Dès que la porte fut refermée sur moi et que j'eus mis le verrou, je
collai mon visage à la cloison, et je cherchai à voir par la fente qui
était entre deux planches; car notre maison, que mon père avait bâtie
pièce à pièce, prenant là les pierres, ici le mortier, plus loin la
brique, n'était pas, comme vous pensez bien, aussi solide que ces belles
maisons en pierres de taille qu'on bâtit pour les bourgeois, qui ont
pignon sur rue, chevaux à l'écurie, vin dans la cave, gibier et viande
de boucherie dans le garde-manger, et des vêtements à n'en savoir que
faire. Tout se faisait à bon marché chez nous; notre plancher était en
cailloux tirés du fond de l'eau, et nos meubles auraient pu demeurer
cinquante ans exposés dans la rue, nuit et jour, sans tenter personne.
Mais, malgré toute mon attention, je n'entendis rien. La mère de Bernard
parlait à voix basse, et mon père, la tête dans ses mains et tourné vers
le feu, demeurait immobile comme un rocher.
Excepté un cri étouffé qu'il fit au commencement, vous auriez dit une de
ces statues qu'on voit à l'église dans les niches des saints.
Quand elle eut fini de parler, il ne répondit pas un mot. J'attendais
avec toute l'inquiétude que vous pouvez penser quel serait son premier
mouvement. La mère de Bernard, au bout d'un moment, recommença à
parler et à l'interroger, mais il ne répondit encore rien. Ce silence
m'inquiétait plus que ne l'aurait fait la plus violente colère.
«Eh bien! demanda-t-elle une troisième fois, que voulez-vous faire?
--Ah! ma fille! ma pauvre fille!»
Ce fut tout ce qu'il put dire. Il se leva, et, sans dire ni bonjour ni
bonsoir à la mère de Bernard, il sortit et alla s'asseoir sur le rocher
où nous nous étions assis si longtemps ensemble. J'eus peur un moment
qu'il ne voulût se jeter de là dans le précipice et s'y briser la tête.
J'ouvris la porte sur le champ, et je courus sur ses pas.
Il se retourna.
«Que veux-tu?»
Je me jetai à genoux devant lui en joignant les mains.
«Père, pardonne-moi!
--Rentre! dit-il d'une voix qui me parut toute changée. Rentre!»
Je n'osai lui désobéir et je retournai dans ma chambre.
Le lendemain, en ouvrant la fenêtre au point du jour (je ne m'étais pas
couchée), je le vis encore sur son rocher et dans la même position où
je l'avais laissé le soir. Il avait les yeux fixes et la figure
horriblement pâle.
La cloche de l'atelier sonna. C'était l'heure où tous les ouvriers
descendent et vont travailler. Il se leva machinalement, prit sa hache,
et parut prêt à descendre; puis, tout à coup, il fit un geste comme une
personne accablée, jeta sa hache dans le jardin, sortit et s'en alla
dans la campagne.
Le soir, il ne reparut pas, ni le lendemain, ni le troisième jour. Je me
sentais tourmentée de remords horribles, je commençais à craindre qu'il
ne se fût tué, et j'allai prier la mère Bernard de le faire chercher
partout.
Quand j'entrai chez elle, je n'y trouvai que le vieux Bernard.
«Ma femme m'a tout raconté, dit-il. Viens ici, Rose.»
Je m'approchai en tremblant.
«Écoute, ce n'est pas à moi de te faire un crime, si tu me donnes des
petits-enfants avant le temps. C'est bien la faute de Bernard autant que
la tienne. Je ne te gronderai donc pas pour cela; mais tu vas me faire
un serment.
--Lequel?
--Tu vas me jurer que jamais tu n'as donné le petit bout du doigt à
personne.
--Oh! père Bernard!
--Eh! mon enfant, tu ne serais pas la première. Au reste, je ne veux pas
te faire de peine. Oui, Rose, je te crois, et je suis prêt à recevoir
mon petit-fils quand son temps sera venu: mais tu sens qu'il faut que tu
te tiennes comme une sage personne, et que tu ne fasses plus parler de
toi jusqu'à l'arrivée de Bernard, si tu veux qu'il t'épouse; car, sans
cela, point de salut. On m'a parlé de Matthieu, le contre-maître....
