Le meurtrier de mon père ayant été arrêté, fut jugé deux mois après à
la cour d'assises. Je fus forcée, comme témoin, d'assister au jugement.
Nouvelle douleur, qui recommençait l'ancienne.
Ah! madame, si vous saviez dans quels termes les magistrats me
parlèrent, comme on me fit entendre, en m'interrogeant, que j'étais
une fille perdue, comme tous les témoins déclarèrent que j'avais une
réputation déplorable, comme le procureur du roi me renvoya à ma place
d'un air de mépris en relevant la manche de sa robe, comme on rejeta sur
moi tous les torts de la querelle, comme l'avocat de celui qui avait tué
mon père fit l'éloge de son client, comme il assura que mon pauvre père,
le vieux _Sans-Souci_, était un homme sans moeurs, un vagabond, mal
famé; que sais-je encore (hélas! pauvre père! un si bon ouvrier,
si laborieux et si doux! et c'est moi qui lui attirais toutes ces
injures!)? comme il ajouta que son client avait donné une marque
d'intérêt et d'amitié à mon père en lui demandant des nouvelles de sa
petite-fille; comment mon père, qui était toujours (à son dire) ivrogne
et furieux, avait répondu par des injures et des coups à cette marque
d'amitié; comme il avait voulu assommer le client, pris en traître (en
traître!) et forcé de se défendre, avait résisté de son mieux; comment
un compas s'était trouvé dans sa poche: comment mon père avait voulu
le prendre et l'en frapper; comment l'autre s'était débattu et mon père
s'était enferré, ce qu'on pouvait appeler «une justice de la divine
Providence.».
Enfin, madame, il parla tant et si bien; il leva si souvent les bras
vers le ciel et les fit retomber sur la barre, il invoqua les présents
et les absents, et il dit de si belles choses de son client et de si
laides de mon père et de moi, que l'assassin fut acquitté et que le
peuple le reconduisit en poussant des cris et en applaudissant à la
sentence; et moi, pour échapper aux coups de pierres et aux huées,
j'attendis la nuit, je traversai la ville en courant, et m'enfermai chez
moi en grande peur d'être poursuivie. C'est la justice des hommes.
Quand je rentrai, ma petite Bernardine me tendit les bras en riant; je
la pris à mon cou, je la serrai de toutes mes forces sur ma poitrine,
comme si l'on avait voulu me l'arracher, et je me sentis consolée.
Après tout, grâce à mon travail et au petit jardin que mon père m'avait
laissé, je n'avais ni froid ni faim, et je pouvais vivre en paix, entre
ma famille et Dieu. Combien de malheureux voudraient pouvoir en dire
autant!
Cependant je comptais les jours, les mois et les années qui me
séparaient encore de Bernard. Lui seul me restait sur la terre; mais
s'il venait à m'abandonner, je me sentais tout à fait découragée, car
les réflexions pieuses et la confiance en Dieu pouvaient bien m'adoucir
l'amertume de la vie, mais non pas me la rendre précieuse et me la faire
aimer. L'amour seul pouvait faire ce miracle.
Une chose surtout, quand j'étais seule, m'inquiétait cruellement.
Pourquoi ne m'écrivait-il pas? Il est vrai que je ne savais pas
l'écriture (c'est un de nos grands malheurs à nous, pauvres ouvrières),
mais la mère Bernard aurait dû me lire ses lettres.
Quand je l'interrogeais, elle répondait toujours:
«Bernard va bien, il sera sergent un de ces jours. Son capitaine est
très-content. S'il veut être officier, il le sera, et même colonel.
--Colonel!»
A vous dire le vrai, madame, je ne sais pas trop ce que c'est qu'un
colonel; mais j'ai toujours entendu dire qu'il faut être si riche et si
grand seigneur pour en porter les épaulettes, que j'avais peine à
croire que Bernard pût être colonel, et cependant, en y pensant bien, je
trouvais que personne n'en pouvait être plus digne.
