ROSE D'AMOUR

PARIS

E. DENTU, ÉDITEUR

LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES

3, PLACE DE VALOIS, PALAIS-ROYAL

1889

I

J'avais à peu près dix ans quand je fis connaissance avec Bernard...

Mais avant tout, madame, il faut que je vous parle un peu de ma famille.

Mon père était charpentier, et ma mère blanchisseuse. Ils n'avaient pour

tout bien que cinq filles dont je suis la plus jeune, et une maison que

mon père bâtit lui-même, sans l'aide de personne, et sans qu'il lui en

coûtât un centime. Elle était perchée sur la pointe d'un rocher qu'on

s'attendait tous les jours à voir rouler au fond de la vallée, et qui,

pour cette raison, n'avait pas trouvé de propriétaire. Quand j'étais

enfant, j'allais m'asseoir à l'extrémité du rocher, sur une petite

marche en pierre, d'où l'on pouvait voir, à trois cents pieds au-dessous

du sol, la plus grande partie de la ville.

Mon père, après sa journée finie, venait s'asseoir à côté de moi. Son

plaisir était de me prendre dans ses bras et de regarder le ciel, sans

rien dire, pendant des heures entières. Il ne parlait, du reste, à

personne, excepté à ma mère, et encore bien rarement, soit qu'il fût

fatigué du travail,--car la hache et la scie sont de durs outils,--soit

qu'il pensât, comme je l'ai cru souvent, à des choses que nous ne

pouvions pas comprendre. C'était, du reste, un très-bon ouvrier,

très-doux, très-exact et qui n'allait pas au cabaret trois fois par an.

Si mon père était silencieux, ma mère en revanche parlait pour lui, pour

elle, et pour toute la famille. Comme elle avait le verbe haut et la

voix forte, on l'entendait de tout le voisinage; mais ses gestes

étaient encore plus prompts que ses paroles, et d'un revers de main

elle rétablissait partout l'ordre et la paix. Sa main était, révérence

parler, comme un vrai magasin de tapes, et la clef était toujours sur la

porte du magasin. Au premier mot que nous disions de travers, mes soeurs

et moi, la pauvre chère femme (que le bon Dieu ait son âme en son saint

paradis!) nous choisissait l'une de ses plus belles giffles et nous

l'appliquait sur la joue.

Et croyez bien, madame, que nous n'avions pas envie de rire, car ses

mains, endurcies par le travail, avaient la pesanteur de deux battoirs.

Du reste, bonne femme, qui pleurait comme une Madeleine les jours

d'enterrement, et qui aurait donné pour mon père et pour nous son sang

et sa vie; mais quant à crier, battre et se disputer avec ses voisins,

elle n'y aurait pas renoncé pour un empire.

Mon père, qui était la bonté même, voyait et entendait tout sans se

plaindre, se contentait de lever quelquefois les épaules,--ce qui ne

le sauvait même pas de tout reproche. Mais il était dur à la peine. Il

disait souvent: «Nous ne sommes pas en ce monde pour avoir nos aises;

et, puisque nous ne pouvons pas avoir d'enfants sans nos femmes, il faut

savoir supporter nos femmes.» On l'appelait le vieux _Sans-Souci_, parce

que jamais personne n'avait pu le mettre en colère, ni homme, ni enfant,

ni créature vivante, et qu'il n'aurait pas donné une chiquenaude, même à

un chien, excepté pour se défendre de la mort.

Un jour, en revenant du lavoir, ma mère se sentit fort altérée et toute

en sueur. Elle but un grand verre d'eau froide, tomba malade et mourut

la semaine suivante. Mon père la mena au cimetière sans pleurer, et

revint à la maison avec mes soeurs et moi. Il nous embrassa toutes,

donna les clefs de ma mère à ma soeur aînée, qui avait déjà dix-huit

ans, s'assit dans le coin de la cheminée, et mit sa tête entre ses

mains. A dater de ce jour-là, le vieux _Sans-Souci_, qui n'avait guère

parlé jusque-là, ne parla plus du tout: il avait l'air de rêver nuit et

jour, et nous-mêmes, intimidées par son silence, nous ne parlions plus

qu'à voix basse pour ne pas l'interrompre dans ses rêves.

Cependant mes soeurs se marièrent l'une après l'autre, quand l'âge

fut venu, et laissèrent là mon père, avec qui je restai bientôt seule.

J'avais alors dix ans, et ce fut vers ce temps-là, comme je vous le

disais en commençant, que je fis pour la première fois connaissance avec

Bernard, dit l'_Éveillé_ et le _Vire-Loup_. Car vous savez, madame, que

c'est assez la coutume chez nous de donner des surnoms aux garçons comme

aux filles, et que ces surnoms font souvent oublier le nom que nous a

donné notre père. Moi, par exemple, quoiqu'à l'église et à la mairie

l'on m'ait appelée Marie, je n'ai jamais, depuis l'âge de douze ans,

répondu qu'au nom de _Rose-d'Amour_, que les filles de mon âge me

donnaient par dérision, et que les garçons répétaient par habitude.