--Oh! père, pouvez-vous croire?...
--Je ne crois rien, tu le vois bien, puisque je veux que tu sois ma
fille comme auparavant; mais, enfin, il faut prendre ses précautions en
ce monde. Je suis vieux, Rose, et j'ai bien vu des filles qui auraient
juré de.... Allons, ne pleure pas, mon enfant, je ne te dis pas cela
pour t'affliger, mais parce que je ne veux pas qu'on se moque de moi.»
Pendant qu'il parlait, je pleurais comme une Madeleine. Hélas! madame
je commençais à voir toutes les suites de ma faute, et tous les malheurs
que je m'étais attirés. Mon père en fuite, moi déshonorée, mon enfant
sans père, et toute ma vie perdue pour un moment d'oubli.
«Et vous irez chercher mon père? dis-je au vieux Bernard.
--J'irai le chercher, Rose, mais je ne réponds pas qu'il revienne.
_Sans-Souci_ a de l'honneur, et l'on n'aime pas à voir sa fille montrée
au doigt dans le quartier.»
Chacune de ses paroles me perçait le coeur, et le pauvre homme
n'y faisait pas attention et ne s'apercevait pas de l'effet de ses
consolations. Enfin il fut résolu qu'il irait chercher mon père le
lendemain.
Il partit, en effet, et, deux jours après, ramena mon père. Il ne se
borna pas là, et chercha à nous réconcilier. Aux premiers mots, le vieux
_Sans-Souci_ l'interrompit:
«Laisse-nous, Bernard. Je veux lui parler seul.»
Quand la porte fut refermée, mon père me dit, sans me regarder:
«Assieds-toi, Rose. Je ne te reproche rien. J'aurais dû te garder mieux.
J'ai oublié mon devoir de père. Dieu m'en punit. J'ai eu confiance en
toi; tu m'as trompé, tu ne me tromperas plus. Aujourd'hui tu es femme
et maîtresse de toi. Je n'ai plus aucun droit sur toi. Si tu veux courir
les champs et prendre un autre amant, en attendant le retour de Bernard,
tu es libre. Je ne te dirai pas un mot, je ne ferai plus un pas pour
t'en empêcher. Mais si je n'ai plus de droits, j'ai encore des devoirs
envers toi. Je dois te protéger jusqu'à ton mariage (si tu dois te
marier jamais), contre la faim, la misère et les mauvais sujets. Quoique
tu aies mérité d'être insultée, je ne veux pas qu'on t'insulte, et le
premier qui te parlera plus haut ou autrement qu'à l'ordinaire, je lui
romprai les os; oui, je lui romprai les os! ajouta-t-il en frappant sur
la table un coup si fort, qu'elle se fendit en deux. Je voulais d'abord
te quitter et te laisser cette maison, que j'avais bâtie pour toi, où
ta mère est morte, où tes soeurs sont nées, je ne voulais plus te voir;
mais si l'on croyait que je t'abandonne, tout le monde te cracherait à
la figure, car on serait bien aise d'insulter une femme sans défense.
Cela dispense les autres femmes de faire preuve de vertu.»
Les paroles sortaient une à une de son gosier avec un effort qui faisait
peine à voir. Ces trois jours passés à courir la campagne l'avaient
fatigué plus qu'une longue maladie. Je l'écoutais, abattue, consternée,
presque prosternée, sans rien dire. Il reprit:
«Nous vivrons donc ensemble comme par le passé. Tout ce qui te manquera,
je te le donnerai mais tu ne seras plus pour moi qu'une étrangère.»
A ces mots, je fondis en larmes et me jetai à genoux devant lui. Il
m'écarta doucement de la main, se leva, et, prenant sa hache, il alla
travailler comme à l'ordinaire.
Je me couchai sur mon lit, les membres brisés par la fatigue et la
douleur. La fièvre me prit et ne me quitta qu'au bout de huit jours.
Cependant mon histoire commençait à se répandre. Le départ subit de mon
père et son retour, qu'on ne s'expliquait pas, avaient fait causer les
voisins, car dans notre pays tout est événement. On interrogea mon père,
qui ne répondit rien, suivant sa coutume. Alors la mère de Bernard fit
entendre qu'elle en savait sur ce mystère plus long qu'elle n'en voulait
dire. On la pressa de parler.
