Enfin, pour achever cette rapide définition de la suggestion

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LA

SUGGESTIBILITÉ

PAR

ALFRED BINET

Docteur ès sciences, Lauréat de l'Institut

(Académie des Sciences et Académie des Sciences morales)

Directeur du laboratoire de psychologie physiologique de la Sorbonne

(Hautes-Études)

Avec 32 figures et 2 planches hors texte.

1900

À

JACQUES PASSY

_19 mars 1864.--22 novembre 1898_

LA SUGGESTIBILITÉ

INTRODUCTION

Apprécier la suggestibilité d'une personne sans avoir recours à

l'hypnotisation ou à d'autres manoeuvres analogues, tel est, aussi

brièvement indiqué que possible, le sujet de ce livre.

Il suffit de réfléchir un moment pour comprendre tous les avantages de

cette séparation entre l'étude de l'hypnotisme et celle de la suggestion.

Quoi que l'on pense de l'hypnotisme,--et quant à moi j'estime que c'est une

méthode de premier ordre pour la pathologie mentale--il est incontestable

que cette méthode d'expérimentation qui constitue une main-mise sur un

individu, présente des inconvénients pratiques très graves: elle ne réussit

pas chez toutes les personnes, elle provoque chez quelques-unes des

phénomènes nerveux importants et pénibles, et en outre elle donne aux

sujets des habitudes d'automatisme et de servilité qui expliquent que

certains auteurs, Wundt en particulier, aient considéré l'hypnotisme comme

une immoralité. C'est pour cette raison que les pratiques en ont été

sévèrement interdites dans les écoles et dans l'armée, et je crois cette

mesure excellente: l'hypnotisation doit rester, à mon avis, une méthode

clinique.

Jusque dans ces cinq dernières années, hypnotisme et suggestion étaient

termes presque synonymes; on ne faisait de la suggestion que sur des

sujets préalablement hypnotisés, ou bien, si l'on essayait de faire de la

suggestion à l'état de veille, c'était exactement par les mêmes procédés

que ceux de l'hypnotisme, c'est-à-dire par des affirmations autoritaires

amenant une obéissance automatique du sujet et suspendant sa volonté et son

sens critique.

Les méthodes nouvelles que je vais décrire n'ont, je crois, aucun

rapport pratique avec l'hypnotisme; ce sont essentiellement des méthodes

pédagogiques: et j'ai pu les employer pendant plusieurs mois de suite dans

les écoles, sous l'oeil attentif des maîtres, sans éveiller chez eux

la moindre crainte que leurs élèves fussent l'objet de manoeuvres

d'hypnotisation; c'est qu'en effet ces méthodes ne provoquent pas plus

d'émotion ou de trouble chez les sujets qu'un exercice de dictée ou de

calcul. Je dirai plus: ces expériences peuvent rendre de grands services

aux élèves, si on a le soin de leur expliquer, quand le résultat est

atteint, quel est le but qu'on se proposait, si on leur met sous les yeux

l'erreur qu'ils ont commise, si on leur indique pourquoi ils ont commis

cette erreur, comment ils ont manqué d'attention; c'est une leçon de

choses, et en même temps une leçon morale dont l'enfant profite souvent,

j'en ai eu la preuve, car j'en ai vu plusieurs qui, à chaque épreuve,

apprenaient à se corriger et devenaient moins suggestibles.

Certes, ce n'est pas seulement aux enfants que cette leçon serait

salutaire, mais surtout aux adultes, qui trop souvent, comme on l'a vu dans

ces derniers temps, perdent l'habitude d'exercer leur sens critique, de

se faire une opinion personnelle et raisonnée, et se laissent servilement

suggestionner par les polémiques de presse!

CHAPITRE PREMIER

HISTORIQUE

Toutes les fois qu'on cherche à classer les caractères d'une manière utile,

d'après des observations réelles et non d'après des idées _a priori_, on

est amené à faire une large part à la suggestibilité. Tissié utilisant les

remarques qu'il a faites dans le monde des sports, sur les entraîneurs et

les entraînés, divise les caractères en trois catégories, qui ne sont au

fond que des catégories de suggestibilité: 1° les _automatiques_, ceux

qui obéissent passivement et sans réplique, les modèles de la discipline

aveugle; ceux qui, suivant l'auteur, obéissent au «je veux»; 2° les

_sensitifs_, ceux dont on obtient l'obéissance en s'adressant à leurs

sentiments, et particulièrement à leur affection; 3° les _actifs_, les

volontaires, qui sont eux-mêmes, qui ont une personnalité tranchée, et sur

lesquels on ne peut pas agir directement, mais seulement par esprit

de contradiction; ils répondent au «tu ne peux pas»; 4° les _rétifs_,

quatrième catégorie, que Tissié ne donne pas, mais que les instituteurs

m'ont indiquée, car elle existe dans les écoles, et elle n'est point aimée

des maîtres; ce sont des révoltés, des indisciplinés; probablement cette

catégorie est formée pour une bonne part de nerveux et de dégénérés.

Naturellement, je ne puis me porter garant de cette classification, qui ne

repose pas, à ce qu'il me semble, sur des observations régulières; et

il faudrait sans doute rechercher s'il est exact que les individus sur

lesquels on n'a prise que par l'esprit de contradiction sont toujours des

volontaires; j'en doute un peu[1]. Mais l'essentiel est de montrer que ce

projet de classification des caractères repose sur des distinctions de

suggestibilité; les automatiques sont les plus suggestibles de tous, les

sensitifs le sont déjà moins, et enfin les actifs et les rétifs ne peuvent

être suggestionnés que dans une petite mesure, et au moyen de Détours.

[Note 1: J'ai observé bien souvent que l'esprit de contradiction

est très développé chez des personnes nerveuses, auxquelles on donne

l'obsession d'un acte, rien qu'en les mettant au défi de l'accomplir.

Pitres signale avec raison les hystériques comme des sujets qu'on peut

souvent suggestionner à fond, en les prenant par l'esprit de contradiction.

