Un soir, la mère de Bernard entra chez nous avec son mari. Elle tenait à
la main une grande lettre ouverte qui me fit battre le coeur dès que je
l'aperçus.
«Eh bien! Rose-d'Amour, dit-elle en m'embrassant, voici des nouvelles de
Bernard. Il n'est pas mort, il n'est pas estropié: il est vainqueur du
sultan de Maroc; il a les galons de caporal; il a pris la _tante_ du
sultan. Ah! pour ça, je ne n'y comprends rien. Que veut-il faire de la
tante du Sultan? Il valait bien mieux prendre son neveu; mais il paraît
qu'il courait à bride abattue et que Bernard, qui était à pied et qui
portait son sac et son fusil, n'a pas pu le rattraper. C'est égal,
c'est bien drôle de laisser là sa tante. Pourquoi l'avait-il menée à la
bataille?
--Voyons, dit le vieux Bernard, donne-moi la lettre pour que je la lise,
car tu nous la racontes si bien que je n'y comprends plus rien.
--Et qu'est-ce que tu comprends, vieux fou? Tu ne sais pas seulement
faire cuire ta soupe, et si tu fermais les yeux tu ne saurais pas la
manger. Écoute-moi cette lettre, Rose, et tu verras les belles choses
qu'il dit pour toi et pour moi.»
En même temps, elle commença sa lecture. Tenez, madame, voici la lettre:
«Isly.... 1845.
«Ma chère mère,
«La présente est pour vous dire que je me porte bien et que je souhaite
que la présente vous trouve dans le même état qu'elle me quitte,
c'est-à-dire joyeuse et bien portante, ainsi que mon père, le vieux
Sans-Souci et ma petite Rose-d'Amour, et mes parents, et mes amis, et
toutes mes connaissances.
«Subséquemment, je viens d'être fait caporal avec des galons dont
auxquels je me suis fait sensiblement hommage pour la circonstance de ce
que les Morocains sont venus nous attaquer pendant que nous mangions la
soupe, ce qui m'a dérangé notoirement, vu qu'il est sensible qu'on ne
peut manger la soupe et faire le coup de feu avec commodité, et qu'il
faut choisir substantiellement entre la soupe et l'étrillement du
moricaud, dont j'ai choisi l'étrillement, dans l'espérance de manger
plutôt ma soupe et plus tranquillement, ce qui n'a pas manqué.
«Insensiblement le sultan de Maroc, qu'on appelle Raman, Karaman ou
quelque chose de pareil, vu que dans son pays on est comme qui dirait
aux galères et qu'on y rame à perpétuité, à cause du soleil qui est
chaud comme braise et qui rend noirs comme charbon ceux qui ont la
négligence de le regarder en face, ce pauvre sultan, que je dis, a eu
l'imprudence de venir se frotter contre ma baïonnette, dont je lui ai
montré la pointe avec l'intention de la lui mettre dans la poitrine
comme dans un fourreau; mais que le moricaud, pénétrant mon dessein, m'a
grossièrement montré le dos, comme s'il avait eu besoin d'un lavement;
mais que je n'ai pas eu le temps d'obtempérer à son désir, vu qu'il
était déjà loin et que ma baïonnette conséquemment n'a pas des ailes
comme les oiseaux, et que, comme dit l'autre, ce n'est pas la peine
de courir après la mauvaise compagnie, et que, s'il m'a fait une
impolitesse en me tournant le dos, je puis bien lui pardonner
diamétralement en long et en large, vu qu'il a fait le même affront au
maréchal Bugeaud et à tous les officiers et sous-officiers du régiment,
et que le sergent-major m'a dit qu'il aurait fait la même chose au grand
Napoléon lui-même.
«Itérativement et sans tarder, j'ai couru droit vers sa tente, qui était
étendue sur six bâtons dorés et qui prenait l'air au soleil, et que moi
et Dumanet nous l'avons emportée à nous deux sur nos épaules et qu'on a
dit que nous aurions la croix, ou du moins que mon capitaine l'aurait,
ce qui honore toute la compagnie et subséquemment le simple soldat, dont
auquel du reste mon capitaine a bien voulu me dire que je serais mis à
l'ordre du jour et que j'aurais les galons de caporal, ce qui m'a fait
plaisir, vu que je sais que tu es glorieuse de ton fils et que tu seras
bien aise d'apprendre qu'il est le brave des braves ou qu'il ne s'en
faut de guère, mais qu'il t'aime toujours par-dessus toute chose,
mère Bernard, excepté toutefois ma chère Rose-d'Amour que j'espère qui
m'attendra toujours, et qui sera éternellement ma chérie.
«Je compte que tu m'écriras bientôt pour me donner de tes nouvelles,
et subséquemment de celles de mon père, de Rose-d'Amour et de toute la
famille, et que tu me diras qui est-ce qui vit et qui est-ce qui meurt,
et qui est-ce qui se marie, et je t'embrasse sur les deux yeux.
«Ton fils honoré,
«Bernard.»
«Dis à Rose-d'Amour que je voulais lui envoyer la tente du sultan, mais
qu'on va l'embarquer pour la France et la donner au roi Louis-Philippe,
qui pourra la montrer, s'il veut, à tous ces badauds de Parisiens.
Dis-lui aussi que voici bientôt deux ans que je suis loin d'elle et que
nous n'avons plus que cinq ans à attendre.»