J'ai su depuis que la mère de Bernard ne me disait pas tout. Son fils
m'avait écrit, mais en mettant sa lettre dans celle de sa mère, parce
qu'il désirait que sa mère me la lût tout haut elle-même, et aussi parce
qu'il avait peur que mon pauvre père (le vieux Sans-Souci), dont il
ignorait la mort, ne voulût l'intercepter; en quoi il se trompait
des deux côtés, car mon père me laissait toute liberté, et la mère de
Bernard, qui commençait à se dégoûter de moi à cause de tout le bruit
qu'on avait fait, et qui rêvait de voir son fils officier, et qui aurait
voulu lui faire épouser la fille d'un notaire, garda soigneusement
toutes les lettres sans m'en dire un seul mot.
Enfin, j'étais arrivée à l'âge de vingt-deux ans; Bernard n'avait plus
que deux ans de service à faire, et je commençais à espérer la fin de
mes peines, lorsqu'un soir le contre-maître Matthieu, qui n'avait jamais
cessé de me faire la cour mais que j'avais tenu à distance, s'avisa de
me demander un rendez-vous.
Il faut vous dire que sa femme était morte depuis deux mois, et
qu'avantageux comme il l'était, il avait toujours cru qu'il n'y avait
que cet obstacle entre nous. Je le priai de me laisser tranquille.
«Écoute, dit-il, il faut que tu aies un amoureux caché, car de vivre
ainsi seule et d'attendre quelqu'un qui ne viendra jamais, ce n'est pas
naturel.»
Je haussai les épaules sans répondre, et je rentrai chez moi.
Il était à peu près dix heures du soir; Bernardine était déjà couchée
et j'allais me coucher moi-même, lorsque j'entendis qu'on frappait à
la vitre deux coups légers. Je n'eus pas grand peur d'abord, car il n'y
avait rien à prendre chez moi, et la mère de Bernard venait quelquefois
chez moi le soir et frappait de la même manière pour se faire entendre.
Je me levais donc et j'ouvris la fenêtre sans défiance.
«Est-ce vous, mère?»
Pour toute réponse, un homme sauta dans la chambre qui était au
rez-de-chaussée et au niveau de la rue. Aussitôt je poussai un cri.
«Tais-toi, dit-il. C'est moi, Matthieu. Ne me reconnais-tu pas?»
Je reculai, moitié de frayeur, moitié de colère:
«Je ne vous connais pas. Que me voulez-vous? Sortez, ou j'appelle.
--Pas de bruit, Rose. On viendrait, on me trouverait ici, et l'on
croirait que tu m'as fait venir. Expliquons-nous tranquillement.
--Je ne veux pas m'expliquer, lui dis-je avec force. Sortez d'ici!
--Allons, tu fais la méchante; tu as tort. Je t'aime, tu le sais bien.
Tu es seule, je suis seul aussi, car mes enfants ne comptent pas. Nous
pouvons vivre ensemble.
--Va-t'en, Matthieu, ou je crie: Au feu!»
A ces mots, il saute tout à coup sur moi et veut me fermer la bouche.
Mais je me dégage à la faveur de l'obscurité; je saisis une chaise, et
la jette dans ses jambes. Il tombe, j'ouvre la porte, et je me mets à
courir comme une folle dans la rue.
Dès qu'il vit que je m'étais échappée, il sortit lui-même, et pour
éviter d'être rencontré, il descendit à travers les jardins qui vont de
ce côté-là jusqu'à la rivière.
Quand je vis qu'il était parti, je rentrai moi-même toute tremblante
dans la maison, je fermai soigneusement la porte et la fenêtre, je mis
un bâton à côté de mon lit pour me défendre si j'étais attaquée la nuit,
et je dormis assez tranquillement jusqu'au lendemain.