«C'est bon, c'est bon, dit-elle; ce n'est pas pour rien qu'on m'a
surnommée Bouche-close. Vous voudriez bien savoir ce qu'il y a, mes
petits amis; mais vous ne saurez rien, c'est moi qui vous le dis.
--On ne saura rien parce qu'il n'y a rien, dit une voisine.
--Ah! vous croyez qu'il n'y a rien vous autres? Et pourquoi donc le
vieux _Sans-Souci_ aurait-il?... Mais je ne veux rien dire, pour vous
faire enrager.
--Bon! s'il y avait quelque chose, reprit une autre, est-ce que vous ne
l'auriez pas tambouriné depuis longtemps aux quatre coins de la ville?
--Tambouriné! vieille folle? c'est vous qu'on tambourine tous les jours
depuis soixante ans! Ah! je tambourine les secrets! Eh bien! vous ne
saurez pas celui-là, vous ne le saurez jamais, c'est-à-dire... vous
ne le saurez pas avant le temps. N'empêche que Bernard est un fameux
gaillard et un joli garçon.
--Voilà du nouveau! cria la vieille qui avait parlé de tambouriner. Elle
va nous faire l'éloge de son Bernard. Un joli garçon, n'est-ce pas, un
va-nu-pieds qui n'a jamais su gagner dix sous!...
--Mon Bernard! un va-nu-pieds! Eh bien! quand je lâcherai mon coq,
gardez vos poules, mes amies, je ne vous dis que ça.
--Un fameux coq! ce Bernard! Ne dirait-on pas que les filles vont courir
après lui?
--Eh bien! et quand on le dirait, sais-tu qu'il y en a plus d'une
qui!... Mais je ne veux rien dire, j'en dirais trop. Et après tout, ce
n'est pas sa faute, à cette pauvre fille!...
--Quelle pauvre fille? dit une des curieuses. Quelle est l'abandonnée du
ciel qui voudrait d'un vilain singe comme ton Bernard?
--L'abandonnée du ciel! Apprends, dévergondée, que tu serais encore bien
heureuse d'être cette abandonnée du ciel, et si Bernard avait voulu....
Demande plutôt à....
--A qui, mère Bernard?
--A mon bonnet, bavarde! Tu voudrais bien savoir ce que je ne veux pas
te dire; mais ce n'est ni moi, ni Bernard, ni le vieux _Sans-Souci_,
qui....
--Le vieux _Sans-Souci_! cria l'autre, c'est donc Rose-d'Amour, Rose la
vertueuse, Rose la rusée, Rose la renchérie, Rose qui fait la fière en
public avec les garçons?
--Qui est-ce qui te parle de Rose-d'Amour, langue du diable, langue
pestiférée?
--Bon! la vieille se fâche; mais c'est toi qui nous as parlé du vieux
_Sans-Souci_.
--Le fait est, dit une autre, que Rose pâlit tous les jours.
--Rose maigrit, Rose se dessèche, Rose dépérit.
--C'est faux, dit la première qui avait parlé, Rose-d'Amour ne maigrit
pas; au contraire, elle engraisse. Rose-d'Amour était en fleurs ce
printemps, elle donnera des fruits cet hiver.
--Est-ce que vous allez devenir grand'mère, mère Bernard?»
La pauvre femme vit bien alors qu'elle avait trop parlé. Le plaisir
de vanter son fils lui avait fait dire ce malheureux secret. Dès le
lendemain, ce fut l'histoire de tout le quartier. Quand j'entrai dans
l'atelier, le contre-maître vint me prendre le menton en riant. Mes
camarades se moquèrent de moi; ce fut une risée générale. Le soir, on
se mit en haie pour me voir passer. Ah! madame, les femmes sont si dures
les unes pour les autres!
Cependant je n'osai rien dire, de peur que mon père ne se fît quelque
querelle avec les voisins. Heureusement le pauvre homme, tout occupé de
son propre chagrin, ne s'aperçut pas des affronts qu'on me faisait. Il
allait de bonne heure à son travail, il revenait à la nuit close; pour
éviter tous les regards, il se coulait le long des murs, il faisait des
détours et rentrait à la maison en suivant des sentiers de chèvre. Nous
ne nous parlions plus. Je préparais la soupe comme à l'ordinaire; il
prenait son écuelle, s'enfonçait dans le coin de la cheminée et mangeait
sans lever les yeux. Quand il avait fini il allait s'asseoir sur le
rocher, mais seul, car je n'osais plus lui tenir compagnie; il demeurait
là une heure ou deux, à réfléchir, rentrait et se couchait. A peine si
je lui disais d'une voix tremblante:
«Bonsoir, père.»
