestion et ont

cru au témoignage de leur mémoire plus qu'à la parole de leur maître;

et encore, cette remarque comporte une réserve; il est probable que ces

réfractaires ont quand même été un peu influencés par la suggestion, car un

seul a rendu la seconde ligne plus petite de 10 millimètres, ce qui était

l'écart réel; tous les autres ont amoindri cette différence; 2 l'ont

faite de 7 millimètres, 2 l'ont faite de 5, etc. Ils ont composé entre

le témoignage de leur mémoire et la parole du maître. Quant à ceux qui,

obéissant à la suggestion, ont dessiné la seconde ligne plus grande que la

première, ils présentent des degrés très différents de suggestibilité. Les

écarts ont pu atteindre 10 millimètres assez fréquemment, et une fois même,

l'écart a dépassé 20 millimètres, ce qui veut dire qu'au lieu de faire

la seconde ligne plus courte de 10 millimètres, le sujet a été tellement

docile à la suggestion, qu'il a fait la seconde plus longue de 20

millimètres; en d'autres termes, la suggestion a produit dans ce cas

extrême, une erreur de 30 millimètres, erreur énorme si on considère

qu'elle a porté sur une longueur totale de 50 millimètres. En moyenne, on a

fait la seconde ligne plus grande de 6 millimètres et comme elle était

en réalité plus petite de 10 millimètres, l'erreur totale est de 1 cm. 5

environ.

Il est à remarquer que les enfants les plus jeunes se sont montrés les plus

suggestibles. Nous trouvons en effet, dans la première classe, que 7 élèves

seulement ont fait la seconde ligne de 5 millimètres plus grande que la

première; au contraire, dans la troisième classe, le nombre d'élèves qui

sont dans ce cas est de 16. Du reste, dans nos expériences antérieures avec

M. Henri sur la suggestibilité scolaire, nous avions aussi constaté que les

plus jeunes enfants ont plus de suggestibilité que les enfants plus âgés.

La description que nous avons donnée de notre expérience de suggestion

n'est pas complète; nous l'avons poussée plus loin. Lorsque tous les élèves

eurent reproduit de mémoire la ligne de 40 millimètres, le directeur de

l'école leur présenta une troisième ligne, longue de 50 millimètres, et il

leur dit avant de la présenter: «Je vais vous présenter une troisième ligne

qui est _un peu plus courte que la seconde_.» En faisant cette nouvelle

tentative de suggestion, nous avions deux raisons; la première était de

chercher à vérifier l'épreuve précédente, la seconde était de savoir s'il

est possible de donner successivement plusieurs suggestions du même genre

sans nuire au résultat.

Cette seconde suggestion a été moins efficace que la première; les élèves

semblent s'être mieux rendu compte de la longueur vraie des lignes; tandis

que la première fois 5 élèves seulement avaient fait un dessin en sens

contraire de la suggestion, on en trouve 16 dans le même cas à la seconde

reprise.

Il nous a paru nécessaire d'examiner nos résultats de plus près, et de

rechercher si chaque élève avait présenté pendant les deux épreuves la même

suggestibilité ou la même résistance.

Nous allons diviser tous nos sujets en cinq groupes: 1° ceux qui ont fait à

la première suggestion une seconde ligne moindre que la première (ce sont

les élèves les plus exacts); 2° ceux qui ont fait à la première suggestion

une seconde ligne égale à la première, ou supérieure de 1, 2 à 4

millimètres; 3° ceux qui ont fait à la première suggestion une seconde

ligne supérieure de 4 à 8 millimètres; 4° ceux qui ont fait à la première

suggestion la seconde ligne supérieure de 8 à 12 millimètres; enfin, 5°

ceux qui ont fait à la première suggestion la seconde ligne supérieure

de 12 à 20 millimètres. On voit que ce groupement exprime l'ordre de

suggestibilité, les élèves du cinquième groupe se sont montrés plus

suggestibles que ceux du quatrième groupe, et ainsi de suite jusqu'au

premier groupe. Or voici les résultats donnés par ce calcul:

Ordre Nombre Suggestion Suggestion de

des de d'allongement raccourcissement

Groupes. Sujets. de la ligne. de la ligne.

