Ce nouveau et terrible malheur, le plus grand de tous peut-être, qui
venait de me frapper, aurait dû exciter la pitié de nos voisins; ce fut
tout le contraire. Quand j'allai en pleurant, et la tête cachée dans le
capuchon de ma mante, mener au cimetière le corps de mon pauvre père,
j'entendis de tous côtés des cris contre moi.
«La voilà, cette coquine qui a fait assassiner son père! La voilà, cette
dévergondée! Si elle n'avait pas eu une si mauvaise conduite, le pauvre
homme vivrait encore. Ah! c'était un digne homme, celui-là, et qui
méritait bien de n'être pas le père d'une pareille effrontée!... Pauvre
vieux Sans-Souci! il n'aurait pas donné une chiquenaude à un enfant ni
fait de mal à une mouche, mais elle l'a tourmenté toute sa vie et n'a
pas eu de repos qu'il ne fût tué. La misérable! comment ose-t-elle se
montrer dans les rues? On devrait la poursuivre à coups de pierres?»
Voilà, madame, les choses les plus douces qu'on disait de moi et que
j'eus tout le temps d'entendre de notre maison à l'église et de l'église
au cimetière.
Quand le cercueil fut descendu dans la fosse, et quand les premières
pelletées de terre eurent été jetées sur le corps les cris redoublèrent,
et quelques-uns parlaient de me jeter dans la rivière.
A ce moment-là, brisée par la fatigue, par la honte, par le désespoir,
je me trouvai mal et je tombai sans connaissance dans le cimetière même.
Personne, excepté le vieux Bernard, ne s'occupa de me relever; on cria
même que c'était une comédie, que je cherchais à inspirer de la pitié
aux assistants; et quand, ranimée par les soins du père Bernard, je pus
sortir du cimetière et revenir à la maison, on me suivit dans la rue
avec des huées.
Enfin, madame, j'avais bu le calice jusqu'à la lie, et j'étais devenue
comme insensible à tout. Au point où j'étais arrivée, je ne craignais ni
n'espérais plus rien, et la mort même aurait été pour moi un bienfait.
Quant je rentrai chez moi, le vieux Bernard me quitta. C'était un
honnête homme, mais il craignait qu'on ne lui fit un mauvais parti, et
il n'était pas de force ni d'humeur à me défendre seul contre tous. La
mère Bernard, quoi qu'elle aimât beaucoup Bernardine, ne voulait pas non
plus se compromettre pour moi, car on quitte volontiers ceux contre qui
le monde aboie, et ce sont de solides amis ceux qui vous défendent quand
vous êtes seul contre tous.
Ce soir-là, quand je me vis seule au coin de mon feu, à cette place où
mon père était encore assis la veille, je fus prise d'une telle envie de
pleurer et d'un tel désespoir que j'eus un instant l'idée de me briser
la tête contre les murs. Je pensais que j'étais seule au monde,
que Bernard m'avait oubliée ou m'oublierait à coup sûr; que s'il ne
m'oubliait pas, ses parents l'empêcheraient d'épouser une fille sans dot
et déshonorée, qu'il me trouverait vieille et laide à son tour, qu'on
lui ferait cent histoires de moi où je serais peinte comme une mauvaise
fille, et qu'il faudrait qu'il m'aimât d'un amour sans pareil s'il
pouvait résister à tous ces dégoûts. Enfin, mon coeur ne me fournissait
que des sujets de chagrin, et si ce désespoir avait duré quelque temps,
je crois que j'en serais devenue folle.
Pendant que je réfléchissais ainsi, ma petite Bernardine, que j'avais
mise dans son berceau et oubliée, s'écria:
«Papa! papa!»
A ce cri, qui me rappelait si cruellement ma perte, je me remis à
pleurer et j'allais la prendre dans son berceau; mais l'enfant, effrayée
sans doute de voir ma figure pâle et décomposée, détourna la tête et se
mit à crier plus fort:
«Papa! papa!»
Je sentis alors que j'étais mère et qu'il n'était plus temps de se
désespérer.
«Papa est sorti, lui dis-je.
--Il est sorti.... Va-t-il revenir bientôt?
--Je ne sais pas.
--Il reviendra en été? dit l'enfant.
--Oui, mon enfant, en été.»
Ces deux mots la calmèrent. Il faut savoir que, lorsqu'elle demandait
quelque chose qu'il m'était impossible de lui donner, j'avais l'habitude
de lui promettre de le donner en été, et ce mot dont elle ne connaissait
pas le sens lui faisait autant de plaisir que si j'avais fait sa
volonté.
Au bout d'un instant, Bernardine s'endormit dans mes bras, et je la
plaçai sur son lit.
Je demeurai enfermée chez moi pendant plusieurs jours sans voir personne
car les parents mêmes de Bernard m'avaient abandonnée, et mes soeurs et
mes beaux-frères ne voulaient plus me voir. Enfin, il fallut sortir et
aller chercher de l'ouvrage à l'atelier.
Aussitôt qu'on me vit paraître, ce ne fut qu'un cri contre moi. Toutes
mes camarades se levèrent pour me chasser et déclarèrent qu'elles
partiraient si je rentrais au milieu d'elles. Madame, j'étais si
désespérée que je ne ressentis pas ce terrible affront comme j'aurais
fait en toute autre circonstance; je m'assis sur une chaise en faisant
signe que je ne pouvais plus me soutenir, ni parler, et que je priais
qu'on eût pitié de moi.
Mais le triste état où j'étais ne m'aurait pas sauvée de cette avanie si
Matthieu le contre-maître n'avait pas pris mon parti.