Je crois bien que la tendance à contredire n'est pas nécessairement

un indice de personnalité bien organisée et capable de résister à la

suggestion.]

Un auteur américain, Bolton, a donné, en passant, il y a quelques années,

une classification de caractères, dans laquelle on retrouve encore une

préoccupation de la suggestibilité des individus[2]. Il faisait une

expérience sur le rythme, expérience longue et minutieuse, dans laquelle

il était obligé de rester longtemps en relation avec ses sujets, et de les

examiner de très près.

[Note 2: Voir _Année psychol._, I, p. 360.]

Il faisait entendre aux personnes des sons rythmés de différentes façons,

et devait ensuite, par des interrogations minutieuses, chercher à savoir

comment chaque personne avait perçu les sons, les avait groupés et rythmés.

Il fut frappé de la manière fort différente dont chacun se prêtait à

l'expérience, et il les classa tous en trois catégories: 1° d'abord, ceux

qui s'empressent d'accepter toutes les suggestions de l'opérateur; ils

n'ont aucune idée à eux, adoptent celle qu'on leur suggère avec une

docilité surprenante; ce sont les automatiques ou passifs de la

classification précédente; 2° ceux qui cherchent à se faire une opinion

personnelle; leur attitude est celle d'un scepticisme modéré et

raisonnable: ils donnent leurs impressions avec exactitude, ce sont les

meilleurs sujets. L'opinion à laquelle ils arrivent sur la question n'est

pas toujours juste, car elle repose le plus souvent sur des données

incomplètes; 3° les contrariants; c'est l'espèce détestable, le désespoir

des expérimentateurs. Ce sont des gens qui poussent l'esprit de

contradiction jusqu'à la mauvaise foi; ils critiquent tout, le but de

l'expérience, les conditions où l'on opère; ils sont subtils; ils refusent

de donner leur opinion, tant qu'ils ne connaissent pas celle des autres

sujets ou celle de l'expérimentateur; dès qu'ils la connaissent, ils

s'empressent d'en prendre le contre-pied, avec un grand entrain d'ergotage,

Si on ne livre à leur critique aucune opinion, ils refusent de dire la leur

et se renferment dans un silence dédaigneux.

Cette seconde classification des caractères--quoique l'auteur n'ait pas eu

le moins du monde la prétention d'en faire une--ressemble beaucoup à la

première, avec les différences obligées; et soit dit en passant, c'est de

cette manière-là seulement--en classant les réactions des sujets d'après

une série de points de vue,--qu'on arrivera à établir une théorie générale

des caractères, et non en faisant des classifications théoriques,

véritables châteaux bâtis en l'air. Mais ce n'est point, pour le moment,

le sujet que nous avons en vue. Nous avons voulu simplement montrer, en

reproduisant les deux classifications précédentes, que la suggestibilité en

forme le fond, et qu'on ne peut pas étudier le caractère sans tenir compte

de cet élément essentiel.

G. de Lapouge[3], traitant de l'inégalité parmi les hommes, a proposé

de rattacher chaque individu ou chaque groupe à quatre grands types

intellectuels:

1° Le premier type est celui des initiateurs, des inventeurs; tout ce qui

change une civilisation leur est dû.

2° Le second est celui des hommes intelligents et ingénieux, qui reprennent

et perfectionnent les inventions des premiers.

3° Le troisième type réunit les individus à esprit de troupeau, comme dit

Galton, qui sont les ennemis de toutes les idées nouvelles, de tous les

progrès, et opposent soit une lutte opiniâtre, s'ils sont intelligents,

soit une inertie absolue s'ils sont inférieurs.

4° Le quatrième type est incapable de produire, de combiner, et même de

recevoir par éducation la plus modeste somme de culture.

[Note 3: G. de Lapouge, De l'inégalité parmi les hommes, _Revue

d'anthrop._, 3e série, III, 1888, p. 9.]

Cette classification des types intellectuels est curieuse; elle ne me

paraît fondée sur aucune recherche expérimentale; je l'ai reproduite parce

qu'elle repose, comme celle de Tissié, au moins en partie sur la notion de

suggestibilité.

Nous pensons que le mot de suggestibilité répond à plusieurs phénomènes que

l'on doit provisoirement distinguer; ces phénomènes sont les suivants:

1° L'obéissance à une influence morale, venant d'une personne étrangère.

C'est là le sens technique, en quelque sorte, du mot suggestibilité;

2° La tendance à l'imitation, tendance qui dans certains cas peut se

combiner avec une influence morale de suggestion, et dans d'autres cas,

exister à l'état isolé;

3° L'influence d'une idée préconçue qui paralyse le sens critique;

4° L'attention expectante ou les erreurs inconscientes d'une imagination

mal réglée;

5° Les phénomènes subconscients qui se produisent pendant un état de

distraction ou par suite d'un événement quelconque qui a créé une division

de conscience. C'est à cette catégorie qu'appartiennent les mouvements

inconscients, le cumberlandisme, les tables tournantes et l'écriture

spirite.

Je crois utile d'ajouter que les distinctions que je viens de proposer sont

entièrement théoriques; elles résultent d'une simple analyse de la question

et leur but est de préparer les voies à des recherches expérimentales;

l'expérimentation seule peut éclairer ces différents points; je me suis

servi de cette analyse comme point de départ pour instituer différentes

expériences; il faudra rechercher ensuite si l'expérience confirme les

distinctions susdites.

Nous allons maintenant reprendre chacune de ces variétés de suggestibilité,

la définir avec soin et rechercher comment les auteurs ont pu en faire

l'étude, par des méthodes absolument étrangères à l'hypnotisme.