Je ne parlai de cette aventure à personne, et on ne l'aurait pas connue
si un voisin qui par hasard était dans son jardin, n'avait aperçu au
clair de lune Matthieu qui fuyait du côté de la rivière. Il le reconnut
sur-le-champ, et n'eut rien de plus pressé que d'en parler le lendemain
à tout le quartier.
Ce fut une rumeur générale. Si le feu avait pris à trois maisons à la
fois, on n'en aurait pas fait plus de bruit.
On fit d'abord raconter au voisin tout ce qu'il avait vu.
«A quelle heure?
--A dix heures.
--C'était Matthieu? L'avez-vous bien reconnu?
--Parbleu! si je l'ai reconnu! il a laissé sa casquette dans mon jardin.
--Et d'où venait-il?
--Ah! pour cela, je n'en sais rien.
--Je le sais, moi, dit une femme. Il venait de chez Rose-d'Amour.»
A ce nom, tout le monde se mit à crier:
«En voilà une gaillarde, une effrontée! Rien ne pourra donc la corriger?
Comment! elle va débaucher les pères de famille, maintenant!
--Faites attention à ce que je vous dis, ajouta une de mes camarades
d'atelier, il y aura encore quelqu'un de tué pour cette malheureuse.
--Ce n'est pas étonnant, dit une vieille femme. Les hommes n'aiment que
ces créatures-là?»
Et cette fois encore, on rejeta sur moi tous les torts. C'était moi qui
avais encouragé Matthieu. Du vivant de sa femme, je l'avais reçu chez
moi tous les soirs. Quelqu'un dit qu'il l'avait vu sortir de ma maison à
trois heures du matin. On plaignit la pauvre défunte, on assura qu'elle
était morte du chagrin de voir la mauvaise conduite de son mari; enfin
tout ce qu'on avait dit contre moi depuis le départ de Bernard se
réveilla de nouveau, et cette fois je n'avais plus d'appui nulle part.
Mon père était mort, mon pauvre père, le seul être qui m'eût protégée!
Il faut vous dire que j'avais encore, sans le savoir, un nouveau sujet
de tristesse.
Quand je vis que Bernard ne m'écrivait pas et que sa mère ne me parlait
plus de lui que rarement, de loin en loin, j'avais résolu d'apprendre
à lire et à écrire, et d'écrire mes lettres moi-même, car excepté le
catéchisme, qu'on m'avait fait apprendre pour la première communion, je
ne savais absolument rien de ce qu'on enseigne dans les écoles.
Mais en même temps j'étais fort embarrassée d'apprendre, car d'abord,
madame, je n'avais pas la tête bien organisée pour les livres. Cela
vient un peu de naissance, comme vous savez, et mon père, mes soeurs
et moi nous avions la tête si dure qu'il avait fallu renoncer à nous
apprendre à lire.
Cependant, comme je veux fermement ce que je veux, je m'en allai trouver
un pauvre garçon qu'on appelait Jean-Paul, qui était sans famille, sans
parents connus, et sorti, je crois, de l'hospice de Lyon. Ce pauvre
Jean-Paul, qui était boiteux et marqué de la petite vérole, mais doux
comme un mouton et aimé de tout le monde à cause de sa bonté, faisait
le soir, après souper, une école de lecture et d'écriture à sept ou huit
filles de mon âge qui n'avaient pas appris à lire mieux que moi, et qui
en sentaient trop tard la nécessité.
Comme il était garçon tailleur et vivait de son aiguille, sans être
riche, il faisait son école gratis et ne se faisait pas prier pour
écrire les lettres de son quartier. J'allai lui demander de me recevoir
parmi ses élèves.
Le pauvre garçon me regarda en souriant, suivant sa manière, et me dit:
«Tu es bien grande, Rose-d'Amour, pour apprendre l'écriture à ton âge.
Est-ce que tu veux écrire à ton colonel?
--Justement. C'est à mon colonel.
--Au colonel Bernard?
--Oui, au colonel Bernard.
--Eh bien! viens quand tu voudras.»