1er 10 - 4,6 + 2

2e 28 + 3,07 - 2,35

3e 31 + 5,99 - 3,06

4e 15 + 12,9 - 8,66

Ces chiffres, pour être clairs, exigent une courte explication. Dans la

première épreuve, rappelons-le, la seconde ligne présentée était plus

courte que la première de 10 millimètres, mais la suggestion donnée était

que cette seconde ligne était la plus longue. Par conséquent, les élèves

qui l'ont dessinée plus courte, comme ceux de notre premier groupe qui

l'ont dessinée avec une longueur moindre de 4mm,6, ont été plus exacts que

ceux du deuxième groupe, qui ont donné à cette ligne une longueur plus

grande que la première, plus grande de 3mm,07; à leur tour, les sujets

du second groupe ont été plus exacts que ceux du troisième et ceux du

quatrième groupes, puisque ceux-ci ont allongé encore davantage la seconde

ligne, qui était cependant plus courte. Il est donc bien clair que

nous avons établi nos quatre groupes dans l'ordre de la suggestibilité

croissante. Or, qu'on comprenne bien ce point, ce sont les sujets formant

chacun de ces quatre groupes dont on a cherché à apprécier les résultats

dans la seconde épreuve; nous avons voulu savoir si les élèves A, B, C,

etc., formant le premier groupe, le meilleur, le plus résistant à la

suggestion de la première épreuve ont manifesté les mêmes qualités

d'exactitude et de résistance à la suggestion dans la seconde épreuve; et

pour cela, nous avons calculé les écarts de lignes présentés par ces sujets

dans cette seconde épreuve. Seulement, il faut se souvenir que dans

la seconde épreuve la suggestion donnée était une suggestion de

raccourcissement; et que la ligne qu'on présentait à dessiner était

réellement plus grande que la précédente; par conséquent, les élèves les

plus exacts à cette seconde épreuve sont ceux qui ont dessiné la ligne plus

grande que la précédente; et parmi ceux qui l'ont dessinée plus courte, les

plus exacts sont ceux qui ont le moins exagéré cette différence en moins.

Ces explications feront comprendre les oppositions de signe algébrique

que l'on rencontre dans les résultats des épreuves pour un même groupe

de sujets. Il est clair maintenant qu'il existe une concordance bien

remarquable entre les deux épreuves; on voit en effet, que les élèves du

premier groupe qui avaient résisté à la suggestion d'allongement de la

première épreuve ont également résisté à la suggestion de raccourcissement

de la seconde épreuve, puisqu'ils ont dessiné la troisième ligne avec 2

millimètres en plus tandis que la suggestion tendait à la faire dessiner

plus petite; de même, on voit dans les groupes suivants que plus un groupe

a obéi à la suggestion d'allongement de la première épreuve, plus il a obéi

à la suggestion de raccourcissement de la seconde. Le résultat est aussi

net qu'on peut le souhaiter.

Qu'est-ce que ces expériences nous apprennent de plus sur la suggestibilité

des enfants? C'est là une question utile qu'on devrait se poser à propos de

chaque étude nouvelle. Nos expériences fournissent un nouveau moyen, d'une

efficacité vérifiée, pour mesurer la suggestibilité des enfants; et le

procédé nous paraît recommandable puisqu'il fait apparaître de très grandes

différences individuelles. Nous avons pu constater en outre que les enfants

les plus suggestibles sont ceux de la troisième classe, c'est-à-dire les

plus jeunes. Cette épreuve nous a montré la possibilité de faire à la

suite l'une de l'autre deux exercices de suggestibilité, dans lesquels les

enfants se comportent à peu près de la même manière, et gardent chacun leur

degré propre de suggestibilité; cette confirmation est très importante;

elle nous montre que la suggestibilité présente un certain caractère de

constance, au moins lorsque l'expérience est bien conduite. Enfin, nous

avons eu à noter qu'une suggestion répétée a moins d'efficacité la seconde

fois que la première: cet affaiblissement est sans doute spécial à ces

suggestions indirectes de l'état de veille, qui ne constituent point à

proprement parler des mains-mises sur l'intelligence des individus; dans

les expériences d'hypnotisme, au contraire, la suggestibilité de l'individu

hypnotisé croît avec le nombre des hypnotisations.

M. Michel m'a communiqué le classement intellectuel que les professeurs ont

fait des élèves qui ont servi à ces expériences; le classement est, comme

c'est l'habitude, tripartite; les élèves sont divisés en: 1° intelligence

vive; 2° intelligence moyenne; et 3° intelligence faible.

Je désirais savoir si l'intelligence des élèves--il s'agit ici bien entendu

d'une intelligence toute spéciale, qu'on pourrait appeler _l'intelligence

scolaire_--présente quelque relation avec la suggestibilité. C'est, on

se le rappelle, l'opinion de M. Bérillon. Je ne suis point arrivé à la

confirmer. La suggestibilité moyenne est à peu près la même dans les 3

groupes.

