M. William Busnach n'avait jamais fait de drame et ne songeait guère à

en faire. Il s'en tenait à des vaudevilles, que l'on représentait avec

assez de succès aux Variétés, au Palais-Royal, ou aux Folies-Marigny.

Mais son étoile l'avait destiné à jouer le rôle de novateur, à

partager les haines qu'excita la nouvelle école naturaliste.--Un jour

qu'il flânait sur le boulevard, il rencontra M. Mendès. M. Mendès tout

en causant de choses et d'autres, lui demanda de lui procurer des

abonnés pour un journal qu'il fondait: _La République des lettres_. M.

Busnach le pria de lui adresser d'abord quelques exemplaires du

premier numéro. Ce qui fut fait. Dans ce premier numéro, se trouvaient

les premiers chapitres de _L'Assommoir_, ceux qui avaient déjà paru

dans le _Bien public_ et dont les réclamations des abonnés avaient

interrompu la publication. Cette trouvaille d'un coin de la société

encore peu exploré, le style puissant et ces types pleins de vie

intéressèrent si fort M. Busnach, qu'il courut supplier M. Mendès de

lui permettre de lire le manuscrit, jurant qu'il ne pouvait pas

attendre la fin. M. Mendès lui donna un mot pour M. Zola, et celui-ci,

peu habitué alors à l'admiration, accorda avec plaisir la permission

demandée.--M. Busnach, en dévorant le manuscrit, éprouva un sentiment

d'admiration, d'enthousiasme, que, jusque-là, _Les Misérables_ et _Les

Châtiments_ avaient seul excité en lui.

Quelque temps après, _L'Assommoir_ parut en volume, et excita les

scandales que l'on sait. M. Zola, qui avait été fort touché de

l'admiration expansive de M. Busnach, lui en envoya un volume avec une

dédicace. M. Busnach alla le remercier; le désir d'utiliser la

situation du roman pour la scène l'avait déjà piqué; et, plutôt comme

interrogation que comme exclamation, il lança cette phrase:

«Quel dommage que l'on ne puisse pas transporter cela au théâtre!»

M. Zola haussa les épaules en souriant, et trouva étrange l'idée même

d'une pareille entreprise. On n'en parla plus.

M. Busnach avait prêté le volume qu'il admirait à son collaborateur

et ami, M. Gastineau; celui-ci, après l'avoir lu avec soin, crut qu'on

en pouvait tirer un vaudeville en trois actes pour les Variétés. Les

deux amis passèrent quelques heures à étudier la question. Mais les

couplets refusaient de venir, les lèvres qui voulaient rire se

crispaient, les situations légères ne se découpaient pas; loin de là,

l'action tragique se dessinait, s'imposait.--On comprend que la

lugubre apparition du drame ait d'abord effrayé deux vaudevillistes.

Néanmoins, ils se décidèrent bientôt à aborder franchement ce sujet

qui s'emparait d'eux, et furent demander à M. Zola l'autorisation de

tirer une pièce de son roman.

Un détail: M. Gastineau, qui était fort timide, attendit dans un

fiacre le résultat des démarches de son collaborateur.

Le succès colossal de _L'Assommoir_ avait déjà alléché plus d'un

dramaturge; il avait été question de M. Siraudin, puis de M. Sardou;

mais l'affaire ne s'était pas arrangée. Aussi M. Zola répondit-il

alors aux sollicitations de M. Busnach par un mot qu'il ne prononce

pourtant pas souvent:

«Impossible!»

M. Busnach insista, et finit par obtenir l'autorisation de faire un

scénario, qu'il rapporta au bout de trois jours. Mais, dans ce court

intervalle, un auteur, très aimé du public, et qui est académicien,

avait déclaré la tentative absolument irréalisable. M. Busnach mit son

point d'honneur à le faire mentir; comme son plan plut à M. Zola, il

obtint enfin l'autorisation qu'il rêvait.

