Bernard et moi nous assistions au conseil.
«Ah! dit le père Bernard, il est bien dur de travailler toute sa vie
et d'amasser avec beaucoup de peine quatre ou cinq mille francs pour en
faire cadeau au gouvernement ou n'importe à qui, quand on est vieux et
quand on ne peut plus travailler».
Mon père, qui était là, ne répliqua rien. Comme il n'avait pas de dot
à me donner, il était trop fier pour engager les parents de Bernard à
faire donner un remplaçant à leur fils. Ce fut la mère de Bernard qui
répondit à son mari.
«Écoute, mon vieux. Ces trois mille francs qu'il nous faudra donner nous
mettront sur la paille, c'est vrai; mais aimerais-tu mieux que Bernard
partît pour l'armée, qu'il tint un fusil dans les mains, qu'il allât
tuer l'ennemi, qu'il en fût tué ou estropié, pendant que nous jouirions
ici bien tranquillement de l'argent gagné, et que nous aurions de bonne
viande à manger et de bon vin à boire tous les jours que Dieu nous
donne?
A chaque bouchée ne penserais-tu pas que Bernard est là-bas, qu'il a
froid, qu'il a faim peut-être, qu'on nous le tue? Et cette pensée ne
te couperait-elle pas l'appétit? Pour moi, je suis vieille, infirme, je
n'ai pas longtemps à vivre, je n'ai pas d'autre enfant que Bernard, et
je veux voir les siens avant de mourir. Qu'il en coûte ce qu'il pourra,
il faut lui donner un remplaçant.
--Comme tu voudras, dit le vieux. Crois-tu que je n'aime pas Bernard
autant que toi, et que je n'ai pas envie de voir une demi-douzaine de
marmots grimper sur mes genoux et me tirer les cheveux et la barbe?
Va, va, je ne regrette pas plus mon argent que toi. Allons, viens
ici, Bernard, et toi, ma petite Rose-d'Amour, ne pleure pas comme une
fontaine, tu auras ton amoureux. C'est convenu: embrassez-vous, et que
ce soient là vos fiançailles. Demain, je vais chercher quelqu'un à qui
je puisse vendre ma maison.
--Mais je ne veux pas que tu la vendes! s'écria mon pauvre Bernard. Je
ne veux pas que ma mère et toi vous soyez ruinés pour moi. Je partirai.
Rose-d'Amour m'attendra, je le sais; je reviendrai à cheval et avec des
épaulettes comme un seigneur, et nous nous marierons dans sept ans comme
Jacob et Rachel.
--Tais-toi, dit le père, et ne parle ni de Rachel ni de Jacob, ni de
sept ans. Je veux voir ton premier-né l'année prochaine, et si Rose
d'Amour manque à nous le donner, je me fâcherai tout de bon. Allons, à
quinze jours la noce. Est-ce décidé, vieux _Sans-Souci_?
--Si ça plaît aux enfants, répondit mon père, je ne suis pas pour les
contrarier».
Vous croyez, madame, que j'allais être la plus heureuse des femmes?
Attendez la fin. Ah! la tuile tombe toujours sur celui qui ne l'attend
pas.
Huit jours avant celui qui était fixé pour notre mariage, le père
Bernard avait trouvé un bourgeois qui consentait à lui prêter trois
mille francs hypothéqués sur la maison et le jardin, qui en valaient à
peu près deux fois autant. Aussitôt, il vint chez nous, le soir, pour
nous annoncer cette bonne nouvelle.
«Eh bien! vieux _Sans-Souci_, dit-il, l'affaire est faite, et Bernard
va se marier. C'est Malingreux qui les prête. Tu connais Malingreux, ce
petit homme sec, avec un nez de fouine, qui est une si bonne pratique
pour les huissiers? Quand je dis qu'il les prête, c'est une manière de
parler, car il ne déboursera pas un centime, mais il me les fait prêter
par un propriétaire, à 5 pour 100. Ce n'est pas trop cher, hein, pour
Malingreux?
--Ma foi, dit mon père, je ne l'en aurais pas cru capable.
--Oui, mais le propriétaire lui-même, qui ne les a pas, est obligé de
les emprunter à un notaire, à 6 pour 100.
--Six et cinq, ça fait onze, dit mon père.
--Oui, onze et trois pour la peine de Malingreux, cela fera quatorze,
sans comprendre les renouvellements. Enfin, Bernard est sauvé de la
conscription, c'est tout ce que nous voulions. Ce sera à lui et à
Rose-d'Amour de regagner ma pauvre maison, et d'économiser jour et nuit.
