A parler sincèrement, madame, je crois que les belles demoiselles des
villes qui ont des chapeaux de velours, des crinolines, des robes
de soie, des écharpes, des cachemires, des bagues, des bracelets, et
généralement tout ce qui leur plaît et tout ce qui coûte cher, ne sont
pas moitié si heureuses que nous avant leur mariage, ni peut-être même
quand elles sont mariées; et je vais vous en dire la raison.
S'il leur prend fantaisie d'avoir un amoureux et de courir les champs
avec lui (en tout bien tout honneur s'entend), et d'admirer la lune, et
l'herbe verte des prés, et la hauteur des arbres, et la beauté du ciel,
et les étoiles qui ressemblent à des clous d'or, et qui font rêver si
longtemps à des pays inconnus et magnifiques, on les enferme dans leurs
chambres, on tourne la clef à double tour, et on les engage à lire
l'Écriture sainte, qui est une très bonne lecture, ou l'Imitation de
Jésus-Christ.
Et si l'on veut agir plus doucement avec elles, on leur fait de beaux
et longs sermons qui durent trois heures ou trois quarts d'heure, sur la
manière de penser, de parler, de s'asseoir, de regarder les jeunes gens
du coin de l'oeil sans en faire semblant, et d'attendre après sur des
chaises qu'ils viennent les chercher, soit pour la danse, soit pour le
mariage, et de ne pas écouter un mot de ces beaux jeunes gens si bien
gantés, cirés, frisés et pommadés, à moins que les parents n'aient connu
d'abord s'ils sont riches ou s'ils sont pauvres, s'ils ont des places
ou s'ils n'en ont pas, si la famille est convenable, et plusieurs autres
belles choses qui sont sagement inventées pour refroidir l'inclination
naturelle des deux sexes à s'aimer l'un l'autre et à se le dire.
Tout cela, madame, est sans doute très juste, très bien arrangé et très
nécessaire pour sauver de toute atteinte la fragilité des demoiselles;
mais il faut dire aussi que ce serait à les faire périr d'ennui si elles
n'avaient la consolation de penser que leurs mères se sont ennuyées
de la même façon et n'en sont pas mortes, et qu'étant aussi bien
constituées que leurs mères, elles n'en mourront sans doute pas
davantage.
Cependant une Anglaise qui travaillait dans le même atelier que moi
m'a souvent assuré que les demoiselles de son pays n'étaient pas plus
surveillées que nos ouvrières, qu'elles couraient les champs avec les
jeunes gens, qu'elles faisaient des parties de plaisir, et que cela ne
les empêchait pas de se bien conduire et de se bien marier. Mais, comme
vous savez, madame, chacun est juge de ses affaires, et si l'on a décidé
qu'en France les demoiselles baisseraient toujours les yeux, tiendraient
les coudes attachés au corps, ne parleraient que pour répondre et jamais
pour interroger, c'est leur affaire et non la mienne.
Permettez-moi seulement de dire que j'aime mieux, toute pauvre qu'elle
est, la condition d'une ouvrière qui fait sa volonté matin et soir,
que celle d'une demoiselle qui aurait en dot des terres, des prés, des
châteaux, des fabriques et des billets de banque, et qui obéit toute sa
vie,--fille à son père, et femme à son mari.
Pour moi, qui avais le bonheur de n'être pas gardée à vue, et tenue
dans une chambre comme une demoiselle, et surveillée à tout instant, et
écartée de la compagnie des garçons, ni d'aucune compagnie plaisante et
agréable, je n'attendis pas quinze ans pour avoir mon amoureux en
titre, qui, fut, comme vous pensez bien, Bernard l'_Éveillé_, Bernard le
_Vire-Loup_, mon sauveur Bernard.
Je ne vous apprendrai rien, je crois, madame, en vous disant que nos
amours étaient la plus innocente chose du monde, et que la sainte Vierge
et les saints pouvaient les regarder du haut du Paradis, sans rougir.
Bernard avait dix-sept ans, et j'en avais quatorze. Nos amours
consistaient surtout à nous promener ensemble, le dimanche, à cueillir
des églantines le long des haies ou des noisettes et des mûres dans les
buissons, ou encore dans les grands jours,--jours de fête, ceux-là!--à
boire du lait chaud dans les villages voisins.