Le plan primitif comprenait douze tableaux. Deux ont été retranchés:

l'un, qui était un simple changement de décor au dernier acte;

l'autre, qui se passait après la scène de l'échafaudage, avait pour

titre: _La première bouteille_; c'était le premier pas de Coupeau vers

l'ivrognerie.--Après la première, comme le drame était trop long, on a

dû supprimer encore le tableau de la Forge, qui plaisait peu au

public.

Quatre mois après que les auteurs eurent commencé leur œuvre,

Gastineau mourut, et M. Busnach se trouva seul chargé de toute la

besogne: seul, disons-nous, car M. Zola avait mis comme condition

_sine qua non_ à son autorisation, qu'il n'aurait absolument pas à

s'occuper de la pièce, et que, dans aucun cas, son nom ne serait mis

en avant. Cette condition a-t-elle été strictement remplie? Il est

difficile de le croire. Dans plusieurs passages du drame de l'Ambigu,

on retrouve la touche vigoureuse du puissant naturaliste. D'ailleurs,

il est fort probable que M. Busnach soumettait son plan et son travail

à M. Zola, et celui-ci n'aura sans doute pas pu s'empêcher de lui

prêter l'appui de ses conseils. A quel point s'est arrêtée cette

collaboration inévitable? C'est ce que nous ignorons. Mais il faut

croire qu'elle n'a pas été bien loin, puisque M. Zola, qui pourtant ne

refuse jamais la responsabilité de ses actes et de ses œuvres, ne l'a

pas avouée.

Jusqu'à présent, on a répété sur tous les sens que l'auteur des

_Rougon-Macquart_ était un romancier, mais n'avait aucune des qualités

indispensables au dramaturge; ses trois échecs étaient une preuve à

l'appui de ce qu'on avançait.--Quand _L'Assommoir_ eut réussi, les

opinions changèrent, on le rendit responsable de toutes les habiletés

scéniques qui gâtent le sujet. Il y a là une contradiction flagrante;

et c'est pourtant de là qu'on part pour accuser M. Zola d'être un

spéculateur sans vergogne, un écrivain sans foi!--Cela montre sur

quelle base s'appuient la plupart du temps ses détracteurs.

Une fois le drame achevé, il s'agissait de le faire jouer; là

commençaient les difficultés. Peu de directeurs auraient eu le courage

de monter une pièce pareille, à grand spectacle, et qui avait, au dire

de tous, neuf chances sur dix de faire un «four». M. Chabrillat, qui

reprenait l'Ambigu et qui ne demandait qu'à donner du relief à ce

vieux réceptacle du _mélo_, se chargea bravement de cette téméraire

entreprise; il eut le mérite de croire au succès, et de ne reculer

devant aucun sacrifice pour l'assurer.

Il ne restait plus que les acteurs à trouver.

M. Gil-Naza ne fit aucune difficulté pour accepter le rôle de Coupeau.

Après l'avoir lu, il rencontra M. Busnach dans les coulisses de

l'Ambigu, un soir que l'on donnait _La jeunesse de Louis XIV_. Il vint

à lui, lui serra la main avec effusion, et lui dit:

«Ce sera mon éternel honneur, d'avoir créé le rôle de votre pièce. Et

quant au succès, on peut garantir deux cents représentations.»

En parlant ainsi, il portait son costume de Mazarin. Et, depuis ce

moment, il étudia son rôle avec une ardeur que rien ne ralentit, avec

une conscience que rien ne rebuta. Il a passé des journées à

Sainte-Anne; il a pénétré dans les vrais assommoirs, il a vu de près

cette vie du peuple qu'il voulait représenter.

Il fut plus difficile de trouver une Gervaise. Mlle Rousseil, à

laquelle on s'adressa d'abord, refusa: le rôle ne lui convenait pas.

Mme Léonide Leblanc ne put pas s'en charger; Mlle Antonine non plus.