J'y allai le soir même, et je commençai à travailler si durement et avec
tant d'application à faire des barres, des _a_, des _o_, des _i_, des
_u_, des majuscules, des minuscules, de la ronde, de l'anglaise, de la
bâtarde et de la coulée, que j'en étais bien souvent plus fatiguée que
de bêcher la terre, tant la plume est un outil pesant pour celui qui
n'en a pas l'habitude.
Enfin je commençai à écrire des lettres grandes d'un pouce, puis d'un
demi-pouce, d'un quart de pouce, et finalement de grandeur naturelle, et
quoique je n'aie jamais été grande écrivassière, je puis maintenant me
faire lire et lire les autres.
Pendant ce temps, Jean-Paul pensait à tout autre chose. Un soir, comme
je m'en allais après la leçon, il me retint par le bras, et me fit
signe qu'il avait quelque secret à me dire. Moi, toujours simple et bien
éloignée de croire qu'on pût s'occuper de moi, je restai et je m'assis.
Jean-Paul ferma la porte et s'assit en face de moi.
«Rose-d'Amour, la bien nommée, dit-il, comment me trouves-tu?»
Je crus qu'il voulait rire.
«Très joli garçon,» lui dis-je.
Il secoua la tête.
«Non, non, ce n'est pas cela que je te demande, Rose. Parle-moi
sérieusement, et regarde-moi bien... Écoute, j'ai vingt-six ans, cent
francs d'économies et le mobilier que voilà; je t'aime à la folie.
Veux-tu m'aimer?
--Est-ce que tu vas m'insulter, Jean-Paul?» lui dis-je d'un air triste.
Je me sentais venir les larmes aux yeux.
«T'insulter? moi! Rose-d'Amour! moi, t'insulter! As-tu pu le croire? Je
te demande si tu veux te marier avec moi?»
Je lui tendis la main. Il la baisa et la serra dans les siennes.
«Eh bien, tu acceptes? dit-il. En ce cas, la noce se fera dans quinze
jours.
--Elle ne se fera pas. Tu ne m'as pas comprise, mon bon Jean-Paul. Elle
ne se fera jamais.
--Ah! oui, je le sais, tu aimes Bernard; mais pense-t-il encore à toi,
et reviendra-t-il jamais?
--Qu'il revienne ou non, je l'aime, et j'ai promis de l'attendre.
--Non, tu ne l'aimes pas, s'écria-t-il. Écoute-moi, Rose, je sais ce qui
t'arrête. C'est ta fille. Eh bien! je la reconnaîtrai. On se moquera de
moi, mais je me moquerai des autres à mon tour. Je t'aime et je serai
heureux. Je n'ai pas de parents, pas de famille, je suis un enfant
trouvé, je ne dois compte de rien à personne, et je t'aime. Ne me dis
pas que tu ne m'aimes pas aujourd'hui: je le sais et je te le pardonne;
mais tu m'aimeras un jour. Tu es si bonne! car je te vois depuis cinq
ans, Rose, et je n'ai pas cru un seul mot de ce qu'on a dit de toi. Je
ne le croirais pas quand je l'aurais vu de mes deux yeux. Tu es seule,
sans amis, sans fortune, sans mari, sans amant. Je suis seul comme toi,
et personne ne m'aime; appuyons-nous l'un sur l'autre, aimons-nous et
marions-nous. Va, je ne serai pas jaloux de Bernard. Je te prends telle
que tu es, et je t'aime mieux qu'aucune créature, car tu es la meilleure
fille du quartier; et quoiqu'on t'ait fait bien du mal, tu n'as jamais
cherché à te venger: et la vengeance aurait été pourtant bien facile. Ce
qu'il me faut, c'est une bonne femme, douce et laborieuse, et soigneuse,
et je sais que tu le seras, car tu l'es déjà. Dis un mot, Rose, et tu
feras mon bonheur et peut-être le tien.