I

SUGGESTIBILITÉ PROPREMENT DITE OU OBÉISSANCE

Etre suggestible ou être autoritaire, voilà un dilemme qui se pose à propos

de chaque individu: le succès de toute une carrière en dépend et on peut

dire que les autoritaires--toutes choses égales d'ailleurs, c'est-à-dire si

la mauvaise fortune, l'inconduite, etc., ne se mettent pas en travers--ont

bien plus de chance d'arriver dans la vie que les suggestibles. On ne

pourrait pas citer beaucoup d'individus ayant atteint de hautes situations

qui manqueraient d'autorité. L'autorité peut remplacer toutes les autres

qualités intellectuelles; dans un cercle, quel est celui qu'on écoute? ce

n'est pas le plus intelligent, celui qui pourrait dire les choses les

plus curieuses; c'est celui qui a le plus d'autorité, dont le regard est

volontaire, dont la parole, pleine, sonore, articule lentement des phrases

interminables, dont tout le monde supporte respectueusement l'ennui. Il y

a plaisir à analyser, témoin invisible, une conversation de cinq ou six

personnes, à laquelle on ne prend aucune part; on voit de suite quel est

celui qui fait de la suggestion; celui-là guide la conversation, en règle

l'allure, impose son opinion, développe ses idées; puis il y a parfois

lutte; un autre, plus ferré sur un certain terrain, prend l'avantage

et réussit à se faire écouter. Un interlocuteur nouveau peut changer

complètement l'état des forces, car, chose surprenante, l'autorité est une

qualité toute relative; une personne A en exerce sur B, qui en exerce sur

C, et C à son tour tient A sous son autorité.

La manière d'affirmer, le ton de la voix, la forme grammaticale peuvent

révéler celui qui a de l'autorité: il y a des phrases modestes comme: «je

ne sais pas», ou «je vous demande pardon», qu'un homme d'autorité affirme

avec éclat. Certaines qualités physiques augmentent l'autorité;

la conscience de sa force en donne beaucoup. Un sportsman de mes

connaissances, qui fait le courtier de commerce, disait que le secret de

son aplomb réside dans sa conviction de ne jamais rencontrer des poings

plus forts que les siens. Le costume ajoute aussi à l'autorité, le costume

militaire surtout, ainsi du reste que tout ce cérémonial dont Pascal s'est

moqué, mais dont il a parfaitement compris le sens. Le nombre est aussi

un facteur important: douze individus en groupe qui regardent un individu

isolé exercent sur lui une autorité énorme; malheur à celui qui est seul.

On a parfaitement ce sentiment quand on croise, isolé, dans une rue de

village, une compagnie de militaires qui vous regardent: il faut beaucoup

d'autorité pour soutenir tous ces regards, et l'homme timide se détourne.

Cette influence de masse, nous l'avons vue et en quelque sorte mesurée, M.

Vaschide et moi, dans des expériences que nous faisions récemment dans

les écoles sur la mémoire des chiffres. Ces expériences avaient lieu

collectivement; nous réunissions dans une classe dix élèves ou davantage,

et après une explication, nous dictions des chiffres que les élèves

devaient écrire de mémoire, sans faire de bruit, sans plaisanter et sans

tricher. Nous étions deux, et seuls pour maintenir la discipline; les

jeunes gens avaient de seize à dix-huit ans, parisiens, et passablement

bruyants; nous n'avions sur eux aucune autorité matérielle, ne pouvant

pas leur infliger de punition; enfin, l'épreuve était monotone et assez

fatigante. Il nous fut très facile de constater que nous pouvions tenir

en respect une dizaine de ces jeunes gens, mais dès que ce nombre était

dépassé, la discipline se relâchait, les élèves étaient plus bruyants et

quelques tricheries se déclaraient.

Les considérations, précédentes ont surtout pour but de montrer que l'étude

de la suggestion peut se faire ailleurs que dans des séances factices

d'hypnotisme et sur des malades à qui on fait manger des pommes de terre

transformées en oranges; dans les milieux de la vie réelle, les phénomènes

d'influence, d'autorité morale prennent un caractère plus compliqué; et je

renvoie le lecteur curieux d'exemples à un chapitre fort intéressant,[4] du

livre du regretté professeur Marion sur l'_Education dans l'Université_.

[Note 4: Pages 310 et seq.]

Tout d'abord, comment devons-nous définir, à ce point de vue nouveau, la

suggestion? Quand est-ce que la suggestion commence? A quel caractère

la distingue-t-on des autres phénomènes normaux qui ne sont point de la

suggestion? Cette définition est tout un problème, et on a dit depuis

longtemps que la plupart des gens qui emploient le mot de suggestion n'en

ont pas une idée claire. Il faut évidemment reconnaître comme erronée

l'opinion de tout un groupe de savants pour lesquels la suggestion est

une _idée qui se transforme en acte_[5]; à ce compte, la suggestion

se confondrait avec l'association des idées et tous les phénomènes

intellectuels, et le terme aurait une signification des plus banales, car

la transformation d'une idée en acte est un fait psychologique régulier,

qui se produit toutes les fois que l'idée atteint un degré suffisant

de vivacité. Au sens étroit du mot, dans son acception pour ainsi dire

technique, la suggestion est une pression morale qu'une personne exerce

sur une autre; la pression est morale, ceci veut dire que ce n'est pas une

opération purement physique, mais une influence qui agit par idées, qui

agit par l'intermédiaire des intelligences, des émotions et des volontés;