On était fort embarrassé. C'est alors que Mlle Sarah Bernhard dit un

jour à M. Busnach:

«Vous cherchez une Gervaise? Mais vous en avez une sous la main: c'est

Hélène Petit, qu'il vous faut!»

Le soir même, M. Busnach courut à l'Odéon, où l'on donnait _Conrad_;

le lendemain, il se présentait chez Mme Hélène Petit. Il lui lut le

rôle, qu'elle écouta avec une émotion profonde et toujours croissante;

quand il eut fini, elle se jeta dans les bras de son mari, M. Marais,

en s'écriant:

«Ah! voilà le rôle qu'il me faut! Je l'attends depuis cinq ans!»

Grâce à l'obligeance de M. Duquesnel, l'affaire put s'arranger; tout

le monde fut content,--excepté, à ce qu'on dit, M. Marais, qui aime

mieux voir sa femme en princesse qu'en ouvrière, et en robe blanche

qu'en haillons.

M. Dailly fut chargé du rôle difficile de Mes-Bottes, qu'il joue avec

tant de bonne humeur. Il s'est aussi donné beaucoup de peine, et peut

prendre sa part au succès. C'est lui qui a eu l'idée magnifique

d'ouvrir au milieu son immense pain, et d'y enfermer son petit morceau

de fromage; c'est encore lui qui a imaginé la charmante scène muette

de Gervaise, embrassant la rose que Goujet lui a offerte pour sa fête.

Le rôle de Nana, qui paraît d'abord à dix ans, puis à vingt, n'était

pas facile à remplir. Par bonheur, Mlle Louise Magnier a une nièce,

qui lui ressemble, ce qui permit de surmonter encore cet obstacle.

Les décors enfin, ont été donnés à MM. Chéret, Zarra, Poisson et

Cornil, qui, tous, ont rivalisé de zèle et d'exactitude.

Ainsi, rien n'était négligé; dans le plan de bataille, on ne livrait

rien au hasard.

IV

UN INCIDENT.--LA PREMIÈRE DE L'ASSOMMOIR

Malgré tant d'efforts, on pouvait craindre un échec.--Les inquiétudes

redoublèrent lors d'un incident qui a soulevé mille querelles, et dont

je dois dire quelques mots.

Depuis quelques années, M. Zola envoie chaque mois un article

littéraire à une revue russe, le _Messager de l'Europe_; il y traite

diverses questions littéraires. Dans un des derniers numéros, il

publia une étude sur le roman français, dans laquelle il exprima ses

opinions avec la franchise qui lui est habituelle. Cet article fut

remarqué par le correspondant parisien d'une revue suisse la

_Bibliothèque universelle_, qui en donna une analyse et en traduisit

quelques passages. Cela excita un vrai scandale. Au lieu de regarder

M. Zola comme un homme qui a des opinions et les défend, on le montra

du doigt comme un calomniateur et un envieux. Les uns attribuaient ses

jugements sévères à une vile jalousie; d'autres, à un intérêt de

spéculateur du plus bas étage; personne ne soupçonna qu'il pût être

sincère.

On crut remarquer qu'il ne faisait grâce qu'aux romans édités par M.

Georges Charpentier, et on l'accusa d'avoir fait une réclame.

Pourtant, le fait pouvait s'expliquer autrement. On sait que le groupe

d'écrivains dit _naturaliste_ (puisqu'il faut employer ce mot) se

réunit chez M. Flaubert, que tous professent plus ou moins les mêmes

idées. On aurait pu penser que M. Zola défendait les œuvres et les

théories de ses amis littéraires plus encore que les intérêts de son

éditeur: car enfin, il ne pouvait logiquement pas prendre le parti des

auteurs qui professent des théories directement opposées aux siennes,

qui d'ailleurs ont tous des organes pour se défendre quand on les

attaque, et, le cas échéant pour attaquer eux-mêmes. Mais on se garda

bien de poser cette alternative. On ne voulait pas non plus remarquer

que tous les romanciers cités avec éloges par M. Zola n'ont pas des

volumes chez M. Charpentier:

M. Alphonse Daudet en a plusieurs chez Dentu qui publiera aussi la

_Reine Frédérique_, après qu'elle aura paru comme feuilleton dans le

_Temps_.