Je ne puis vous dire, madame, combien je fus touchée des paroles de
ce pauvre garçon: je sentais bien qu'il disait vrai et qu'il m'aimait
tendrement; mais moi je ne l'aimais pas, et surtout j'avais dans le
coeur un trop tendre souvenir de Bernard.
Comme il vit que je ne répondais rien, il me crut ébranlée et voulut
continuer. Ses yeux bleus, qui étaient pleins de douceur, m'imploraient
encore mieux que ses discours; mais, d'un mot, je lui fermai la bouche.
«Adieu, Jean-Paul. Je te remercie, et tu seras toujours pour moi un
ami, le meilleur et le plus sûr après Bernard; mais ce mariage est
impossible, et je ne remettrai plus les pieds dans cette maison.
--Et tu ne me permettras pas d'aller te voir?
--Non, car tu ne pourrais pas t'empêcher de me parler de ce que je ne
veux plus entendre. Devant Dieu, je suis la femme de Bernard, et je ne
dois entendre de personne un mot d'amour.
A ces mots, je sortis et refermai la porte. Il n'essaya pas de me
retenir, tant il était consterné.
X
Quand on connut l'aventure de Matthieu, le père et la mère Bernard,
qui avaient été jusqu'alors assez bien disposés pour moi, ne purent pas
s'empêcher de croire qu'il fallait que j'eusse fait de grandes avances
à ce misérable, pour qu'il osât entrer chez moi par la fenêtre à dix
heures du soir. Quand chacun eut dit son mot et raconté son histoire, le
père Bernard hocha la tête et dit à sa femme:
«Rose-d'Amour ne sera pas notre fille.
--C'est une dévergondée, dit la mère. On m'assurait encore ce matin
qu'elle recevait trois ou quatre jeunes gens toutes les nuits et, de
plus, monsieur l'adjoint au maire.
--Qu'elle reçoive qui elle voudra, dit le père, j'empêcherai bien
Bernard de l'épouser.
--Et moi aussi, dit la mère. Mais qui aurait cru cela de cette petite
fille que nous avons tenue sur nos genoux, qui était si sage et si
douce, étant enfant! Il faut que Dieu l'ai abandonnée.
Le lendemain, sans perdre de temps, la mère Bernard vint chez moi pour
m'annoncer cette nouvelle. Quoique je connusse déjà par mes camarades
d'atelier tous les bruits qui avaient couru, j'étais loin de m'attendre
à ce dernier coup.
Je ne vous raconterai pas son discours. Je ne l'entendis pas tout
entier. Aux premiers mots, je compris tout, et je reçus comme un coup de
massue sur la tête.
«Ah! mère, lui dis-je, est-ce vous qui devriez me dire une chose
pareille!»
Et je me mis à fondre en larmes.
«Écoute, mon enfant, répondit-elle, mets-toi à ma place. Tu ne penses
qu'à toi; moi, je pense à mon Bernard, et je ne serais pas bien aise
qu'il fût le mari d'une coureuse. Je veux croire que tu n'as rien fait
de mal, et que tu n'attirais chez toi ce Matthieu et tous les autres
que pour chanter les psaumes avec eux et dire les litanies de la sainte
Vierge; mais...
--J'ai attiré Matthieu? moi!
--Ma foi, je répète ce qui se dit. Ils sont là plus de trente qui ont
vu les gens entrer chez toi à toutes heures de la nuit, ou en sortir. Il
faut bien croire de pareils témoins. Et après tout....
--C'est bien, lui dis-je en me levant, car je me sentais indignée, vous
pouvez dire à Bernard ce qu'il vous plaira, mais vous êtes chez moi.
--C'est bon, c'est bon, on s'en va. Ne vas-tu pas faire la princesse
parce que tu t'es mise dans ton tort? Je ne te dit pas: au revoir, ma
petite.»
Je la laissai partir et ne cherchai pas à la retenir; puis je repris
ma vie accoutumée, et je retournai à l'atelier, malgré les cris
d'indignation des voisins, qui disaient que je m'entendais avec
Matthieu.