la parole est le plus souvent l'expression de cette influence, et l'ordre

donné à haute voix en est le meilleur exemple; mais il suffit que la pensée

soit comprise ou seulement devinée pour que la suggestion ait lieu; le

geste, l'altitude, moins encore, un silence, suffit souvent pour établir

des suggestions irrésistibles. Le mot pression doit à son tour être

précisé, et c'est un peu délicat. Pression veut dire violence: par suite de

la pression morale l'individu suggestionné agit et pense autrement qu'il

le ferait s'il était livré à lui-même. Ainsi, quand après avoir reçu un

renseignement, nous changeons d'avis et de conduite, nous n'obéissons point

à une suggestion, parce que ce changement se fait de plein gré, il est

l'expression de notre volonté, il a été décidé par notre raisonnement,

notre sens critique, il est le résultat d'une adhésion à la fois

intellectuelle et volontaire. Quand une suggestion a réellement lieu, celui

qui la subit n'y adhère pas de sa pleine volonté, et de sa libre raison; sa

raison et sa volonté sont suspendues pour faire place à la raison et à la

volonté d'un autre; on dit à cet individu: vous ne pouvez plus lever le

bras, et effectivement tous ses efforts de volonté deviennent impuissants

pour lever le bras; de même, on lui affirme qu'un oiseau est perché sur son

épaule, et il ne peut pas se débarrasser de cette hallucination, il voit

l'oiseau, il l'entend, il est complètement dupe de cette vision. C'est ce

que Sidis[6] exprime dans un langage très clair, mais un peu schématique,

quand il dit qu'il existe en chacun de nous des centres d'ordre différent:

d'abord les centres inférieurs, idéo-moteurs, centres réflexes et

instinctifs, et ensuite les centres supérieurs, directeurs, sièges de

la raison, de la critique, de la volonté. L'effet de la suggestion est

d'imprimer le mouvement aux centres inférieurs, en paralysant l'action des

centres supérieurs; la suggestion crée par conséquent, ou exploite un état

de désagrégation mentale. Il y a beaucoup de vrai dans cette conception,

quoique la distinction des centres inférieurs et supérieurs soit un peu

grossière. Je ne pense pas qu'il soit nécessaire de faire intervenir dans

l'explication, même sous forme d'image, une idée anatomique sur les centres

nerveux; je préférerais, quant à moi, distinguer un mode d'activité simple,

automatique et un mode d'activité plus complexe, plus réfléchi, et admettre

que par suite de la dissociation réalisée par la suggestion, c'est le mode

d'activité simple qui se manifeste, le mode complexe étant plus ou moins

altéré.

[Note 5: Voici une phrase cueillie dans un ouvrage tout récent: la

suggestion n'est-elle pas l'art d'utiliser l'aptitude que présente un sujet

à transformer l'idée reçue en acte?]

[Note 6: _The Psychology of Suggestion_. New-York, 1898, p. 70.]

Un clinicien bien connu, M. Grasset, a du reste montré récemment

l'inconvénient que peut présenter la schématisation à outrance des

phénomènes de suggestion[7]. Cet auteur a supposé que le pouvoir

de direction et de coordination résidait dans un centre spécial de

l'encéphale, le centre O; et que les actes automatiques sont produits par

des centres inférieurs réunis par des fibres associatives, et formant un

polygone qui se suffit à lui-même. Cette supposition lui permet de définir

plusieurs cas d'automatisme et de dédoublement sous une forme qui est très

pittoresque, mais qui, prise à la lettre, conduirait à de graves erreurs.

[Note 7: _Leçons de clinique médicale. L'automatisme psychologique_.

Montpellier, 1896.]

La distraction, par exemple, serait une dissociation entre le centre O et

le polygone: «quand Archimède sort dans la rue en son costume de bain,

criant _Eureka_, il marche avec son polygone et pense à son problème avec

son centre O.» Erasme Darwin a raconté l'histoire d'une actrice qui, tout

en jouant et chantant, ne pensait qu'à son canari mourant. «Elle chantait

avec son polygone, et pleurait son canari avec O.» Nous admettons qu'il y

a peut-être quelque avantage, pour la clarté d'une exposition purement

médicale, destinée à des étudiants en médecine, à imaginer un centre

psychique supérieur et un polygone de centres inférieurs; mais on

commettrait une erreur en prenant ces hypothèses simplistes au pied de la

lettre.

Ce centre O, qui ressemble un peu trop à la glande pinéale dans laquelle

Descartes logeait l'âme, que devient-il dans les dédoublements de

personnalité analogues à ceux de Felida qui vit, pendant des mois, tantôt

dans une condition mentale, tantôt dans une autre? Peut-on dire que l'une

de ces existences est une vie automatique, (polygonale, sous-association de

O) et que l'autre de ces existences est une vie complète (avec le polygone

et O synthétisés)? Evidemment non; et l'embarras de Grasset à s'expliquer

sur ce point (voir la page 98) montre le défaut de la cuirasse qui existe

dans la théorie. Il n'y a point de séparation nette entre la vie

psychique supérieure et la vie automatique, au moins à notre avis; la

vie automatique, en se compliquant, en se raffinant, devient de la vie

psychique supérieure, et par conséquent, nous pensons qu'il est inexact

d'attribuer à ces formes d'activité des organes distincts.

Le premier caractère de la suggestion est donc de supposer une opération

dissociatrice; le second caractère consiste dans un degré plus ou moins

avancé d'inconscience; cette activité, quand la suggestion l'a mise en

branle, pense, combine des idées, raisonne, sent et agit sans que le moi

conscient et directeur puisse clairement se rendre compte du mécanisme par

lequel tout cela se produit. L'individu à qui on défend de lever le bras,

rapporte Forel[8], est tout étonné et ne comprend pas comment il peut

se faire que son bras soit paralysé; ce procédé de paralysie, qui s'est

réalisé en lui, et qui est de nature mentale, reste pour lui lettre close;

de même, l'hystérique à qui l'on fait apparaître une photographie sur un

carton blanc, tiré d'une douzaine de cartons tous pareils, et qui retrouve

ensuite ce carton[9], ne peut pas nous expliquer quels sont les repères qui

la guident; ce sont des repères qui sont inconscients pour elle, et cette

inconscience est un caractère de la dissociation.

[Note 8: _Quelques mots sur la nature et les indications de la

Thérapeutique suggestive_. Revue médicale de la Suisse romande, décembre

1898.]

[Note 9: Voir _Magnétisme animal_, par Binet et Féré, p. 166 et seq.]