M. Duranty, qui n'est guère connu, et auquel M. Zola accorde pourtant

de grands éloges, a fait paraître tous ses romans chez le même

éditeur, et n'en a aucun chez Charpentier.

M. Flaubert a été fort longtemps imprimé chez Michel Lévy; ce n'est

qu'à la suite d'une vive altercation avec lui qu'il l'a quitté.

Enfin, M. de Goncourt,--comme M. Zola lui-même,--a été édité par la

maison Lacroix, jusqu'au moment de sa liquidation: M. Charpentier a

pris la peine d'aller le chercher lui-même, comme il avait été

chercher M. Zola.

Les idées que M. Zola défend depuis trois ans dans le _Bien public_,

dans le _Voltaire_ et dans le _Messager de l'Europe_ ne lui sont,

d'ailleurs, pas particulières: ce sont celles que professe tout le

groupe auquel il appartient; probablement que M. Flaubert et M. de

Goncourt les défendraient avec la même vigueur s'ils faisaient du

journalisme: M. Zola, le seul du groupe, se trouve placé dans la

critique militante; par ce fait même, il est appelé à défendre les

théories qu'on lui connaît; il le fait avec d'autant plus de vigueur

qu'il se sent appuyé par le suffrage et par les opinions des hommes

dont il estime le plus le goût et le talent.

Ses critiques littéraires sur le roman, qui ont paru dans le _Messager

de l'Europe_, et ses articles du _Voltaire_ réunies sous le titre de:

_Le Naturalisme au théâtre_, paraîtront prochainement, en même temps

qu'une nouvelle édition de _Mes haines_; l'on pourra voir que ses

opinions sont les mêmes depuis longtemps.

On a beaucoup reproché à un romancier d'avoir jugé d'autres

romanciers; on trouve là de l'indélicatesse. Il semble pourtant que

chacun a le droit de dire ce qu'il pense, et peut le dire sans

forfaire à l'honneur. Mais M. Zola a le malheur de sortir du ton de

congratulation et de ménagements qu'emploient volontiers les artistes,

quand ils parlent publiquement les uns des autres. Son style bref, sa

manière un peu sèche, un peu hautaine de présenter ses observations,

ont exaspéré bien des susceptibilités. Toutefois, il ne nous semble

pas mériter le reproche de violence: la violence est quelque chose de

relatif, n'est-ce pas? Eh bien! comparez les articles que nous

transcrivons ici, et dites vous-mêmes de quel côté elle se trouve:

Voici d'abord l'article consacré à M. Ulbach:

«Je nommerai M. Ulbach, qui a beaucoup produit dans des tons

neutres. Celui-là dérive de Lamartine qu'il a connu et dont il a

pris la manière fluide et mollement imagée. Son seul succès a été

son roman: _Monsieur et Madame Fernel_, une peinture de la vie de

province assez exacte. Ses vingt-cinq ou trente autres romans se

sont vendus raisonnablement, à deux ou trois éditions en moyenne.

Aujourd'hui il travaille encore beaucoup; il ne se passe pas

d'année où il ne jette dans la circulation deux ou trois volumes;

mais la critique ne s'occupe plus de lui, il est en dehors de la

littérature militante.

»J'ai cité M. Ulbach parce qu'il est le type bien net des

romanciers qui passent pour écrire des romans littéraires; on

entend par là des analyses, par opposition aux romans

feuilletons, qui sont bâclés sans aucun souci de la grammaire ni

du bon sens. Rien n'est curieux à étudier comme le style de M.

