Jusque-là, madame, je n'avais jamais eu l'ombre d'un regret ni d'un
remords. A partir de cette fatale journée, je n'eus pas un moment de
repos intérieur. Je voyais mon bonheur détruit, mon mari perdu, et, ce
qui était pire encore, je n'avais même pas la consolation d'une bonne
conscience. Ma vie était gâtée, je le voyais, je le sentais, et quoique
personne ne le sût, excepté Bernard, je n'osais lever les yeux sur
personne; il me semblait qu'on y aurait lu ce que je voulais me cacher
à moi-même. Enfin, je commençai à avoir honte de moi-même. Avoir honte,
madame, n'est-ce pas le pire tourment qu'on puisse souffrir en ce monde?
Cette douleur était d'autant plus vive que Bernard, son père et sa mère
étant sans asile à cause de l'incendie de leur maison, furent obligés de
venir habiter pendant quelque temps dans celle de mon père, et que je me
trouvai tous les jours, matin et soir, en face de Bernard. Moi, si vive
autrefois, si gaie, je me sentais triste à tout moment et je ne disais
pas trois paroles par jour. Mon père lui-même finit par s'en étonner et
par en chercher la cause, car il voyait bien qu'il y avait au fond de ce
silence quelque chose de plus que la tristesse de voir partir Bernard.
Il me fit plusieurs questions, mais je n'osai répondre, je n'osai
surtout lui dire la vérité. Et d'ailleurs, quel remède?
Ce qui vous étonnera peut-être, c'est que Bernard lui-même paraissait
presque aussi confus que moi de la faute que nous avions commise.
Soit qu'il commençât d'en craindre les suites, soit qu'il devinât ma
tristesse et ma honte et qu'il se reprochât d'en être cause, soit
enfin qu'il fût entièrement occupé de l'idée de partir et de me quitter
peut-être pour toujours, il reprit avec moi le ton et les manières d'un
frère, comme auparavant.
Enfin, il reçut l'ordre de partir et de rejoindre son régiment. Cette
nouvelle, que nous attendions tous les jours, fut cependant pour nous
comme le coup de la mort. Sa vieille mère poussait des cris déchirants:
«Ah! malheureuse! disait-elle, c'est moi qui l'égorge et qui le tue!
C'est moi qui ai brûlé la maison, c'est moi qui envoie mon fils à la
mort!»
Et s'adressant à son mari:
«C'est ta faute aussi vieux fou, vieux propre à rien, qui ne penses tout
le long du jour qu'à boire, manger, dormir et te promener! Tu avais bien
besoin d'inventer cette promenade de Saint-Sulpice et ces dîners, et de
courir les cabarets, et de vider les bouteilles, et de danser comme un
pantin, à ton âge! Quand on pense qu'il a cinquante-cinq ans, l'âge de
Mathusalem, et que monsieur veut encore danser dans les prés avec toutes
les filles du canton! Sans-coeur, va!
--Ma femme, dit le vieux Bernard, je n'ai que cinquante-trois ans.
--Cinquante-trois ou soixante-dix, n'est-ce pas la même chose, vieux
sans cervelle, vieux mange-tout!
--Eh! pauvre mère! dit Bernard.
--Tais-toi, dit-elle, ce n'est pas à toi de m'apprendre à parler. Je
ne suis pas encore folle, n'est-ce pas, ni imbécile, pour recevoir des
conseils de mes enfants.
--Allons, voisine..., interrompit mon père.
--Et vous aussi, vieux _Sans-Souci_, qui avez toujours la pipe à la
bouche et qui avez fait mourir votre femme de chagrin, faut-il encore
que vous veniez vous mêler des affaires de tout le monde? C'est assez
d'avoir renversé votre soupe, voyez-vous; il ne faut pas venir encore
cracher dans celle des autres. Ce n'est pas parce que nous ne sommes
plus riches comme auparavant qu'il faut croire que vous me ferez la loi.