De notre expérience collective à une expérience de cours il n'y a qu'un

pas.

Dans une courte note publiée récemment par _Psychological Review_[19], E.E.

Slosson relate une expérience de suggestion qu'il a faite sur ses auditeurs

dans un cours public; la suggestion a consisté à produire l'hallucination

d'une odeur forte. L'auteur verse sur du coton l'eau d'une bouteille, en

écartant la tête, puis il annonce qu'il est certain que personne ne connaît

l'odeur du composé chimique qui vient d'être versé, et il émet l'espoir que

quoique l'odeur soit forte et d'une nature toute particulière, personne

n'en sera incommodé. Pour savoir quelle serait la rapidité de diffusion

de cette odeur, il demande que toutes les personnes qui la sentiront

s'empressent de lever la main; 15 secondes après, les personnes du premier

rang donnaient ce signal, et avant la fin d'une minute les trois quarts

de l'auditoire avaient succombé à la suggestion. L'expérience ne fut pas

poussée plus loin, car quelques spectateurs, désagréablement impressionnés

par cette odeur imaginaire, se préparaient déjà à quitter la place. On les

rassure et on leur explique que le but réel de l'expérience avait été de

provoquer une hallucination; cette explication ne choqua personne.

[Note 19: _A Lecture Experiment in Hallucinations_. Psychological

Review, VI, 4, juillet 1899, p. 407-408.]

Voilà à peu près quelles sont les études qui ont été faites jusqu'ici sur

la suggestibilité ou suggestion à l'état de veille et chez les sujets

normaux.

Il semble que quand elle est réduite à sa forme la plus simple, l'épreuve

de la suggestion à l'état de veille constitue un test de docilité; et il

est vraisemblable que des individus dressés à l'obéissance passive s'y

conformeront mieux que les indépendants. Rappelons-nous ce fait si curieux,

que d'après les statistiques de Bernheim les personnes les plus sensibles à

l'hypnotisme--c'est-à-dire à la suggestion autoritaire--ne sont pas, comme

on pourrait le croire, les femmes nerveuses, mais les anciens militaires,

les anciens employés d'administration, en un mot, tous ceux qui ont

contracté l'habitude de la discipline et de l'obéissance passive.

II

ERREURS D'IMAGINATION

Il fut une époque, dans l'histoire de l'hypnotisme, où l'on a prononcé

souvent les mots _d'attention expectante_; c'était l'époque où l'on

cherchait à découvrir sur les malades l'influence des métaux et des

aimants. On avait prétendu qu'en appliquant certains métaux, de l'or, du

fer, de l'étain par exemple, sur les téguments d'un malade hystérique, on

pouvait soit provoquer de l'anesthésie dans la région de l'application,

soit provoquer des contractures, soit faire passer (transfert) dans l'autre

moitié du corps un symptôme hystérique qui n'en occupait qu'une moitié.

Beaucoup d'auteurs restaient sceptiques, et supposaient que ces effets

qu'on observait sur les hystériques dans les séances de métallothérapie

n'étaient point dus à l'action directe des métaux, mais à l'imagination

des malades, qui étaient mises en état d'attention expectante, et qui se

donnaient à elles-mêmes, par idée, par raisonnement, les symptômes divers

que d'autres attribuaient au métal. Aujourd'hui la terminologie a un peu

changé, et au lieu d'attention expectante, on dirait auto-suggestion, mais

les mots importent peu, quand on est d'accord sur le fond des choses. Il

est certain que chez les suggestibles, l'imagination constructive est

toujours en éveil, et fonctionne de manière à duper tout le monde, le sujet

tout le premier; car ce qu'il y a de spécial à ces malades, c'est qu'ils

sont les premières victimes du travail de leur imagination; ainsi que l'a

dit si justement Féré, ceux qu'on appelle des malades imaginaires sont bien

réellement malades, ce sont des malades par imagination.

Il m'a semblé que l'étude de cette question rentre dans notre sujet, bien

qu'elle soit un peu distincte, théoriquement, de la suggestibilité. Il

s'agit ici d'une disposition à imaginer, à inventer, sans s'apercevoir

qu'on imagine, et en attachant la plus grande importance et tous les

caractères de la réalité aux produits de son invention. À ce trait chacun

peut reconnaître plus d'une de ses connaissances, et Alphonse Daudet a dans

un de ses romans peint de pied en cap un de ces personnages, qui est

sans cesse la victime d'une imagination à la fois trop riche et trop mal

gouvernée.