Ulbach; c'est un style mou, qui s'en va par filandres, avec des

intentions poétiques à tout propos; les comparaisons s'entassent,

les images les plus imprévues se heurtent, les phrases flottent

comme des mousselines peinturlurées, sans qu'on sente dessous une

carcasse solide et logique, cette carcasse résistante qui doit

tout porter, et qui seule indique un écrivain de race. En somme,

il n'y a que des intentions de style; le style manque, la façon

personnelle de sentir, et le mot juste qui rend la sensation. M.

Ulbach n'en a pas moins passé pour un écrivain, dans les journaux

et dans un certain public.»

Dans le numéro du 28 décembre 1878, de la REVUE POLITIQUE ET

LITTÉRAIRE, nous trouvons sous le titre de _Notes et impressions_, un

article de M. Louis Ulbach dont nous transcrivons le commencement:

«On s'entretient, depuis huit jours, de l'article de M. É. Zola,

à l'usage de la Russie, dans lequel il prétend administrer le

knout aux romanciers français, en exceptant toutefois les

confrères de la librairie Charpentier.

»Pour mon compte, je ne suis pas surpris. Une enquête sérieuse,

polie, des principes clairs, des définitions exactes m'eussent

étonné davantage. Je trouve M. Zola dans la logique de son talent

comme dans la plénitude de son droit. On sait qu'il a l'épiderme

aussi chatouilleux qu'il a le poing épais, et ses dédains sont

des représailles.

»Je n'avais pas attendu sa pitié méprisante pour dire mon

sentiment, il y a bientôt dix ans, sur _la littérature putride_;

je suis presque confus, désappointé d'être si peu injurié. M.

Zola accorde une réalité approximative aux peintures de province

que j'ai faites dans mon roman _Monsieur et Madame Fernel_. Il

est bien bon; il est trop bon. Je ne veux pas de ses ménagements.

Thérèse Raquin et Gervaise doivent plus de gros mots à Mme

Fernel. Elles ne se vengeront jamais assez.

»Je sais bien que M. Zola m'avait déjà pardonné mon indignation

sincère, quand il daignait, par exemple, me demander de le

prendre pour collaborateur au journal _La Cloche_.

»Je fus heureux de lui donner les moyens de faire une besogne

décente, bien qu'il fût obligé de rendre compte de l'Assemblée de

Versailles. J'eus plusieurs fois à corriger, à assainir, à

supprimer des passages scabreux, et j'ai des lettres où il se

plaint de ma pudeur...

»... Il se souvient, à la fin, de mon accueil confraternel quand

il ne m'assomme qu'à moitié, et de mes critiques quand il me

jette en dehors de la critique actuelle. Il a bien tort s'il est

un peu reconnaissant. Je ne lui demande pas plus d'égards que ses

héros n'ont de conscience. _Je serai toujours très honoré de sa

rancune....._

»... Je me souviens d'avoir lu dans _Thérèse Raquin_, avec la

description d'un cadavre de femme en décomposition: «C'est à la

Morgue que les voyous ont leur première maîtresse.» Je voudrais

que les écrivains de mon temps ne bornassent pas leurs amours

éternelles aux premières amours des voyous.»

Voici maintenant le passage le plus violent de l'article de M. Zola

consacré à M. Claretie:

«... Pourtant, les volumes s'entassaient avec une désespérante

monotonie. Ils demeuraient tous semblables. Ils étaient tous

aussi bons et aussi mauvais les uns que les autres. Et, à mesure

que le tas grossissait, il s'en dégageait de plus en plus une

insupportable odeur de médiocrité. M. Jules Claretie promettait

toujours, mais ne tenait jamais.