Il me répondait:
«Bonsoir.»
Et se retournait du côté de la muraille. J'allais alors dans ma chambre,
et je passais la moitié de la nuit à pleurer.
Voilà, madame, comment je passai la moitié de l'année. Enfin,
j'accouchai d'une fille avec des douleurs terribles. Mon père avait fait
venir la sage-femme et attendait, dans la chambre à côté de la mienne,
que je fusse délivrée. Quand ma petite fille fut née, il la prit
dans ses bras, l'enveloppa lui-même dans les langes et la mit dans le
berceau; puis il entra pour me voir, et me demanda si j'avais besoin de
quelque chose.
«Je n'ai besoin de rien, lui dis-je, que de ton pardon.»
Il se détourna sans répondre, et sortit en s'essuyant les yeux. Le
pauvre homme était, je crois, mille fois plus malheureux que moi. Il
m'aimait tant, et il me voyait si malheureuse! Mais il craignait de me
donner la moindre marque d'amitié.
Quand je pus me lever, je lui demandai bien humblement la permission de
nourrir moi-même mon enfant. Je craignais qu'il ne voulût pas la voir.
«Il est bien tard, dit-il, pour me demander cette permission-là; mais la
pauvre enfant est innocente. Garde-la.»
Ce fut sa seule parole; mais je le voyais me regarder souvent quand il
pensait n'être pas vu, et s'attendrir sur mon sort. Il allait chercher
lui-même ou acheter tout ce dont j'avais besoin, et quand je voulais le
remercier, il répondait brusquement:
«C'est pour l'enfant.»
Quand il fut question du baptême, je voulus encore lui demander conseil.
«Appelle-la comme tu voudras,» dit-il.
Je l'appelai Bernardine en souvenir de son père; mais comme ce nom
faisait mal au vieux _Sans-Souci_, je changeais, quand il était là, ce
nom pour celui de ma mère, qui s'appelait Jeanne.
Petit à petit, nous reprîmes notre vie ordinaire. Je nourrissais mon
enfant, et comme je savais coudre, je gagnais encore quelque argent à
demeurer dans la maison. Le père et la mère de Bernard venaient nous
voir souvent, et nous parlions ensemble de Bernard, du moins quand mon
père n'y était pas, car la première fois qu'on en parla devant lui il se
leva, sortit, et ne voulut pas rentrer de toute la soirée.
Il faut vous dire, madame, que ma pauvre Bernardine était jolie comme
un ange, avec de beaux cheveux blonds frisés, de petites dents blanches
comme du lait, et des lèvres comme on n'en fait plus. Dès l'âge de huit
mois elle commença à marcher, et à neuf mois elle disait papa et maman,
comme une personne naturelle.
Le vieux _Sans-Souci_, malgré tout son chagrin, ne tarda pas à l'aimer
plus que moi-même. Il la prenait dans ses bras, il lui riait, il lui
chantait des chansons comme on en fait aux petits enfants:
Do, do,
L'enfant do.
Il la berçait dans ses bras, il la portait dans le jardin, il la mettait
à cheval sur son cou, la promenait et la faisait sauter et danser. Quand
elle eut un an, il finit par ne pouvoir plus s'en séparer. Vous jugez si
j'étais contente et si j'espérais de me réconcilier avec lui.
Il m'arriva bientôt un autre bonheur.
Depuis que j'avais sevré mon enfant, j'étais retournée à l'atelier, où
l'on finissait par s'accoutumer à moi. Le contre-maître seul essayait
encore de prendre avec moi un air familier, mais je me tenais toujours
aussi loin que je pouvais, et même un jour, comme il voulut m'embrasser
de force pendant que mes camarades riaient, je le menaçai de tout dire à
mon père.
«Est-ce que tu crois que je le crains ton père?» dit-il en grognant et
grondant comme un dogue.
Mais il n'osa plus y revenir, et je vécus tranquille pendant quelque
temps.