Pauvreté n'est pas vice, voyez-vous, vieux _Sans-Souci_, et les Bernard
ont toujours eu la tête près du bonnet; et il ne faut pas croire qu'il
n'y a qu'une fille ici et que Bernard n'en trouverait pas d'autre à
épouser: car, pour les filles, nous en avons, Dieu merci, par douzaines,
et, toute brûlée qu'est ma maison, Bernard n'est pas encore un parti à
dédaigner, et je connais des filles d'huissier qui s'en lécheraient les
doigts bien volontiers; mais il n'est pas fait pour leur nez.»
A ces mots, mon père se mit à bourrer tranquillement sa pipe en faisant
signe du coin de l'oeil au père Bernard.
«Oui, oui, j'entends bien vos signes, vieux sans-coeur, vieux
_Sans-Souci_, dit-elle. Vous avez l'air de dire à Bernard: Laisse couler
l'eau, ou: Autant en emporte le vent, car vous vous entendez tous entre
hommes comme larrons en foire. Au lieu de pleurer comme moi mon pauvre
Bernard et de le tirer d'embarras et du service militaire, vous fumez
là vos pipes comme des va-nu-pieds. Eh bien! c'est moi qui le sauverai,
moi, sa mère.
--Comment? dit le vieux Bernard.
--J'irai chez le maire, j'irai chez le sous-préfet, j'irai chez le
préfet, chez le général, s'il le faut, mais je ne laisserai pas emmener
mon enfant, car ils vont me l'emmener et me le faire tuer en Afrique,
pour sûr.
--Va! dit le père.
--Oui, va, c'est bientôt dit. Et comment veux-tu que j'aille? Est-ce que
je les connais, moi, ces gens-là et ces seigneurs? Mais tu me laisses
toujours la besogne sur le dos, grand fainéant, et tu engraisses là au
coin du feu, les mains dans les poches, pendant que je trotte et que je
cours par les chemins, sous la pluie, le vent et la neige; cherchant le
pain de la famille.
--Alors n'y va pas, reprit le vieux Bernard.
--Oui, n'y va pas! Et si je n'y vais pas, qui donc ira? Est-ce toi,
vieille poule mouillée, homme de carton, boeuf au pâturage? Et tu auras
le coeur et le front de laisser partir notre enfant, notre dernier
enfant, le seul qui nous soit resté de quatre que j'ai nourris! Pauvre
Bernard, pauvre ami, soutien de ma vieillesse, qui donc t'aimera,
puisque ton père te jette là au coin de la borne comme une vieille
casquette?»
Les deux hommes se levèrent et allèrent s'asseoir sur un banc devant la
porte pour fumer tranquillement leurs pipes; mais leur tranquillité ne
fit qu'irriter davantage la pauvre femme, qui se mit à dire que tout le
monde l'abandonnait, qu'elle le voyait bien, qu'on ne lui parlait même
plus, qu'elle était bonne à porter en terre, que le plus tôt serait le
meilleur, et qui, finalement, fondit en larmes et embrassa Bernard en
sanglotant pendant plus d'une heure.
A ce moment, les forces lui manquèrent. Elle se jeta sur son lit et
s'endormit. C'était le moment que nous attendions, Bernard et moi, sans
nous le dire. Nos pères étaient rentrés et s'étaient couchés aussi;
car le chagrin même ne pouvait pas leur faire oublier le travail du
lendemain, et les pauvres gens, par bonheur, ont trop d'affaires pour se
lamenter éternellement, comme ceux qui ont des rentes et du loisir.
Je menai Bernard dans ma chambre. Il s'assit sur la table et moi sur une
chaise à côté de lui. Si vous trouvez, madame, que c'était une démarche
bien hardie, il faut penser que cette entrevue était la dernière, que
nous ne devions pas nous retrouver avant sept ans, que nous avions
mille choses à nous dire pour lesquelles il ne fallait pas de témoin, et
qu'enfin je lui avais, par malheur, donné des droits sur moi. Au reste,
il n'était pas disposé à en abuser ce soir-là, car nous nous sentions
tous deux le coeur serré, et nous retenions à peine nos larmes.
«Rose, ma chère Rose, me dit-il dès que nous fûmes assis, c'est la
dernière fois que je te parle, il ne faut pas que tu me caches rien.
M'aimes-tu comme je t'aime et comme je t'aimerai toujours? M'aimes-tu
assez pour attendre mon retour sans inquiétude, et de me jurer de ne pas
te marier et de n'écouter les discours de personne pendant tout ce long
temps? Dis, m'aimes-tu assez pour cela?»