»J'ai souvent réfléchi à ce cas. Il est un des plus navrants

qu'on puisse voir. Je répète que l'écrivain a des allures

littéraires, qu'il a une bonne tenue de style, qu'il campe un

personnage comme un maître, qu'il possède en un mot tous les

caractères de surface du talent. Et quand on l'ouvre il est vide;

c'est un fruit qu'un ver a mangé intérieurement, et qui s'écrase

dès qu'on le touche. Il a une facilité déplorable, une faculté

d'assimilation qui lui permet d'être tout ce qu'il veut, sans

jamais rien être par lui-même. Sa plume court sur le papier, et

ce n'est pas sa personnalité propre qui la conduit, ce sont les

personnalités des autres, les souvenirs que malgré lui, par sa

propre nature d'imitation, il emprunte à droite et à gauche. Il

vit grâce à l'air ambiant, il prend des idées qui volent autour

de lui; jamais une idée ne lui sort directement du cerveau. Il a

le procédé de ce maître, puis le procédé de cet autre maître,

tout cela naïvement, sans qu'il s'en aperçoive, parce qu'il est

né pour cela. Il est et restera un miroir; chacun de nous peut

aller se regarder en lui et se reconnaître. En un mot, et pour le

résumer par une image, il écrit sous la dictée de tous.»

C'est violent, n'est-ce pas? Mais écoutez M. Jules Claretie, dans son

compte-rendu de l'_Assommoir_[10]. Vous comparerez:

«..... Les auteurs de la pièce, dont un, M. Busnach, est très

parisien, et connaît le théâtre pour s'y être fait maintes fois

applaudir, ont jugé prudent de décrasser les personnages,

VOLONTAIREMENT REPOUSSANTS, IGNOBLES OU BÊTES, que M. Zola nous a

présentés comme l'incarnation du peuple.....

»..... Que le drame soit bon ou mauvais, qu'il réussisse ou qu'il

tombe, je n'en veux pas moins dire d'avance mon sentiment très

net sur le livre d'où il est tiré. Il est bien établi, dès à

présent, que M. Zola trouve les _concessions_ de la pièce un peu

fortes, ET, AVEC CET ART DE CHARLATANISME (UNE RIME A

NATURALISME) QUI LUI EST PARTICULIER, il fait, dès à présent,

annoncer qu'il _éreintera_, dans son feuilleton, le drame que son

livre a inspiré.....

»..... A l'encontre de ce personnage des contes de fées qui

changeait en or tout ce qu'il touchait, M. ZOLA CHANGE EN BOUE

TOUT CE QU'IL MANIE. Une odeur de bestialité se dégage de toutes

ses œuvres. Ses livres sentent la boue. Ce priapisme morbide,

qui n'est autre après tout que celui des romans de Marc de

Montifaud, se retrouve chez lui, dans ce style qu'il a pris,

absolument pris, aux frères de Goncourt, dans ces _coulées de

chair_ qu'il caresse avec des sensualités sadiques, dans ces

flammes de désir brutal qu'il allume au fond des prunelles de

tous ses personnages. Il est tellement secoué de cette lubricité

littéraire, que les sentiments naturels deviennent avec lui

hideux, comme dans _Une page d'amour_; qu'il ne peut décrire une

poupée, une pauvre petite poupée d'enfant gisant à terre les

jambes écartées, sans éveiller, SANS CHERCHER A ÉVEILLER aussitôt

des idées sensuelles.....

»..... Ah! que de papes aujourd'hui et que de moutardiers du pape

qui se croient impeccables! Nous la raillons, l'infaillibilité

du pape, et il y a, dans les lettres, dans les arts, un certain

nombre de vaniteux qui se posent à eux-mêmes la tiare sur la tête

et ne souffrent pas qu'on les discute. LA TIARE DE M. ZOLA EST

FAITE, D'AILLEURS, DU LINGE SALE DE GERVAISE.....

».... _La main_ chez lui, comme chez certains peintres, est

extraordinaire de facture et de pâte. LE CERVEAU MANQUE. M. ZOLA

EST LE CHEF D'UNE ÉCOLE QUE JE CRAINS BIEN DE VOIR GRANDIR OUTRE

MESURE: _L'École de la suffisance et de l'ignorance_.»