Le méchant homme lui-même le laissait croire, et en mon absence disait
d'un air fin:
«Rose-d'Amour et moi, nous ne sommes pas aussi brouillés qu'elle veut le
faire croire.»
Si vous me demandez pourquoi je n'ai pas quitté son atelier, je vous
dirai, madame, que je craignais de ne pas trouver d'ouvrage dans un
autre. Les mauvais bruits qui couraient m'auraient suivie partout:
j'aurais été persécutée ailleurs tout autant et peut-être davantage;
et d'ailleurs, je vous avoue que, grâce à mes lectures,--car depuis que
Jean-Paul m'avait enseigné à lire, je lisais souvent _l'Évangile_
et _l'Imitation de Jésus-Christ_, et j'en tirais des consolations
infinies,--grâce à mes lectures, je devenais à peu près indifférente
à tout ce qu'on disait de moi. Toujours frappée au même endroit et par
tous, je sentais ma blessure se cicatriser, et je commençais à vivre
dans un monde bien supérieur à tous les autres, dans le monde où les
corps ont disparu, et où il ne reste plus que de purs esprits. Là, du
moins, je me sentais libre.
Enfin j'appris de mes camarades que Bernard allait revenir; on disait
qu'il était sergent, qu'il allait obtenir un emploi dans les droits
réunis, qu'il allait vivre comme un bourgeois, et sa mère parlait même
de lui acheter une charge d'huissier.
A cette nouvelle, je sentis mon coeur battre plus vite et plus
joyeusement, et je crus que mes peines touchaient à leur fin. Imaginez,
madame, un enfer qui a duré sept ans avec la promesse du paradis! Voilà
ce que je pensai tout de suite en apprenant ce retour. Du reste, j'en
eus bientôt des preuves certaines.
La mère de Bernard commença à parcourir le quartier en racontant les
campagnes de son fils, tous ses grades depuis celui de caporal jusqu'à
celui de sergent; tous les Arabes qu'il avait tués; tous les bois de
myrtes et de lauriers-roses où il avait chassé le lion, le tigre, la
panthère, le léopard, la perdrix, le lièvre et tous les autres animaux
féroces. Elle fit blanchir sa maison du haut en bas: quoique la maison,
qui était neuve, comme vous savez, n'en eût guère besoin. Elle acheta
des cravates, des mouchoirs, des chemises, douze paires de bas; elle
parlait même d'aller au-devant de lui jusqu'à Paris, et (à ce qu'on
disait) de le faire revenir en poste comme un prince.
Toute la rue était en rumeur à cause de cet événement.
Pour moi, qui attendais Bernard avec plus d'impatience qu'elle, car je
lui avais écrit depuis deux ans une douzaine de lettres auxquelles il
n'avait jamais répondu, je me tenais plus renfermée que jamais dans mon
atelier, et au sortir de l'atelier dans ma chambre.
J'étais certaine, quelque mal qu'on pût lui dire de moi, qu'il n'en
croirait pas un mot, tant j'avais confiance en lui, et j'étais sûre que
sa première visite et sa première parole seraient pour moi.
Enfin, j'appris un matin dans mon atelier que Bernard devait arriver le
soir par la diligence. Le père Bernard devait aller l'attendre avec tous
ses amis, et la mère faisait préparer un grand souper dont la fumée (car
nous étions voisins) pourrait se faire sentir jusque chez moi.
Rien n'était plus naturel que toute cette joie, ce festin et ses
apprêts. Eh bien! madame, il me semblait entendre parler de mon
enterrement. A mesure que l'heure approchait, je me sentais prête à me
trouver mal, et je fus forcée de sortir de l'atelier et de rentrer chez
moi.
Je venais à peine de fermer ma porte et de m'asseoir près de la fenêtre,
qui donnait sur la campagne, lorsque j'entendis les grelots des chevaux
et le roulement de la diligence au fond de la vallée. En même temps,
je vis les amis de Bernard et son père arrêter la diligence le faire
descendre et l'emmener bras dessus bras dessous après l'avoir embrassé.