Tout en parlant il serrait mes mains dans les siennes avec une force et
une tendresse extraordinaires.
«Oui, je t'aime assez pour t'aimer éternellement, dis-je à mon tour.
--Pense, reprit-il, que j'ai vingt ans aujourd'hui, et que j'en aurai
vingt-sept et toi vingt-quatre à mon retour. Pense que ce temps est bien
long, qu'il viendra peut-être beaucoup de gens pour te regarder dans
les yeux, pour te dire que tu es belle, que je suis loin et que je ne
reviendrai jamais; pense...
--J'ai pensé à tout, lui dis-je. Mais toi, veux-tu jurer de m'être
toujours fidèle, d'avoir en moi une confiance entière, non pas seulement
aujourd'hui, ni demain, mais tous les jours de l'année, et dans deux
ans, et dans dix ans, et durant la vie entière? Veux-tu jurer de ne
croire personne avant moi, quelque chose qu'on puisse te dire de ma
conduite, quelque parole qu'on puisse te rapporter?
--Je le jure!
--Pense à ton tour qu'il est bien facile de dire du mal d'une honnête
fille, qu'il ne faut qu'un mot d'une mauvaise langue et qu'un mensonge
pour la déshonorer, qu'il se fait bien des histoires dans le pays et
qu'on pourra me mettre dans quelqu'une de ces histoires. Es-tu bien
résolu et déterminé à n'écouter rien de ce qu'on pourra te dire contre
moi, à moins que tu ne l'aies vu de tes deux yeux; et veux-tu jurer, si
l'on te fait quelque rapport, quand ce rapport viendrait de ton père ou
de ta mère, ou des personnes que tu respectes le plus, de me le dire à
moi avant toute chose, afin que je puisse me justifier et confondre le
mensonge?
--Je le jure! Et maintenant, Rose, nous sommes mariés pour la vie.
Prends cet anneau d'or que j'ai acheté aujourd'hui pour toi; et si je
manque à mon serment, que je meure!».
Je ne répéterai pas, madame, le reste de notre conversation. Nos parents
mêmes auraient pu l'écouter sans nous faire rougir, et Bernard évita
avec soin tout ce qui aurait pu me rappeler la faute que nous avions
commise. Moi-même je n'osai y faire la moindre allusion, par un
sentiment de pudeur que vous comprendrez aisément. Hélas! il était bien
tard pour me garder.
Le lendemain, Bernard partit avec les conscrits de sa classe et alla
rejoindre son régiment.
Dès qu'il fut parti, je me trouvai seule comme dans un désert. Je
sentais que mes vrais malheurs allaient commencer.
V
Cependant, comme après tout il faut vivre, et comme les pauvres gens ne
vivent pas sans manger, et comme ils ne mangent pas sans travailler, et
comme il fait froid en hiver, ce qui oblige d'avoir des robes de laine,
et chaud en été, ce qui oblige d'avoir des robes de coton, et comme les
robes de laine coûtent fort cher, et comme on ne donne pas pour rien
les robes de coton, je me remis à travailler comme à l'ordinaire, dès le
lendemain du départ de Bernard.
Ce ne fut pas sans une amère tristesse. Bien souvent je baissais la tête
sur mon ouvrage, et je m'arrêtais à rêver de l'absent, et à me rappeler
les dernières paroles qu'il m'avait dites et les derniers regards qu'il
m'avait jetés en partant le sac sur le dos; mais le contre-maître de
l'atelier ne tardait pas à me réveiller, et je reprenais mon travail
avec ardeur.
Car il faut vous dire, madame, que je travaillais dans un atelier
avec trente ou quarante ouvrières. Chacune de nous avait son métier et
gagnait à peu près soixante-quinze centimes. Pour une femme, et dans ce
pays, c'est beaucoup; car les femmes, comme vous savez, sont toujours
fort mal payées, et on ne leur confie guère que des ouvrages qui
demandent de la patience.