«Que lui voulez-vous, dit-il, à cette pauvre Rose-d'Amour? Elle a un
enfant; eh bien! et vous, n'avez-vous pas fait tout ce qu'il faut faire
pour en avoir aussi? Asseyez-vous et tenez-vous tranquilles, ou si
quelqu'une de vous remue je la mets à la porte de l'atelier. Et vous
Rose, allez à votre métier. C'est moi qui aurai soin de vous.
--Il aura soin! il aura soin! dit tout bas en grondant l'une des plus
furieuses. Est-ce qu'il va prendre la succession de Bernard?»
Matthieu l'entendit et lui donna un grand coup de poing sur l'épaule.
«Tais-toi, dit-il, ou je vais raconter tes histoires.»
Cette menace fit taire tout le monde, mais on ne cessa par pour cela
de me haïr et de me persécuter secrètement; cependant, c'était déjà
beaucoup de pouvoir travailler et vivre.
Vous êtes étonnée, madame, et vous croyez peut-être que j'avais affaire
à de très-méchantes femmes. Pas du tout: elles n'étaient ni meilleures
ni plus mauvaises que celles qu'on voit tous les jours dans la rue; mais
elles me voyaient à terre et me frappaient sans réflexion, comme on fait
toujours pour le plus faible, dans le grand monde aussi bien que dans le
petit.
Quand je revins chez moi, j'y trouvai la mère de Bernard, qui gardait
ma petite fille pendant que j'étais à l'atelier. Elle fut bien contente
d'apprendre que j'avais enfin trouvé de l'ouvrage.
«Est-ce que tu vas vivre seule? me dit-elle.
--Et comment voulez-vous que je vive? Mes soeurs ne veulent pas de moi.»
Je vis qu'elle était tentée de m'offrir un logement dans sa maison,
mais qu'elle n'osait me le proposer de peur de s'engager et d'engager
Bernard. D'ailleurs, son mari pouvait le trouver mauvais: il avait
été très fâché du bruit qui s'était fait et des paroles qu'il avait
entendues le jour de l'enterrement de mon père; il ne voulait pas
s'exposer à une seconde algarade. C'était un homme sage et voyez-vous,
madame, les hommes de ce caractère n'aiment pas à s'exposer sans
nécessité.
Je vécus donc seule, ne sortant que pour aller le dimanche à la messe et
tous les autres jours à l'atelier. Je commençai aussi à réfléchir et à
écouter avec plus de soin les exhortations qu'on faisait en chaire tous
les dimanches.
Jusque-là j'avais entendu, sans les comprendre, les paroles de
l'Évangile que lisait le curé dans sa chaire, ou plutôt, comme font les
enfants, je marmottais des prières dont je n'avais jamais cherché le
sens; mais quand je sentis que j'étais seule sur la terre, et que je ne
pouvais attendre de consolation de personne, je commençai à réfléchir
et à vouloir causer avec Dieu même, puisqu'on dit qu'il écoute également
tout le monde, et qu'il n'est pas besoin d'être savant pour l'entretenir
face à face.
En récitant les premiers mots de la prière que je faisais soir et matin:
«Notre Père qui êtes aux cieux,» je fus étonnée de n'avoir jamais pensé
à ce que je commençai à me faire du ciel une idée que je n'avais jamais
eue auparavant.
Je me souvins que mon père, qui n'était pourtant pas un savant, m'avait
souvent dit que le ciel était tout autre chose que ce qu'on se figure;
que c'était une espace immense où roulaient des milliards d'étoiles, et
que ces étoiles étaient un million de fois plus éloignées de nous que
le soleil, et qu'elles étaient elles-mêmes des soleils, et qu'autour de
chacun de ses soleils tournaient des quantités innombrables de mondes
plus grands que la terre entière et la mer; et je fis réflexion que si
notre soleil était si petit en comparaison de cet espace immense, et
si petite notre terre en présence du soleil, et si petite ma ville en
présence de la terre entière, et moi si petite dans cette ville même, ce
n'était pas la peine de s'occuper de mes voisins, ni de leur haine, ni
de leur mépris; que la vie ici-bas était assez courte pour qu'on pût
eu oublier facilement et promptement toutes les douleurs; que si ce
voisinage m'était insupportable, je pouvais me réfugier dans ma chambre
et que mon âme trouverait aisément un abri dans ces pensées et dans ces
espérances, qu'il n'était au pouvoir de personne de m'enlever.
Je pensai aussi que cette vie éternelle dont nous parlait le curé
n'était peut-être pas autre chose qu'une vie nouvelle dans un monde
meilleur, où je pourrais aisément trouver une place si je remplissais
tous mes devoirs sur la terre; je pensai aussi avec joie que si j'avais
commis une grande et inexcusable faute, je l'avais très cruellement
expiée; que le départ de Bernard, la mort de mon père, la haine et le
mépris de mes voisins étaient des châtiments dont la justice divine
pouvait se contenter, et que s'il m'arrivait de quitter cette vie avant
le retour de Bernard, je pouvais espérer, ne m'étant pas révoltée contre
ma destinée, qu'elle cesserait de me poursuivre dans un autre monde, et
que je pourrais rejoindre mon père et vivre heureuse à mon tour.
Ces réflexions, que je vous dis bien, mal, et que je ne fis pas en un
jour, commencèrent à rendre mon esprit plus tranquille. Je ne craignais
plus comme auparavant de tomber dans un affreux désespoir; ou plutôt,
comme j'étais étendue toute meurtrie au fond du précipice, je ne
craignais plus aucune chute ni aucune meurtrissure. Cependant mes
épreuves n'étaient pas terminées.