Je me demande s'il ne serait pas possible de faire une étude régulière de

cette disposition mentale; je suis même très étonné qu'aucun auteur n'en

ait encore eu l'idée. Ce serait cependant plus utile que beaucoup de

chinoiseries auxquelles on a eu le tort d'attribuer tant d'importance.

Quelle méthode faudrait-il prendre? La plus simple vaudrait le mieux. Je

me rappelle qu'il y a une quinzaine d'années, M. Ochorowicz, auteur qui

a écrit un ouvrage plein de finesse sur la suggestion mentale, vint a la

Salpêtrière pour montrer à Charcot un gros aimant en forme de bague, qu'il

appelait l'hypnoscope; il disait qu'il mettait cet aimant au doigt d'une

personne, qu'il l'interrogeait ensuite sur ce qu'elle éprouvait, qu'il

recherchait si l'aimant avait produit quelque petit changement dans la

motilité ou la sensibilité du doigt ou de la main, et qu'il pouvait juger

très rapidement si une personne était hypnotisable ou non[20]. Dans le

cabinet de Charcot on fit venir, l'une après l'autre, une vingtaine de

malades, et M. Ochorowicz les examina et déclara pour chacune d'elles s'il

la croyait hypnotisable ou non; il était convenu qu'on prendrait note de

ses observations, et qu'on chercherait à les vérifier; mais je doute fort

que l'affaire ait eu une suite quelconque, l'attention du Maître était

ailleurs. Je crois qu'on pourrait adopter, pour l'étude de l'attention

expectante, un dispositif analogue à celui que je viens de signaler; par

exemple un tube dans lequel le sujet devrait laisser son doigt enfoncé

pendant cinq minutes; on prendrait des mesures pour donner à l'expérience

un caractère sérieux, et surtout on réglerait d'avance les paroles à

adresser au sujet; après quelques tâtonnements inévitables, il me paraît

certain qu'on arriverait très vite à un résultat.

De telles recherches montreraient surtout si l'état mental de

suggestibilité (c'est-à-dire d'obéissance passive) a quelque analogie avec

l'état mental d'attention expectante (c'est-à-dire la disposition aux

erreurs d'imagination).

[Note 20: M. Ochorowicz a décrit son procédé dans une communication à

la Soc. de Biologie, _Sur un critère de la sensibilité hypnotique_. Soc.

Biol., 17 mai 1884.]

III

INCONSCIENCE, DIVISION DE CONSCIENCE ET SPIRITISME

Nous arrivons maintenant à une grande famille de phénomènes, qui ont

une physionomie bien à part, et dont l'analogie avec des phénomènes

d'hypnotisme et de suggestion n'a été démontrée avec pleine évidence que

dans ces dernières années, par Gurney et Myers en Angleterre, et par Pierre

Janet en France; je veux parler des phénomènes auxquels on a donné les

noms d'_automatisme, d'écriture automatique_, et qui prennent un grand

développement dans les séances de spiritisme.

Dans un tout récent et très curieux article qui vient d'être publié par

_Psychological Review_[21], G.T.W. Patrick décrit longuement un cas typique

d'automatisme; et comme ce cas n'est ni trop ni trop peu développé et qu'il

correspond assez exactement à la moyenne de ce qu'on peut observer chaque

jour, je vais l'exposer avec détails, pour ceux qui ne sont pas au courant

de ces questions.

[Note 21: _Some Peculiarities of the Secondary Personality_, Psych.

Review, nov. 1898, vol. 5, n° 6, p. 555.]

La personne qui s'est prêtée aux expériences est un jeune homme de

vingt-deux ans, étudiant à l'Université, paraissant jouir d'une excellente

santé, ne s'étant jamais occupé de spiritisme, et n'ayant jamais été

hypnotisé. Cependant, ces deux assertions ne sont pas tout à fait exactes;

s'il n'a pas fait de spiritisme, il a cependant causé, quatre ans

auparavant, avec une de ses tantes, qui est spirite, et il a lu

probablement quelques livres de spiritisme; mais ces lectures n'ont fait

aucune impression sur lui; et il a jugé tous les phénomènes spirites comme

une superstition curieuse. Pour l'hypnotisme, il a assisté à deux ou trois

séances données par un hypnotiseur de passage, et il s'est offert à lui

servir de sujet; on a constaté qu'il était un bon sujet.

Un jour, ayant lu quelques observations sur les suggestions

post-hypnotiques, il en causa avec l'auteur, M. W. Patrick, qui, sur sa

demande, l'hypnotisa et lui donna pendant le sommeil l'ordre d'exécuter au

réveil certains actes insignifiants, comme de prendre un volume dans une

bibliothèque; ces ordres furent exécutés de point en point, et, comme c'est

l'habitude, ils ne laissèrent après eux aucun souvenir.