Je ne sais pas, madame, ce que vous pensez de cette lettre, mais, pour
moi, elle me fit un effet dont vous ne pouvez pas avoir d'idée. Tout
ce que j'avais souffert, je l'oubliai en un instant. Je ne pensai plus
qu'au bonheur de revoir Bernard, et, s'il faut le dire, ses galons de
caporal me rendaient toute fière. Je pensai tout de suite qu'il avait
gagné la bataille à lui tout seul, et que c'était une grande injustice
de ne pas lui donner la croix et de ne pas mettre son nom dans tous
les journaux; et j'enviai la mère de Bernard, qui pouvait s'en aller et
montrer sa lettre dans tout le quartier et se faire honneur de son
fils, comme j'aurais voulu me faire honneur de mon mari et du père de ma
petite Bernardine.
Mon père, qui avait tout entendu, et qui n'en faisait pas semblant,
parut plus content qu'à l'ordinaire, et pendant quelques jours je fus
presque heureuse. Hélas! madame, ce n'était qu'un moment de repos dans
ma douleur, et ce que j'avais souffert n'était rien auprès de ce que
j'avais à souffrir encore.
Un soir, c'était pendant l'été, après souper, mon père tenait ma petite
Bernardine dans ses bras et était assis sur un banc devant la porte.
Il s'amusait à la faire sauter sur ses genoux et la faisait rire aux
éclats, lorsqu'un homme qu'il connaissait vint à passer. C'était un
mauvais ouvrier, méchant, querelleur, ivrogne, et qui avait eu quelque
dispute avec mon père deux mois auparavant, je ne sais plus à quel
sujet.
Quand cet homme vit mon père ainsi occupé, comme il avait bu ce jour-là,
il voulut l'insulter et lui dit:
«Bonsoir, _Sans-Souci_, comment va ta petite bâtarde?»
A ces mots, mon père, qui était l'homme le plus doux du monde et le plus
ennemi des batailles, devint pâle comme un mort; il déposa Bernardine à
terre, et saisissant l'homme aux cheveux, il le roula dans la poussière
et l'accabla de coups de pied et de coups de poing.
Les voisins voulurent l'arracher de ses mains, mais mon père y allait
avec tant de rage qu'on ne put jamais délivrer l'autre; à peine si l'on
parvint à le relever à demi, tout sanglant et la bouche écumante.
Cependant, à force de frapper, mon père, fatigué, finit par lâcher
prise. A ce moment, l'autre ayant ses deux mains libres, tira de sa
poche un compas (c'était un charpentier comme mon père) et l'en frappa
deux fois dans la poitrine. Mon père tomba aussitôt, et l'autre se sauva
sans qu'on pût l'arrêter.
Jugez, madame, quel spectacle pour moi qui voyais toute cette bataille
commencée à cause de moi, et qui ne pouvais pas l'empêcher. Je me jetai
sur mon père pour le relever; mais il était en tel état qu'il fallut
le porter sur son lit. On appela le médecin, qui secoua la tête et dit
qu'il n'avait pas deux heures à vivre.
«Puisqu'il en est ainsi, dit mon père, sortez tous: je veux parler à ma
fille.»
Mes yeux se fondaient en eau. Je ne pouvais plus parler. Je m'avançai
vers son lit.
«Embrasse-moi, dit-il, ma chère enfant, et réconcilions-nous, puisque je
vais mourir. Dieu me punit d'avoir été peut-être trop sévère avec toi,
après avoir été trop négligent.
--Oh! père, tu me pardonnes!»
Et je l'embrassai de toutes mes forces.
«Je ne te pardonne pas, ma pauvre Rose, dit-il, c'est Dieu seul qui
pardonne. Moi, je t'aime. Qu'est-ce que je pourrais te reprocher? Ne
m'as-tu pas aimé, soigné, caressé? As-tu été ingrate ou méchante avec
moi? Jamais. Et si tu as manqué à tes devoirs de femme, n'est-ce pas
toi qui en as porté la peine? Va, je t'aime, et si je regrette quelque
chose, c'est de te laisser seule et sans protection sur la terre, car
tes soeurs, je le sais, sont tout occupées de leurs maris et de leurs
enfants, comme il est naturel, et ne pourront jamais t'aider. Je ne
puis plus rien pour toi que te donner cette maison. Je te la donne. Tes
soeurs ont reçu leur dot. Toi, attends Bernard, puisqu'il le faut, et
élève Bernardine mieux que je ne t'ai élevée. Je ne te demande pas de la
rendre meilleure et plus douce que toi, car tu as toujours été bonne et
soumise envers moi, ni plus laborieuse, car je ne t'ai jamais vu
perdre une minute, mais de la surveiller mieux. Hélas! tu vois tous les
malheurs qui naissent d'un moment d'oubli. Apporte-moi Bernardine.»
Il la prit dans ses bras, la regarda un moment, l'embrassa, et me la
rendit en disant:
«C'est tout ton portrait; elle sera aussi jolie que toi.»
Quelques moments après, le prêtre entra et resta seul pendant une
demi-heure avec lui. Quand il fut sorti, je revins à mon tour, je pris
la main de mon père; il fit un effort pour me sourire encore, et mourut.
Je me trouvai seule sur la terre, avec Bernardine qu'il fallait
protéger, quand j'avais moi-même si grand besoin de protection.