Quinze sous par jour! pensez, madame, si nous avions de quoi mener les
violons; encore faut-il excepter les dimanches, où l'on ne travaille
pas, les jours de marché, où l'on ne travaille guère, et les jours où
l'ouvrage manque, ce qui arrive au moins trois semaines par an. Quand
nous avons payé le propriétaire, le boulanger, le beurre, les légumes
et les pauvres habits que nous avons sur le corps, jugez s'il nous reste
grand'chose et si nous pouvons faire bombance.
Et ce n'est rien encore quand on vit seule ou qu'on n'a pas des enfants
à élever et des parents infirmes à soutenir; mais s'il faut élever les
enfants (et peut-on les laisser seuls avant l'âge de douze ans?) et
travailler en même temps, l'argent du ménage sort presque tout entier de
la poche du mari.
Pour moi, qui n'avais ni parents à soutenir, puisque mon père était
encore droit et vigoureux, ni enfants à élever, je me trouvais encore
l'une des plus riches et des plus favorisées de l'atelier. Quoique la
besogne que nous faisions ne fût pas des plus propres, et que parmi la
laine et la poussière il y eût bien des occasions de se salir, je savais
m'en garantir, et mon bonnet toujours blanc et noué avec soin sous le
menton faisait l'envie de mes camarades. «Rose-d'Amour fait la
coquette, disait-on; Rose-d'Amour a mis des brides bleues à son bonnet;
Rose-d'Amour veut plaire aux garçons.» Et le contre-maître de la
fabrique commença à me parler d'un ton plus doux qu'à toutes les autres,
et à me faire des compliments sur mes beaux yeux, et à me dire qu'il
m'aimait de tout son coeur, et qu'il ne tiendrait qu'à moi d'avoir
de plus belles robes et de plus beaux fichus que pas une fille de
l'atelier, et enfin à vouloir m'embrasser publiquement, par forme de
plaisanterie.
Là, madame, je me fâchai. Je ne puis pas dire que ses premiers
compliments m'eussent fait de la peine, car enfin l'on est toujours
bien aise d'entendre dire qu'on est jolie, surtout quand on n'a pas eu
souvent occasion de l'entendre; et franchement, excepté Bernard, les
garçons ne m'avaient pas gâtée jusque-là par leurs louanges. Mais quand
je vis où le contre-maître voulait en venir, je fus indignée de sa
conduite, et lorsqu'il m'embrassa, je le repoussai fortement, ce qui
l'obligea de s'asseoir brusquement sur un sac de laine pour se garantir
de tomber en arrière, et, comme on dit chez nous, les quatre fers en
l'air.
Ce commencement, qui aurait dû le décourager, ne fit que l'exciter
davantage. Le contre-maître, madame, était un gros homme de quarante
ans, laid comme les sept péchés capitaux, qui était marié, qui sentait
l'eau-de-vie et qui était horriblement brutal. Très souvent, par pure
plaisanterie, il nous donnait des coups de poing dans le dos, ou des
coups de pied, ou des tapes sur l'épaule à assommer un boeuf. Ensuite il
riait de toutes ses forces. Encore ne fallait-il pas se plaindre, car
il était alors tout prêt à recommencer; et si l'on se plaignait au
fabricant, il ne faisait qu'en rire, disant que cela ne le regardait
pas et que nous saurions toujours bien nous accommoder avec le
contre-maître, et qu'il ne fallait pas tant faire les renchéries, et
toutes sortes de choses que je ne vous rapporterais pas, tant elles sont
difficiles à croire.
Cependant, grâce au ciel, j'aurais encore assez bien supporté ses
bourrades; mais pour ses caresses, madame, c'était à n'y pas tenir.
Comme il savait par les autres filles de l'atelier l'histoire de
mes amours avec Bernard,--car le pauvre Bernard avait pris tous ses
camarades pour confidents, et ne leur avait rien caché, excepté ce que
j'aurais voulu oublier moi-même,--il commença à me dire que Bernard
ne reviendrait jamais, qu'il en conterait à toutes les filles qu'il
pourrait rencontrer, qu'il était parti pour l'Afrique, et que dans ce
pays-là nos soldats ramassaient les mauricaudes au boisseau, qu'il n'y
avait qu'à se baisser et prendre, que Bernard n'était certainement pas
homme à faire autrement que les autres, que j'en serais pour mes frais
de fidélité, et qu'il était bien dommage qu'une fille aussi jolie et
aussi aimable que moi fût perdue pour la société.