Enfin, pour achever cette rapide définition de la suggestion, il faut tenir

compte d'un élément particulier, assez mystérieux, dont nous ne pouvons

donner l'explication, mais dont nous connaissons de science certaine

l'existence, c'est l'action morale de l'individu. Le sujet suggestionné

n'est pas seulement une personne qui est réduite temporairement à l'état

d'automate, c'est en outre une personne qui subit une action spéciale

émanée d'un autre individu; on peut appeler cette action spéciale de

différents noms, qui seront vrais ou faux suivant les circonstances: on

peut l'appeler peur, ou amour, ou fascination, ou charme, ou intimidation,

ou respect, admiration, etc., peu importe: il y a là un fait particulier,

qu'il serait oiseux de mettre en doute, mais qu'on a beaucoup de peine à

analyser. Dans les expériences d'hypnotisme proprement dit, ce fait se

produit surtout par ce que l'on appelle _l'électivité_ ou le _rapport_;

c'est une disposition particulière du sujet qui concentre toute son

attention sur son hypnotiseur, au point de ne voir et de n'entendre que ce

dernier, et de ne souffrir que son contact. On a du reste décrit longuement

les effets de l'électivité non seulement pendant les scènes d'hypnotisme,

mais encore en dehors des séances[10].

[Note 10: Voir Pierre Janet. _L'influence somnambulique et le besoin de

direction_, Revue philosophique, février 1897.]

Les premières expériences méthodiques, de moi connues, qui ont été faites

sur des sujets normaux pour établir les effets de la suggestion en dehors

de tout simulacre d'hypnotisme, sont celles du zoologiste Yung, de

Genève[11]. Cet auteur les a décrites un peu brièvement dans son petit

livre sur le sommeil hypnotique. Il raconte que dans son laboratoire,

ayant à exercer des étudiants à l'usage du microscope, il mettait sur le

porte-objet une préparation quelconque, il décrivait d'avance des détails

purement imaginaires, puis il priait les débutants de regarder, de décrire

à leur tour ce qu'ils voyaient; très souvent, dit-il, les étudiants

ont attesté qu'il voyaient les détails annoncés par leur professeur;

quelques-uns même les ont dessinés. Le fait est intéressant, sans doute;

mais on voudrait plus de détails; peut-être n'ont-ils fait le dessin que

par pure complaisance, parce qu'ils voulaient faire plaisir à leur futur

examinateur, et il n'est pas certain qu'ils aient cru voir ce qu'ils ont

dessiné.

[Note 11: E. Yung. _Le sommeil normal et le sommeil pathologique_.

Paris, Doin.]

Sidis[12] a fait dans le laboratoire de Münsterberg, à Harvard, des

recherches analogues. Il faisait asseoir son sujet devant une table, et le

priait de regarder fixement un point d'un écran; cette fixation avait lieu

durant vingt secondes; pendant ce temps-là, le sujet devait chasser toute

idée et s'efforcer de ne penser à rien; puis brusquement, on enlevait

l'écran, découvrant une table sur laquelle divers objets étaient posés,

et il était convenu que lorsque l'écran serait enlevé, le sujet devait

exécuter, aussi rapidement que possible, un acte quelconque laissé à son

choix. L'expérience se déroulait en effet dans l'ordre indiqué; seulement,

quand l'écran était enlevé, l'opérateur donnait à haute voix une

suggestion, comme de prendre un objet placé sur la table, ou de frapper 3

coups sur la table. Cette suggestion de mouvements et d'actes n'a pas été

infaillible, puisqu'elle s'adressait à des personnes éveillées; cependant

Sidis rapporte qu'elle réussissait dans la moitié des cas. Ceux même

qui n'obéissaient pas paraissaient parfois impressionnés, car il en

est quelques-uns qui restaient immobiles, comme frappés d'inhibition,

incapables d'exécuter le plus petit mouvement. Parmi ceux qui obéissaient,

il s'en est trouvé un, jeune homme très intelligent, qui exécutait à la

manière d'un mouvement réflexe l'acte commandé. Quant aux autres, on les

voyait bien exécuter l'acte, mais il était difficile de se rendre compte de

la façon dont ils avaient été impressionnés: si on les interrogeait, si on

leur demandait pourquoi ils avaient obéi, ils répondaient en général que

c'était par simple politesse. L'auteur a raison de douter qu'une telle

explication soit valable pour un si grand nombre de cas. Analysant son

expérience, il a cherché à se rendre compte des raisons pour lesquelles

elle restait obscure. Pour qu'une suggestion réussisse à l'état de veille,

il faut réunir un certain nombre de conditions qui ont pour but de procurer

au sujet un état de calme physique et moral et de diminuer son pouvoir

de résistance. Or, lorsqu'on adresse à haute voix une injonction à une

personne, on emploie la suggestion directe, qui a toujours le tort

d'éveiller la résistance; de là les insuccès fréquents. L'auteur pense que

ce sont surtout les suggestions indirectes qui réussissent pendant l'état

de veille, et les suggestions directes pendant l'état d'hypnotisme.

[Note 12: _Op. cit._, p. 35]

Cette formule présente une netteté très curieuse, mais nous doutons qu'elle

soit absolument juste, et puisse convenir à tous les cas. Ce qui me paraît

entièrement vrai, c'est que la résistance du sujet peut faire échouer les

suggestions directes. Cette cause d'échec est moins à craindre pendant

l'état d'hypnotisme, mais elle n'y subsiste pas moins, et je me rappelle

plus d'un sujet rebelle qui a mis dans un grand embarras son opérateur: un

jour que Charcot montrait quelques-unes de ses hypnotisées à des étrangers,

il voulut faire écrire à l'une d'elles une reconnaissance de dette égale à

un million; l'énormité du chiffre provoqua de la part de l'hypnotisée une

résistance invincible, et pour la décider à donner sa signature il fallut

se borner à lui faire souscrire une dette de cent francs. D'autre part,

j'ai bien constaté que pendant l'état d'hypnotisme, les suggestions données

sous une forme indirecte sont très effectives; au lieu de dire à une malade

rebelle: «Vous allez vous lever!» on obtient un effet qui quelquefois est

plus sûr, en se contentant de dire à demi-voix à un assistant: «Je crois

qu'elle va se lever.» Suivant les circonstances, tel mode de suggestion

réussit et tel autre mode échoue.