Car il faut vous dire, madame, et vous devez le voir aujourd'hui, que je

n'ai jamais été jolie, même au temps où l'on dit communément que toutes

les filles le sont, c'est-à-dire entre seize et dix-huit ans. J'avais

les cheveux noirs, naturellement, les yeux bleus et assez doux, à ce

que disait quelquefois mon père, qui ne pouvait pas se lasser de me

regarder; mais tout le reste de la figure était fort ordinaire, et si

j'ajoute que je n'étais ni boiteuse, ni manchotte, ni malade, ni mal

conformée, que j'avais des dents assez blanches, et que je riais toute

la journée, vous aurez tout mon portrait.

Du reste, on m'aimait assez dans le voisinage, parce que je n'avais

jamais fait un mauvais tour ni donné un coup de langue à personne ce qui

est rare parmi les pauvres gens, et plus rare encore, dit-on, chez les

riches.

Il ne faudrait pas croire que je fusse le moins du monde malheureuse de

vivre avec mon père, quoiqu'il ne me dit pas six paroles par jour, si ce

n'est pour les soins du ménage, et que nous n'eussions pas toujours de

quoi vivre. Les gens qui se portent bien et qui travaillent n'ont pas

de très-grands besoins: un petit écu leur suffit pour la moitié d'une

semaine, et s'il ne suffit pas, ils prennent patience, sachant bien que

la vie est courte, que la bonne conscience est mère de la bonne humeur,

et que la gaité vaut tous les autres biens.

Tous les soirs, après souper, dans la belle saison, j'allais me promener

avec mon père et quelques voisins dans la campagne; nous montions dans

ce bois de châtaigniers que vous connaissez et qui est sur la hauteur,

à une demi-lieue de la ville. Là, mon père se couchait sur le gazon, les

yeux tournés vers les étoiles, et moi je courais autour de lui avec les

enfants de mon âge. L'hiver, nous restions au coin du feu, tantôt chez

nous, tantôt chez le père Bernard, dit _Tape-à-l'Oeil_, afin de ménager

le bois, qui ne se donne pas dans notre pays, et qui coûte aussi cher

que le pain.

Un soir, c'était au mois d'avril, mon père ne voulut pas venir avec

nous, et me laissa aller au bois avec plusieurs autres garçons et

filles sous la conduite de la mère Bernard, qui était une femme très

respectable et âgée. Tout en courant, je m'égarai un peu dans le bois

qui n'était pas toujours sûr; les loups y venaient quelquefois de

la grande forêt de la Renarderie, qui n'est qu'à six lieues de là.

Justement, ce jour-là des chasseurs avaient fait une battue dans la

forêt, et un vieux loup, pour échapper aux chiens, s'étant jeté dans la

campagne, avait cherché un asile dans le bois où je courais.

J'étais seule, avec un jeune garçon plus âgé que moi de trois ans, qu'on

appelait Bernard l'_Éveillé_, lorsqu'au détour du sentier je vois venir

à moi le loup, une grande et énorme bête, avec une gueule écumante et

des yeux étincelants que je vois encore. Je pousse des cris affreux et

je veux fuir: mais le loup, qui peut-être ne songeait pas à moi, courait

pourtant de mon côté et allait m'atteindre; j'entendais déjà le bruit

de ses pattes qui retombaient lourdement sur la terre et froissaient les

feuilles des arbres dont les chemins étaient couverts depuis l'hiver,

lorsque tout à coup Bernard l'_Éveillé_ se jette au-devant de lui. Comme

il n'avait ni arme ni bâton, il quitte sa veste, attend le loup, et, le

voyant à portée, la lui jette sur la tête pour l'étouffer.

En même temps il m'appelle à son secours; mais j'étais bien embarrassée,

et pendant qu'avec les manches de sa veste il cherchait à étouffer le

loup, je poussais des cris effrayants au lieu de l'aider. Le loup, tout

enveloppé dans la veste de Bernard, poussait de sourds hurlements, se

dressait contre lui, et cherchait à le mordre et à le déchirer. Je ne

sais pas comment l'affaire aurait fini, si les chasseurs et les chiens

qui le poursuivaient depuis plusieurs lieues n'étaient pas arrivés en

ce moment pour délivrer Bernard. Le loup fut tué d'un coup de couteau

de chasse, les chasseurs firent de grands compliments à Bernard pour son

courage, et l'on nous remit tous deux dans notre chemin. Madame, cette

petite aventure a décidé de ma vie.

Vous devinez aisément comment Bernard fut reçu par mon père lorsqu'il

eut appris mon danger, et la manière dont il m'en avait tirée. De ce

jour-là, Bernard devint notre ami le plus cher et ne nous quitta plus,

surtout le dimanche. Il perdit son surnom de l'Éveillé pour celui de

_Vire-Loup_, qui rappelait son courage, et mon père ne fit plus une

partie de campagne sans y inviter Bernard, qui, de son côté, ne se fit

pas prier, et ne me quittait pas plus que mon ombre.

Rose d'Amour · 第 2 / 10 题