Mon père qui craignait par-dessus tout de me contrarier, et qui avait
d'ailleurs confiance en moi, nous laissait souvent tête à tête dans
ces promenades. Et pourquoi aurions-nous fait du mal? Savions-nous
seulement, excepté par les discours des vieilles gens, ce que c'était
que le mal? Que pouvions-nous désirer de plus? Nous nous voyions tous
les jours, nous nous aimions, nous nous l'étions dit cent fois, nous
voulions nous marier ensemble; nos parents le voyaient et en étaient
contents; les camarades de Bernard faisaient la cour aux autres filles
de mon âge, comme lui à moi, et personne ne le trouvait mauvais: c'est
le moyen de choisir son mari longtemps d'avance, de le bien connaître,
de s'accommoder à son humeur, ou de l'accommoder à la sienne propre;
qu'est-ce qu'on pourrait reprendre à cela?
Maris et femmes, dans notre monde tout est jeune; comme les garçons
n'ont point d'argent, ils ne peuvent pas courir après des femmes de
mauvaise vie qui leur feraient dépenser leur jeunesse et leur santé;
comme les filles en ont encore moins, et que personne n'a dix écus à
côté d'elles, elles ne pensent pas à acheter des choses qui coûtent
cher. Un bonnet blanc, une robe d'indienne, un fichu rouge ou bleu,
voilà toute la toilette. Comment la jeunesse ne serait-elle pas
heureuse?
Aussi étions-nous heureux, Bernard et moi, parfaitement heureux, et nous
comptions bien que ce bonheur durerait toujours. Bernard était un grand
garçon, leste, bien fait, dégagé, un peu mince, qui chantait toujours,
qui riait, qui m'aimait, et qui n'avait pas deux idées en dehors de moi,
ni une volonté contraire à la mienne. Ses parents, qui étaient assez
riches (la maison et le jardin valaient bien cinq mille francs),
n'étaient pas fiers ni avares, et ils ne cherchaient pas à contrarier
ses inclinations; et quoique je n'eusse pas deux cents francs de dot à
attendre du vieux _Sans-Souci_, mon père, et que pour des pauvres gens
la différence entre nous fût énorme, son père et sa mère n'avaient pas
l'air de s'en apercevoir. Ils m'aimaient comme leur fille.
Souvent Bernard me disait: «Ma petite Rose-d'Amour (c'était le nom que
mes amies m'avaient donné, justement parce que je n'étais pas belle),
je t'aime à la folie, et les autres ne sont rien auprès de toi. Tu es
toujours de l'avis de tout le monde, tu ne contraries personne, tu es
gaie comme un chardonneret, et si mes camarades pouvaient te voir et
t'entendre tous les jours comme je te vois et t'entends, il seraient
tous amoureux de toi. Quand tu leur parles, je sens quelque chose qui me
serre le coeur, et quand tu les regarde avec ces yeux bleus qui sont si
beaux qu'il n'y en a de pareils à la ronde, j'ai des envies de me jeter
sur eux et de leur arracher un par un tous les cheveux de la tête... Et
toi, Rose-d'Amour, comment m'aimes-tu?»
Je répondais à mon tour:
«Mon bon Bernard, mon cher Vire-loup, je t'aime comme je peux,
c'est-à-dire de toutes mes forces.
--Ce n'est pas assez,» disait Bernard.
Et nous commencions une dispute qui n'était pas près de finir, et qui
valait toujours quelque chose à Bernard, car les disputes d'amoureux ne
vaudraient guère si elles ne finissaient par un raccommodement, et le
raccommodement par un baiser.
Pardonnez-moi, madame, de vous dire tout cela et de vous ennuyer de tous
ces détails. Hélas! c'est le temps le plus heureux de ma vie, et il me
semble, lorsque je vous le raconte, boire dans la même tasse un reste de
crème qu'on aurait oublié par mégarde. Mais ces temps heureux allaient
finir.