Mais revenons à l'étude de l'état normal. Il faut distinguer les

suggestions de sensations et d'idées et les suggestions d'actes; ces

dernières sont toujours difficiles à réaliser, car elles impliquent d'une

part commandement et d'autre part obéissance, et il est bien vrai qu'un

ordre donné sur un ton autoritaire a quelque chose d'offensant qui excite

un sujet à la résistance. Il y aurait donc lieu d'imaginer une forme

d'expérience un peu différente de celle de Sidis.

Un petit détail, assez insignifiant en apparence, est à relever dans les

descriptions de cet auteur. Avant de donner sa suggestion, dit-il, il avait

soin d'engager la personne à regarder un point fixe pendant vingt secondes.

Il ne dit pas pourquoi il a employé cette fixation du regard, ni si les

sujets qui n'avaient pas eu soin de regarder fixement un point étaient plus

suggestibles que les autres. Je pense que cette pratique, qui rappelle

beaucoup le procédé de Braid pour hypnotiser, devrait être étudiée avec

soin dans ses conséquences psycho-physiologiques.

La recherche de Sidis ne comporte point une étude de détail, de psychologie

individuelle sur la suggestibilité; elle nous apprend seulement qu'on peut

faire des suggestions d'actes sur des élèves de laboratoire et réussir ces

suggestions. C'est le fait même de la suggestibilité qui est mis ici en

lumière, et pas autre chose. L'étude de Sidis a donc ce même caractère

préliminaire que les études bien antérieures de Yung.

Un autre auteur, Bérillon, qui s'est beaucoup occupé de l'hypnotisation des

enfants comme méthode pédagogique, vient de publier un opuscule[13] où il

rapporte plusieurs exemples de suggestion donnée à l'état de veille.

[Note 13: _L'hypnotisme et l'orthopédie mentale_, par E. Bérillon,

Paris, Rueff. 1898.]

Ces observations ne rentrent pas absolument dans le cadre de notre travail,

car, ainsi que nous l'avons annoncé, nous ne nous occuperons point des

suggestions dites de l'état de veille, lorsqu'elles sont données d'après

les mêmes méthodes que la suggestion de l'hypnotisme; cependant nous

croyons devoir dire un mot des recherches de Bérillon, à cause de la

curieuse assertion dont il les accompagne.

D'après son expérience, des enfants imbéciles, idiots, hystériques, sont

beaucoup moins facilement hypnotisables et suggestibles que «les enfants

robustes, bien portants, dont les antécédents héréditaires n'ont rien

de défavorable». Ces derniers seraient «très sensibles à l'influence de

l'imitation. Ils s'endorment souvent, lorsqu'on a endormi préalablement

d'autres personnes devant eux, d'une façon presque spontanée. Il suffit de

leur affirmer qu'ils vont dormir pour vaincre leur dernière résistance.

Leur sommeil a toutes les apparences du sommeil normal, ils reposent

tranquillement les yeux fermés[14]».

[Note 14: _Op. cit._, p. 10.]

Voici maintenant ce que l'auteur pense de ceux qui résistent aux

suggestions: «Au point de vue purement psychologique, la résistance

aux suggestions est aussi intéressante à constater qu'une extrême

suggestibilité. Elle dénote un état mental particulier et souvent même un

esprit systématique de contradiction dont il faut neutraliser les effets.

Parfois cette résistance est inspirée par des motifs dont il y a lieu de

ne pas tenir compte. Le plus fréquent de ces motifs est la peur de

l'hypnotisme, que nous arrivons assez facilement à dissiper.

«Le degré de suggestibilité n'est nullement en rapport avec un état

névropathique quelconque. La _suggestibilité, au contraire, est en rapport

direct avec le développement intellectuel et la puissance d'imagination du

sujet. Suggestibilité, à notre avis, est synonyme d'éducabilité_.

«_Le diagnostic de la suggestibilité_.--Ce diagnostic peut être fait à

l'aide d'une expérience des plus simples. Cette expérience a pour objet

d'obtenir chez le sujet la réalisation d'un acte très simple, suggéré à

l'état de veille. Voici comment je procède:

«Après avoir fait le diagnostic clinique et interrogé l'enfant avec

douceur, je l'invite à regarder avec une grande attention un siège placé à

une certaine distance, au fond de la salle, et je lui fais la suggestion

suivante: «Regardez attentivement cette chaise; vous allez éprouver malgré

vous le besoin irrésistible d'aller vous y asseoir. Vous serez obligé

d'obéir à ma suggestion, quel que soit l'obstacle qui vienne s'opposer à sa

réalisation.»

«J'attends alors le résultat de l'expérience. Au bout de peu de temps (une

ou deux minutes) on voit ordinairement l'enfant se diriger vers la chaise

indiquée, comme poussé par une force irrésistible, quels que soient les

efforts qu'on fasse pour le retenir. Dès lors je puis poser mon pronostic,

et déclarer que cet enfant est intelligent, docile, facile à instruire et à

éduquer et qu'il a de bonnes places dans sa classe. Je puis ajouter qu'il

sera très facile à hypnotiser.

«Si l'enfant reste immobile, et déclare qu'il n'éprouve aucune attraction

vers le siège qui lui est désigné, je puis conclure de ce résultat négatif

qu'il est mal doué au point de vue intellectuel et mental, et qu'il sera

facile de retrouver chez lui des stigmates accentués de dégénérescence.

L'opinion des maîtres et des parents vient toujours confirmer ce

diagnostic.»