[10] Feuilleton de la _Presse_, 20 janvier 1879.

Comparez donc la critique qu'on accuse de brutalité, et celle qui se

pose sur la tête la tiare de l'affabilité, du bon ton, de la

courtoisie.

Cet incident acheva d'indisposer contre M. Zola une bonne partie du

public et presque toute la critique. On craignit qu'il ne se formât

une cabale pour siffler le drame. Mais il n'en fut rien. D'ailleurs,

les mauvaises dispositions du public furent un peu retournées quelques

jours avant la première de l'_Assommoir_.

La liste des nouveaux décorés de la Légion d'honneur parut.

Chacun s'attendait à y lire le nom de M. Zola.

Le nom de M. Zola n'y était pas.

Cet oubli du ministère donna une espèce de satisfaction aux plus

malveillants: ils pouvaient se consoler des succès de leur adversaire,

en pensant qu'ils n'auraient du moins pas la mortification de le

rencontrer avec le ruban rouge à sa boutonnière. Ceux qui hésitaient

entre l'ancienne et la nouvelle école trouvèrent cette négligence un

peu bien injuste. Après tout, M. Zola méritait cette distinction,

aussi bien qu'un autre et mieux que bien des autres: ses théories sont

contestables, ses critiques peuvent être blessantes, on n'est pas tenu

d'aimer et d'admirer ses œuvres, mais il n'y a pas moyen de nier son

talent; ses adversaires les plus déclarés le reconnaissent, et ceux

qui parlent encore de lui avec un dédain calculé ne font guère que se

couvrir de ridicule. Or la décoration se donne assez généralement aux

artistes et écrivains de talent.

Quelques méchantes langues soutinrent que M. Zola avait dépassé la

moyenne; qu'il était déjà trop en évidence; qu'il fallait bien se

garder d'accorder une distinction à un homme qui fixait déjà tous les

regards, faisait le sujet de toutes les discussions.

Quoi qu'il en soit, ce fait minime produisit tout un mouvement dans

l'opinion, et le drame de M. Busnach en profita. On ne pouvait pas

voir de sang-froid l'auteur des _Deux fautes_ estimé davantage par le

ministère des Beaux-Arts que celui des _Rougon-Macquart_.

Presque tous les auteurs dramatiques promettaient à M. Busnach un

splendide échec: cela ne ralentit ni son ardeur, ni celle des

vaillants interprètes. Ils ne se laissèrent non plus effrayer ni les

uns ni les autres par le bruit qu'on faisait autour du nom de M. Zola

ni par toutes les arlequinades qu'on débitait sur son compte, et dont

on le rendait responsable: car tous ceux qui criaient le plus fort

accusaient M. Zola d'être un tapageur. M. Zola eut beau déclarer qu'il

ne demandait qu'à rester chez lui bien tranquille, qu'à écrire en paix

ses articles et ses livres, qu'à les voir juger sans passion; qu'il

était d'ailleurs complètement en dehors de la question de théâtre: on

s'obstina à livrer contre lui une bataille qu'il n'acceptait pas, et,

plus tard, à lui reprocher les défauts d'une pièce à la rédaction de

laquelle il est resté étranger, qu'il n'a pas signée, mais qu'il n'a

pas _éreinté_ non plus, ainsi que le prédisaient ses ennemis.

La première de _L'Assommoir_ s'annonçait comme un événement. Depuis le

temps où les classiques et les romantiques se disputaient la scène,

aucune _première_ n'avait excité tant de mouvement dans le public.

Trois semaines à l'avance, toutes les places laissées libres par le

service étaient louées; les malheureux qui voulaient voir quand même,

en étaient réduits à recourir aux expédients les plus coûteux. Les

agences de théâtres négociaient à des prix fabuleux les quelques

billets dont elles disposaient; on cherchait à s'engager dans la

claque, à se glisser parmi les comparses.

A Propos de l'Assommoir · 第 2 / 4 段