Je le laissai parler tout son soûl sans lui rien répondre, et je
continuai tranquillement mon travail. Ses discours ne faisaient rien
sur moi, car j'étais bien résolue à n'aimer jamais que Bernard et
à l'attendre éternellement. Les autres filles de l'atelier, un peu
jalouses d'abord de la préférence du contre-maître, commencèrent, en
voyant ma résistance, à se moquer de lui, et son caprice devint une
sorte de fureur.
«Mon pauvre Matthieu, disait l'une, tu perds ton temps; Rose-d'Amour ne
pense qu'à son bel amoureux; elle ne t'aimera jamais.
--Et pourquoi ne m'aimerait-elle pas, petit tison d'enfer, petit serpent
en jupons? Tu m'as bien aimé, toi qui parles.
--Moi?
--Oui, toi; et tu m'en as donné des marques l'année dernière.
--Oh! le menteur.»
Voilà ce qui se disait dans l'atelier, et beaucoup d'autres paroles plus
libres que je n'oserais vous répéter ici. Hélas! madame, on nous élève
si peu et si mal! Dès que nous sommes nées, il faut marcher; dès que
nous marchons, il faut aller à l'atelier; la moitié, que dis-je? les
trois quarts d'entre nous n'ont jamais vu l'intérieur d'une école.
Comment saurions-nous ce qu'il faut dire et ce qu'il faut faire, si l'on
ne nous l'enseigne pas? Ah! les demoiselles qui sont riches, qui sont
bien vêtues, bien chaussées, bien couchées, conduites en classe dès le
matin et ramenées le soir, qui apprennent à lire, à calculer, à prier
Dieu, à faire de la musique,--ces demoiselles-là sont bien heureuses
en comparaison de nous qui naissons au hasard, vivons par miracle et
mourons si souvent sans secours.
Les discours du contre-maître, dont il ne se cachait guère, car ce sont
choses trop communes dans les ateliers pour qu'on en fasse mystère, et
le soin que je prenais de me taire et de me tenir toujours éloignée de
lui, me firent d'abord une grande réputation de vertu, et l'on commença
à me citer en exemple aux autres filles du quartier, ce qui ne laissa
pas de les exciter un peu contre moi.
Vers ce temps-là, c'est-à-dire à peu près trois ou quatre mois après le
départ de Bernard, un matin, je me sentis toute changée et je m'aperçus
que j'étais grosse. Hélas! madame, c'était le juste châtiment de Dieu et
la juste punition de n'avoir pas su me garder contre Bernard.
A cette découverte un froid glacial s'empara de tout mon corps et je
me sentis prête à mourir. Pensez à cette horrible situation. J'étais
grosse, et mon amant se trouvait si éloigné de moi qu'il ne pouvait
même me donner de ses nouvelles et que je ne savais s'il pourrait jamais
revenir. Encore s'il avait été là! il m'aurait soutenue, encouragée,
épousée, aimée du moins. Mais non, tout se réunissait contre moi, et je
ne vis d'abord à mon malheur d'autre remède que la mort.
Oui, madame, je vous le jure, ma première pensée fut de me jeter dans
la rivière; car de paraître devant mon père qui m'aimait tant, qui ne
pensait qu'à moi, qui aurait donné pour moi sa vie je n'osais d'abord en
soutenir l'idée.
Ce qui rendait mon malheur plus affreux, c'est que je n'osais en parler
à personne; car, vous le savez, madame, dans un pareil embarras, on
n'est pas seulement malheureux, on est encore plus ridicule. J'entendais
par avance les cris et les plaisanteries de mes camarades de l'atelier,
de celles surtout dont la conduite n'avait pas été bonne, et à qui
l'on me citait pour modèle. Je voyais l'odieuse figure de Matthieu le
contre-maître, et je les entendais dire en riant:
«Eh bien! Rose-d'Amour, te voilà donc _embarrassée_! La voilà, cette
Rose-d'Amour, cette sainte-n'y-touche, cette hypocrite qui faisait tant
la vertueuse et qui ne se serait pas laissé baiser le bout des doigts
par un garçon, la voilà qui va faire des layettes et occuper la
sage-femme. Va-t-on sonner les cloches pour le baptême, et faudra-t-il
faire un carillon exprès?».