On sera sans doute étonné, de prime abord, qu'un auteur voie dans la

suggestibilité des signes d'éducabilité; les hypnotiseurs nous ont du reste

habitués aux affirmations tranchantes et inattendues. Delboeuf n'a-t-il pas

soutenu que l'hypnotisme exalte la volonté humaine? Nous pensons inutile de

décrire à nouveau ce que nous entendons par état de suggestibilité,

état dans lequel il y a une suspension de l'esprit critique, et une

manifestation de la vie automatique, et par conséquent nous n'insisterons

pas pour prouver qu'un développement anormal de l'automatisme ne saurait

en aucune façon être une preuve d'intelligence. En somme, ce sont là des

discussions théoriques, qui n'engendrent pas toujours la conviction, et il

vaut bien mieux traiter la question sous une forme expérimentale.

Sur ce dernier point, je crois intéressant de remarquer que Bérillon se

contente d'affirmer sans rien prouver. On aurait été curieux d'avoir sous

les yeux une statistique de bons élèves et de mauvais élèves, et d'étudier

le pourcentage des hypnotisables dans ces deux catégories. C'est ainsi que

nous procédons en psychologie expérimentale, nous donnons nos chiffres,

et nous les laissons parler. L'habitude maintenant est si bien prise que

lorsque nous rencontrons une affirmation sans preuves, nous la considérons

comme une impression subjective, sujette à des erreurs de toutes sortes.

Voilà ce qu'aurait dû se rappeler un auteur américain, M. Luckens[15],

qui dit avoir été très frappé, dans une visite faite à Bérillon, de cette

assimilation de la suggestibilité à l'éducabilité; il aurait dû demander

des preuves, et jusqu'à ce qu'elles lui eussent été fournies, suspendre son

jugement[16].

[Note 15: Luckens. _Notes abroad_, Pedagogical Seminary, 10, 1898.]

[Note 16: Je crois devoir ajouter quelques remarques sur les rapports

pouvant exister entre la suggestibilité d'une personne et son intelligence.

Il me paraît incontestable qu'un certain degré d'intelligence est

nécessaire pour comprendre la suggestion donnée, et une personne qui ne

comprendra pas une suggestion trop complexe pour son intelligence se

trouvera, par ce fait même, incapable de l'exécuter; l'échec ne viendra

pas de son défaut de suggestibilité, mais de son défaut d'intelligence. Je

prends tout de suite un exemple: un enfant d'école primaire ne pourra

pas, par suggestion, résoudre une équation à deux inconnues, ou faire un

problème de calcul intégral. Dans ce sens, on peut dire que l'intelligence

du sujet n'est pas sans relation avec sa suggestibilité. Nous rencontrons

du reste cette relation lorsque nous nous adressons pour nos recherches aux

enfants très jeunes; à cinq ans, et à six ans, un enfant me paraît être

en général beaucoup plus suggestible qu'à neuf ans; mais son extrême

suggestibilité se trouve neutralisée dans bien des cas par son incapacité à

comprendre la suggestion.]

J'ai fait il y a cinq ans environ, en collaboration avec V. Henri, des

expériences de suggestion qui rentrent dans cette catégorie, c'est-à-dire

qui sont la mise en oeuvre de l'autorité morale; ce n'étaient point des

suggestions d'actes ou de sensations; la suggestion était dirigée de

manière à troubler seulement un acte de mémoire. Une ligne modèle de 40

millimètres de longueur étant présentée à l'enfant, il devait la retrouver,

par mémoire ou par comparaison directe, dans un tableau composé de

plusieurs lignes, parmi lesquelles se trouvait réellement la ligne

modèle. Au moment où il venait de faire sa désignation, on lui adressait

régulièrement, et toujours sur le même ton, la phrase suivante: «En

êtes-vous bien sûr? N'est-ce pas la ligne d'à côté?» Il est à noter que

sous l'influence de cette suggestion discrète, faite d'un ton très doux,

véritable suggestion scolaire, la majorité des enfants abandonne la ligne

d'abord désignée et en choisit une autre. La répartition des résultats

montre que les enfants les plus jeunes sont plus sensibles à la suggestion

que leurs aînés: en outre, la suggestion est plus efficace quand

l'opération qu'on cherche à modifier est faite de mémoire que quand elle

est faite par comparaison directe (c'est-à-dire le modèle et le tableau de

lignes se trouvant simultanément sous les yeux de l'enfant); voici quelques

chiffres:

NOMBRE DES CAS OÙ LES ENFANTS ONT CHANGÉ LEUR RÉPONSE

Dans la Dans la comparaison Moyenne.

mémoire. directe.

Cours élémentaire. 89% 74% 81,5%

-- moyen. 80% 73% 76,5%

-- supérieur. 54% 48% 51%

Dans ces chiffres sont confondus les enfants qui, avant la suggestion, ont

fait une désignation exacte de la ligne égale au modèle, et les enfants qui

ont fait une désignation fausse. Il faut maintenant distinguer ces deux

groupes d'enfants, dont chacun présente un intérêt particulier. Les enfants

qui se sont trompés une première fois font en général une désignation plus

exacte, grâce à la suggestion; ainsi, si l'on compte ceux dont la seconde

désignation se rapproche plus du modèle que la première, on en trouve 81

p. 100, tandis que ceux qui s'en éloignent davantage forment une petite

minorité de 19 p. 100. Quant aux enfants qui ont vu juste la première fois,

ils sont remarquables par la fermeté avec laquelle ils résistent à la

suggestion, qui, dans leur cas, est perturbatrice; 56 p. 100 seulement

abandonnent leur première opinion, tandis que dans le cas d'une réponse

inexacte, il y en a 72 p. 100 qui changent de désignation.

Je ferai remarquer que cette étude de V. Henri et de moi a été conçue dans

un esprit un peu différent de celui qu'on trouve dans d'autres travaux du

même genre. Nous ne nous sommes pas simplement proposés de montrer que les

enfants, ou que tels et tels enfants sont suggestibles, mais nous avons

cherché à préciser le mécanisme de cette suggestibilité, en étudiant les

conditions mentales où la suggestion réussit le mieux; on a vu que la

suggestion réussit le mieux dans les cas où la certitude de l'enfant, sa

confiance est le plus faible, par exemple lorsqu'il fait sa comparaison de

mémoire au lieu de faire une comparaison directe, ou lorsqu'il a fait

une première comparaison erronée; d'où l'on pourrait déduire cette règle

provisoire que: la suggestibilité d'une personne sur un point est en raison

inverse de son degré de certitude relativement à ce point.