«A quoi pense-t-il maintenant? me disais-je. M'a-t-il oubliée? Je le
saurai en le voyant entrer. Son premier regard, sa première parole
doivent être pour moi.»
J'avais mis ma plus belle robe et mon plus beau bonnet. J'avais habillé
Bernardine comme une petite poupée, et je la retenais à grand'peine à
côté de moi pour qu'elle fût tout à fait belle quand son père la verrait
pour la première fois. Je me demandais aussi s'il fallait attendre
Bernard, ou bien si je ne ferais pas mieux de descendre dans la rue et
de me jeter dans ses bras dès qu'il aurait paru. Cependant un reste de
défiance me retint, et j'attendis de pied ferme, mais non sans maudire
la lenteur des minutes.
Il parut enfin au coin de la rue. Je le voyais, cachée derrière le
rideau de ma fenêtre. Il était plus fort, plus hardi, mieux découplé,
mieux pris dans sa taille, plus beau aussi; mais c'était bien Bernard.
Il avait penché son képi sur l'oreille, ce qui lui donnait l'air
guerrier; sa moustache était fine et longue. C'était un bel homme, un
joli garçon dont toute femme eût été fière.
Il passa devant ma maison sans lever les yeux. J'étais là, prête à
crier, à m'élancer, je laissai retomber le rideau. J'étais presque
folle de douleur. Pas un regard! Ses amis étaient avec lui; peut-être
n'osait-il pas les quitter et entrer chez moi, mais pas un regard!
Il ne m'aimait plus!
Ainsi pendant sept ans j'avais souffert mort et passion à cause de
lui; mon père était mort, j'avais été déshonorée, je vivais, seule,
malheureuse, méprisée, abandonnée de tous: une seule chose me soutenait,
son amour, et il ne m'aimait plus!
Le tonnerre serait tombé sur ma tête sans me faire plus de mal.
J'ôtai mon bonnet, je le jetai à terre, je pleurai de colère et de
désespoir. Bernardine étonnée se jetait à mon cou et cherchait à me
consoler.
«Tu m'avais promis de me faire voir papa. Où est-il donc papa?
--Il est parti, mon enfant, il ne reviendra plus!»
Quand la nuit fut venue et l'enfant couché, j'allai m'asseoir dans mon
jardin, qui était voisin de celui de Bernard, sous un berceau que mon
père avait fait lui-même, et j'entendis de là le bruit du souper, le
choc des verres, les cris de joie des amis, et le vieux Bernard qui
buvait à la santé de son fils, de sa femme, de l'armée française, du roi
des Français, de la garde nationale et du sultan Abd-el-Kader.
J'entendis aussi la voix de Bernard! mais il me parut moins gai qu'on
s'y attendait, et quelqu'un en fit la remarque.
«Je suis un peu fatigué, dit-il. J'ai fait cent lieues sans dormir.
--Et tu veux dormir ce soir? dit le père. C'est trop juste. Eh bien! va
te coucher, mon garçon; et nous, amis, buvons.»
Bernard monta dans sa chambre, et au lieu de se coucher, s'assit
auprès de la fenêtre. Il appuyait son menton sur sa main. Je le voyais
parfaitement quoiqu'il ne me vît pas, car son visage était éclairé par
la lune et j'étais dans l'ombre, sous le berceau.
Après être resté plus d'une heure dans cette position, il poussa un long
soupir, ferma la fenêtre et se coucha.
Quelques moments après, ses amis sortirent de la maison, et j'entendis
le vieux Bernard qui chantonnait un air à boire:
Que Monus et la Folie
Veillent toujours sur notre vie, etc.
Alors, toute brisée par le désespoir, j'allai me coucher à mon tour.
Voilà comment se passa ce jour dont j'avais attendu tant de bonheur.