Quand Bernard eut vingt ans et moi dix-sept, nos parents pensèrent
à nous marier. Le vieux _Sans-Souci_ commençait à s'inquiéter de nos
amours, pourtant si innocentes, et, n'eût été la conscription, il
nous aurait mariés tout de suite; mais vous savez ce que c'est que la
conscription, et comme elle dérange souvent la vie la mieux réglée et
les projets les mieux établis. Pouvais-je épouser Bernard pour le voir
s'enrôler six mois après, prendre le sac et le fusil, et passer sept
ans aux pays lointains? Il fut donc décidé que nous attendrions ce terme
fatal avant de nous marier.
Ce n'est pas sans délibérer beaucoup qu'on prit cette résolution. Comme
les parents de Bernard étaient riches et avaient dans leur maison
trois locataires qui payent chacun cent francs, il aurait été facile
de trouver un remplaçant à mon pauvre Bernard; car si l'argent est bien
précieux aux pauvres gens, encore vaut-il mieux donner son argent que
ses enfants. D'ailleurs, cette année-là, les remplaçants étaient fort
chers, vous vous en souvenez, madame: c'était en 1840, et l'on disait
chez nous que ceux qui partiraient cette année-là seraient tués à la
guerre comme au temps du grand Napoléon, et qu'il n'en échapperait pas
un sur dix, et que ceux qui reviendraient dans leurs foyers seraient
estropiés à jamais.
Quand on nous dit tout cela, et que les remplaçants coûteraient au moins
trois mille francs pièce, la somme était si grosse qu'elle fit reculer
les parents de Bernard, et qu'il fut résolu qu'on s'en remettrait
au hasard, et qu'on ne prendrait aucune précaution contre le mauvais
numéro. Je ne sais pas ce que pensa Bernard; mais il fit bonne
contenance devant moi et me dit: «Rose-d'Amour, compte sur moi comme
je compte sur toi, et ne crains rien. S'il faut partir, je partirai, je
resterai sept ans en Afrique, ou en Allemagne, ou en Italie; mais dans
le pays où l'on m'enverra, je ne penserai qu'à toi, je n'aimerai que
toi, et si tu m'aimes encore dans sept ans nous serons heureux tout
comme aujourd'hui, foi de Bernard!» Je le crus sur parole, mais je ne
pus m'empêcher de pleurer. Sept ans! Hélas! madame, quand on est jeune
et qu'on aime, sept ans, c'est la vie entière.
Parmi les larmes, je ne pus m'empêcher de dire: «Ah! la maudite
conscription!» Sur quoi mon père, le vieux _Sans-Souci_, me dit en me
prenant sur ses genoux: «Mon enfant, c'est la loi. Ce n'est pas nous qui
l'avons faite, mais que veux-tu? c'est la loi... Et après tout, Bernard,
s'il y a guerre, tu reviendras peut-être colonel, ou général, ou
maréchal comme au temps de l'autre».
Pauvre père! il cherchait à me consoler, mais je voyais bien sa
tristesse qui était peut-être plus forte que la mienne parce que les
vieilles gens désespèrent aisément de tout; les jeunes, au contraire,
croient toujours que le bon Dieu va venir à leurs secours.
Enfin arriva le jour du tirage, et mon pauvre Bernard, plus mort que
vif, s'en alla tirer le billet de l'urne. 19? Ah! madame, quand nous
vîmes ce malheureux numéro, je sentis mon coeur défaillir, et je serais
tombée à la renverse au milieu de la salle où se faisait le tirage, si
mon père ne m'avait pas soutenue. Bernard s'avança vers nous:
«Eh bien! ma pauvre Rose-d'Amour, dit-il tout pâle, c'est fini: je vais
partir.
--Tu vas partir, lui répondit assez rudement mon père, mais tu ne vas
pas mourir. Allons, donne-lui le bras et ramène-la à la maison».
Quel retour! Il me semblait voir Bernard pour la dernière fois. Vous
auriez cru assister à un enterrement.
«Encore s'il était borgne ou bossu! disait toujours mon père, qui
faisait semblant de rire pour secouer notre tristesse. Mais non, ce
gaillard-là est droit comme un I, il est joli garçon, il ferait trois
lieues à l'heure: jamais le gouvernement ne voudra s'en priver pour toi,
ma pauvre enfant.»
Le soir, on délibéra dans les deux familles sur ce qu'il fallait faire.