Il y a donc un progrès, me semble-t-il, entre cette recherche de V. Henri

et de moi, et quelques-unes des recherches antérieures. Nous ne nous sommes

pas contentés d'observer l'existence de la suggestibilité à l'état

de veille, nous avons en outre pu apprécier les degrés de cette

suggestibilité, ce qui nous a permis d'établir que ce degré varie avec

l'âge de l'enfant, et varie aussi suivant la justesse de son coup d'oeil ou

suivant qu'il fait la comparaison avec la mémoire ou avec sa perception.

Mais hâtons-nous d'ajouter que l'appréciation que nous avons pu faire des

degrés de suggestibilité est encore bien rudimentaire; pour savoir que les

enfants sont plus suggestibles à tel âge qu'à tel autre, et dans telle

condition que dans telle autre, qu'avons-nous fait? Nous avons employé la

méthode statistique; à tel âge, avons-nous calculé, il y a 81 enfants sur

100 qui obéissent à la suggestion, tandis qu'à un âge plus avancé, on n'en

trouve plus que 51 pour 100 de suggestibles. Ce procédé d'évaluation

n'est possible qu'à la condition d'opérer sur un grand nombre de sujets;

évidemment, ce n'est pas un procédé directement applicable à la psychologie

individuelle; il ne pourrait pas servir à déterminer dans quelle mesure un

enfant particulier est suggestible.

Dernièrement, un anthropologiste italien, Vitale Vitali[17], a reproduit

nos expériences dans les écoles de la Romagne, et il est arrivé à des

résultats encore plus frappants que les nôtres. Il a constaté comme nous

que les changements d'opinion se font bien plus facilement dans l'opération

de mémoire que dans la comparaison directe; le nombre de ceux qui changent

d'opinion est à peu près le double dans le premier cas; il a vu aussi que

cette suggestibilité diminue beaucoup avec l'âge, et enfin qu'elle est

moins forte chez ceux qui ont vu juste la première fois que chez ceux qui

s'étaient trompés. Nos chiffres étaient les suivants: pour ceux ayant vu

juste la première fois, les suggestibles étaient de 56 p. 100, tandis que

pour ceux qui s'étaient trompés, les suggestibles étaient de 72 p. 100. Les

résultats de Vitale Vitali sont encore plus nets; pour le premier

groupe, il trouve 32 p. 100, et pour le second 80 p. 100. C'est donc une

confirmation sur tous les points.

[Note 17: _Studi antropologici_, Forli, 1896, p. 97.]

Le même auteur a imaginé une variante curieuse de l'expérience susdite,

en appliquant deux pointes de compas sur la peau d'un élève, et en lui

demandant, lorsque l'élève avait accusé une pointe ou deux: «En êtes-vous

bien sûr?» Les élèves de moins de quinze ans ont changé d'avis sous

l'influence de cette suggestion, dans le rapport de 65 p. 100, et les

élèves de plus de quinze ont changé dans le rapport de 44 p. 100; c'est une

nouvelle démonstration de l'influence de l'âge sur la suggestibilité. Comme

l'auteur le fait remarquer, cette méthode renferme une plus grande cause

d'erreur que les exercices sur la mémoire visuelle des lignes, parce que le

sens du toucher se perfectionne rapidement au cours des expériences et cela

change les conditions.

Ainsi que nous l'avons fait nous-mêmes, Vitali insiste sur l'importance de

la personnalité de l'expérimentateur, personnalité qui fait beaucoup varier

les résultats. Il déclare même qu'ayant répété après quelque temps les

mêmes tests sur les mêmes sujets, il a trouvé des variations énormes. Nous

croyons qu'il eût été utile d'étudier ces variations et d'en rechercher les

causes.

M. Victor Henri a fait avec M. Tawney[18] quelques expériences sur la

sensibilité tactile, pour étudier l'influence de l'attente et de la

suggestion sur la perception de deux pointes lorsqu'on ne touche qu'un seul

point de la peau; avant chaque expérience on montrait au sujet le compas

avec les deux pointes présentant un écart bien déterminé; puis le sujet

fermait les yeux, et on touchait sa peau avec une seule pointe; sous

l'influence de cette suggestion, les appréciations du sujet sont

profondément troublées; le plus souvent, il perçoit deux pointes au lieu

d'une, et de plus, il juge l'écart d'autant plus grand que l'écart réel

qu'on lui a montré est plus grand. Cela est très curieux, et on pourrait

bien, de cette manière, mesurer la suggestibilité du sujet par le nombre

de fois qu'il perçoit une pointe au lieu de deux; mais il aurait été très

intéressant de savoir s'il y a quelque relation entre la suggestibilité de

la personne et la finesse de sa sensibilité tactile; c'est une question qui

malheureusement n'a pas été examinée.

[Note 18: Voir _Année Psychologique_, II, p. 295 et seq.]

Les expériences de MM. Henri et Tawney sont des expériences de suggestion;

voici pourquoi: il n'y a pas, à proprement parler, d'ordre donné sur un ton

impératif; mais l'idée préconçue de deux pointes est acceptée par le

sujet pendant toute la séance parce qu'il a confiance dans la parole de

l'opérateur et qu'il croit que l'opérateur est incapable de le tromper;

en effet, comme dans les laboratoires de psychologie on ne fait guère

d'expériences de suggestion, les élèves ne sont point habitués à des

expériences de mensonge, et ils ne songent pas à se méfier de ce qu'on leur

dit. C'est donc de la suggestion dans le sens de confiance plutôt que dans

le sens d'obéissance. Ce sont de petites nuances qui se préciseront sans

doute dans les études ultérieures.

La Suggestibilité · 第 1 / 29 段