Et maintenant viens, _Sans-Souci_. Veux-tu venir avec nous faire une
partie à Saint-Sulpice? Nous dînerons au cabaret avec toute la famille,
excepté ma femme, qui ne peut pas aller si loin. Rose-d'Amour et Bernard
seront bien aises de se promener ensemble.»
Le lendemain nous partions huit ou dix, ensemble, à pied, pleins de joie
comme pour une noce. J'avais pris le bras de Bernard, et nous marchions
les premiers à plus d'un quart de lieue en avant. Jamais nous n'avions
été si gais. Pensez un peu, madame, si jeunes, si heureux, contents
de nous-mêmes, de nos parents, de nos amis, du bon Dieu et de toute
la nature, délivrés d'ailleurs de toute inquiétude pour l'avenir, nous
étions dans un de ces jours qu'on ne rencontre pas trois fois dans la
vie.
Saint-Sulpice est un village de quarante ou cinquante maisons, à
deux lieues de chez nous. Derrière chaque maison sont des près et des
chènevières. Au milieu du village est une grande place avec une belle
église, consacrée à saint Sulpice, un saint à qui l'on a coupé la tête
dans les anciens temps, et dont les reliques font encore des miracles.
Tout le village est très-beau et bien situé sur le penchant de la
montagne. Les prairies sont les meilleures du département, on les fauche
trois fois par an, et les boeufs si beaux que j'entends dire qu'on les
envoie à Paris, pour être servis sur la table de l'empereur. Vous savez
mieux que moi, madame, si l'on m'a dit la vérité.
La plus belle maison du village est un grand cabaret, toujours plein le
dimanche, et où les gens de la ville vont quelquefois dîner comme les
gens de la campagne. On y trouve toujours des pâtés, du veau rôti, des
fruits, du lait, du vin d'Auvergne, de la bière et du cassis: et comme,
à cause des chemins qui sont très mauvais dans nos montagnes, il est
plus commode d'aller à pied, on a toujours faim et soif en arrivant.
Nous n'étions pas, vous pensez bien, pour faire autrement que les
autres, et nous ne tardâmes pas beaucoup à nous mettre à table. On but
et l'on mangea comme à la noce; et de fait, c'était notre noce qu'on
célébrait. Après dîner on dansa de toutes ses forces. Nous avions amené
un vieux joueur de violon qui nous joua les plus belles bourrées du
pays, et nous fit sauter comme des Basques, ou comme des tanches dans la
friture. Peu à peu on s'échauffa de telle sorte, que les plus vieux se
mirent de la partie et voulurent danser comme les autres.
Le vieux _Sans-Souci_ lui-même ne se fit pas prier: on invita les
paysans et les paysannes qui étaient là et qui nous regardaient, à
danser avec nous, et bientôt toute la commune, le maire en tête, se mit
en branle, et commença à faire un tel vacarme qu'on n'entendait pas le
son des cloches qui appelaient les paroissiens à vêpres.
Pour moi, je dansais de mon mieux avec Bernard sans que personne
s'occupât de nous, tant le tumulte et les cris de joie empêchaient de
rien remarquer.
Quant au père de Bernard, il était d'une gaieté folle; le vin et la
danse avaient réjoui sa vieillesse, il parlait de ses petits-enfants et
chantait des chansons à boire. Enfin la nuit vint, et nous retournâmes à
la ville.
Comme nous arrivions, nous vîmes une grande flamme s'élever au-dessus
du faubourg. C'était la maison de Bernard qui brûlait. Sa mère, restée
seule et infirme, avait, sans y penser, mis le feu aux rideaux de son
lit. On l'avait sauvée à grand'peine. La rivière était loin, on n'eut
pas d'eau pour l'incendie, et la maison fut brûlée tout entière sans
qu'on put en retirer une chaise.
«Allons, dit le père Bernard, plus de maison, plus d'hypothèque; plus
d'hypothèque, plus d'argent; plus d'argent, plus de remplaçant, plus
de Bernard. Mes enfants, il faut vous séparer, Bernard partira dans dix
jours. Ma pauvre Rose, vos amours sont finies pour l'éternité, à
moins que vous n'attendiez ce garçon pendant sept ans; et sept ans,
croyez-moi, c'est beaucoup.»
Bernard ne dit pas un mot: on aurait cru que le tonnerre venait de
tomber sur sa tête. Pour moi, je me sauvai dans ma chambre, et je
pleurai toute la nuit.
Le vieux _Sans-Souci_, qui s'inquiétait d'entendre mes sanglots à
travers la cloison, se leva au milieu de la nuit et m'embrassa en
disant:
«Pauvre Rose!»
Il était loin de connaître tout mon malheur! Hélas! madame, à l'insu de
nos parents, nous étions déjà mariés devant Dieu, et, depuis quelques
jours, je n'avais plus rien à refuser à Bernard.