Dans cette inquiétude horrible, je ne vis qu'une seule personne en qui
je pusse avoir confiance; c'était la mère de Bernard.
Elle seule pouvait excuser ma faute: elle m'aimait, elle avait longtemps
désiré notre mariage. L'enfant, après tout, était son petit-fils, elle
ne pouvait en douter, et si elle me condamnait, elle ne pourrait pas du
moins condamner son petit-fils. D'ailleurs, il ne me restait pas d'autre
moyen de salut, et j'aurais mieux aimé vingt fois--je vous l'ai dit--me
jeter tête baissée dans la rivière que d'en parler moi-même à mon père.
Le soir même, j'allai la trouver. Depuis quelque temps, elle avait
quitté notre maison, et rebâti la sienne avec beaucoup de peine et en
empruntant quelque argent à gros intérêts. Elle était assise au coin du
feu, quand j'entrai, et venait de manger sa soupe.
«Entre, dit-elle, ma pauvre Rose-d'Amour, entre, mon homme n'y est pas,
et tu apportes toujours la joie partout où tu vas. Eh bien! as-tu des
nouvelles de Bernard?
--Non, lui dis-je en l'embrassant.
--Ni moi non plus. Ah! quel dommage de ne pas savoir lire et écrire
comme un savant. Je lui écrirais et je le forcerais bien d'écrire, ce
paresseux, car enfin, il a été à l'école, lui, et il lit couramment dans
tous les livres. Où est-il maintenant? On m'a dit que son régiment
avait quitté Strasbourg et qu'on l'envoyait en Afrique pour baptiser les
Bédouins.
Ah! les gueux! ils me le tueront. On dit aussi qu'il fait si chaud
là-bas qu'on y fait cuire la soupe au soleil, que les hommes y sont
noirs comme des taupes, et qu'il y a des oranges aux arbres comme chez
nous des prunes aux pruniers; mais ces gens-là sont si menteurs, ceux
qui reviennent de là-bas, et ils savent bien qu'on n'ira pas voir s'ils
ont menti.»
Pendant qu'elle parlait, je regardais le feu en cherchant un moyen de
lui expliquer pourquoi j'étais venue; mais au moment de commencer,
je sentais mon gosier se sécher et mon coeur battre si fort que j'en
entendais les battements.
«Mère, lui dis-je en mettant mes bras autour de son cou, comme j'en
avais l'habitude,--car de tout temps elle m'avait montré beaucoup
d'amitié,--mère, je voudrais te dire un secret, mais je n'ose.»
Au mot de secret, ses yeux brillèrent comme deux charbons allumés.
«Parle, dit-elle, tu sais bien que l'on m'appelle _Bouche-Close_ dans la
famille.»
C'était justement tout le contraire, mais enfin je n'avais pas d'autre
ressource.
«Eh bien! lui dis-je en faisant un violent effort, mère, vous aurez
bientôt un petit-fils.
--Que dis-tu? malheureuse?»
Alors je lui racontai tout ce qui s'était passé entre son fils et moi.
Elle écouta sans m'interrompre ce triste récit, qui ne fut pas bien
long, comme vous pouvez croire, car l'émotion où j'étais me coupait à
chaque instant la parole. Enfin, quand j'eus tout dit, elle se leva de
nouveau et me cria:
«Ah! malheureuse, qu'as-tu fait? Que va dire ton père?
--Mon père n'en sait rien, et c'est vous que je veux prier de lui dire.
--Ah! malheureuse! malheureuse! tu avais bien besoin d'aller au
bois avec Bernard! N'aurais-tu pas dû l'empêcher de te suivre, ou le
repousser bien loin? Ah! mon Dieu! qu'allons-nous devenir?
Bernard est en Afrique et ne reviendra jamais, et voilà ma pauvre
Rose-d'Amour qui est sa femme et qui ne sera jamais mariée. Ah! mon
Dieu! comment vais-je faire pour l'annoncer à ton père? Il est capable
de te tuer, le pauvre homme, dans le premier moment, et c'est bien
excusable, car on n'a jamais vu personne se conduire comme tu t'es
conduite, ma pauvre Rose; non, jamais! jamais! jamais. Ah! mon Dieu! Ah!
mon Dieu!»