Quelque temps après, le sujet,--nous l'appellerons Henry W.,--apprit à

l'auteur que lorsqu'il tenait un crayon à la main et pensait à autre chose,

sa main était continuellement en mouvement et traçait avec le crayon des

griffonnages dénués de sens. C'était un rudiment d'écriture automatique.

Patrick se décida à étudier cette écriture automatique, et il le fit dans

six séances, dont les trois dernières furent séparées des premières par

deux ans d'intervalle. L'étude se fit de la manière suivante: on se

réunissait dans une pièce silencieuse, le sujet tenait un crayon dans sa

main droite et appuyait le crayon sur une feuille de papier blanc; il ne

regardait pas sa main, il avait la tête et le corps tournés de côté, et il

tenait dans sa main gauche un ouvrage intéressant, qu'il devait lire avec

beaucoup d'attention. Naturellement, comme ces expériences étaient faites

en partie sur sa demande et excitaient vivement sa curiosité, il se

préoccupait beaucoup de ce que sa main pouvait écrire, mais il ignorait

absolument ce qu'elle écrivait; on lui permit quelquefois, pas toujours, de

relire ce que sa main avait écrit; il avait autant de peine que n'importe

quelle autre personne à déchiffrer sa propre écriture. Dans quelques

cas, on le pria de quitter la lecture de son livre et, de surveiller

attentivement les mouvements de sa main, sans la regarder; il eut

alors conscience des mouvements qu'elle exécutait; mais sauf ces cas

exceptionnels, l'écriture était tracée automatiquement. Maintenant, comment

l'opérateur entrait-il en communication avec cette main? Je ne le vois pas

clairement dans l'article. Il est très probable que Patrick a employé la

méthode usuelle et la plus commode; il adressait à demi voix les questions

à Henry W.; celui-ci ne répondait pas, et n'entendait pas, son attention

étant distraite par la lecture du livre; mais sa main écrivait la réponse.

C'est de cette manière qu'on a pu obtenir toute une série de demandes et

réponses qui sont publiées dans l'article. Il est important d'ajouter que

le sujet est un jeune homme dont la sincérité et la loyauté sont au-dessus

de tout soupçon, car il serait assez facile de simuler des phénomènes de

ce genre, feindre de lire, écouter et répondre par écrit; mais nous avons

comme garantie contre la fraude non seulement les références données par

l'auteur (ce qui serait peu de chose) mais encore ce fait important que

ces dédoublements de conscience sont aujourd'hui bien connus et ont été

observés dans des conditions d'une précision irréprochable par des auteurs

dignes de foi[22].

[Note 22: Il y a déjà plusieurs années que j'ai traité longuement cette

question de la simulation, à propos du dédoublement de conscience chez

les hystériques, et que j'ai montré que l'anesthésie de ces malades

peut devenir une démonstration expérimentale de ces phénomènes. Voir

_Altérations de la personnalité_. Bibliothèque scientifique internationale,

Paris, Alcan.]

La première séance commença ainsi:

_Question_.--Qui êtes-vous?

_Réponse_.--Laton.

Cette première réponse était illisible et Henry W. fut autorisé à lire

son écriture: il déchiffra le mot Satan et rit; mais d'autres questions

montrèrent que la vraie réponse était Laton.

_Q_.--Quel est votre premier nom?

_R_.--Bart.

_Q_.--Quelle est votre profession?

_R_.--Professeur.

_Q_.--Êtes-vous homme ou femme?

_R_.--Femme.

Cette réponse est inexplicable, car dans la suite Laton a toujours

manifesté le caractère d'un homme.

_D_.--Êtes-vous vivant ou mort?

_R_.--Mort.

_D_.--Où avez-vous vécu?

_R_.--Illinois.

_D_.--Dans quelle ville?

_R_.--Chicago.

_D_.--Quand êtes-vous mort?

_R_.--1883.

Les questions suivantes furent faites pour connaître un peu de la

biographie de ce Bart Laton. Il se trouva que certaines de ses réponses

étaient justes, et d'autres fausses, et que ses connaissances étaient à peu

près celles de Henry W. Voici encore un échantillon de ces dialogues.

_Q_.--Avez-vous des connaissances surnaturelles, ou bien

cherchez-vous à deviner?

_R_.--Quelquefois je devine, mais souvent les esprits connaissent;

quelquefois ils mentent.

Deux jours après:

La Suggestibilité · 第 2 / 29 段