Après ce dernier élan de douleur, elle convint pourtant avec moi qu'elle
annoncerait cette nouvelle à mon père, et qu'elle lui promettrait
d'adopter l'enfant.
Le lendemain à la même heure, j'étais assise toute tremblante à côté de
mon père. J'attendais et je craignais horriblement l'arrivée de la mère
de Bernard. Contre son usage, mon père qui ne parlait guère, était ce
soir-là d'une humeur toute joyeuse.
«Boutonnet, dit-il, me doit cent vingt francs. Je veux te les donner,
ma petite Rose, pour que tu fasses réparer ta chambre et que tu y fasses
mettre du papier blanc comme une princesse. Au bas je veux planter une
vignette et un petit berceau avec cette belle glycine que tu as vue dans
le jardin du maire, qui est toute bleue et blanche, et qui s'étend si
vite et si loin. Je veux que ta chambre soit la plus jolie de tout le
quartier, comme tu en es la plus jolie fille et moi le plus heureux
père. Et, ma foi, tiens, s'il faut que je t'avoue mes mauvais
sentiments, je suis bien aise maintenant que Bernard soit parti pour
l'armée et que votre mariage soit retardé. Il m'ennuyait, ce Bernard.
Il était toujours ici, fourré dans la maison ou dans le jardin, il te
donnait le bras, il te parlait matin et soir, il te faisait la cour; il
ne me laissait rien; il avait tout récolté. A présent, du moins, il ne
m'assassine plus de ses visites et je puis t'aimer en toute liberté. Ah!
ma bonne Rose, ma chère Rose-d'Amour, tu es aujourd'hui toute ma pensée
et ma vie, tu es mon soleil et ma joie. Quand je travaille, c'est pour
toi; quand je chante, c'est parce que je t'ai vue; quand je suis triste,
je t'écoute et ma tristesse s'en va. Ne me quitte pas, mon enfant; je
suis vieux, et quoique fort, je n'ai peut-être pas longtemps à vivre.
Sois avec moi toujours,--mariée ou non mariée,--je te devrai mon dernier
bonheur. Je ferai danser tes enfants sur mes genoux, et, comme leur
mère, ils réjouiront ma vieillesse. Je leur dirai des contes bleus,
je les ferai rire, je les amuserai, va, je ne te serai pas inutile. Je
t'aime, mon enfant, parce que tu as toujours été bonne et douce, et
que même enfant, je m'en souviens encore, tu étais sans malice. Depuis
dix-sept ans que tu es née, tu ne m'as pas encore donné un chagrin, et
je n'ai pas une pensée qui ne soit pour t'épargner une peine ou pour te
faire un plaisir.»
En même temps, il me tenait étroitement serrée sur sa poitrine et
m'embrassait avec tendresse. Je ne savais que répondre; j'avais envie
de pleurer, en pensant à l'horrible nouvelle qu'il allait recevoir;
j'aurais voulu retarder le moment fatal, et empêcher la mère de Bernard
de lui tout apprendre. Je cherchais même moyen de l'avertir; mais il
était trop tard. Elle entra au même instant.
Après les premiers compliments:
«Va te coucher, dit-elle, ma pauvre Rose-d'Amour; je te trouve
maintenant un peu pâle. Tu auras trop veillé. Les veilles ne sont pas
bonnes pour la jeunesse. Va te coucher. J'ai quelque chose à dire à ton
père que tu ne dois pas entendre.
--Oh! oh! mère Bernard, dit mon père, vous êtes bien discrète
aujourd'hui: sur quelle herbe avez-vous marché?
--C'est bon, c'est bon, vieux _Sans-Souci_. Je sais ce que je dis. Il
est temps pour Rose d'aller se coucher.»
De fait, j'avais peine à me soutenir.
«C'est vrai, dit mon père en me regardant, te voilà toute pâle. C'est la
croissance, sans doute.»
Il m'embrassa, et je courus m'enfermer et me barricader dans ma chambre,
le laissant seul avec le mère de Bernard.