«Nana, c'est la pourriture d'en bas, l'_Assommoir_ remontant

Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le

typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée

et n'a pas été harmonisée.

A PROPOS

DE

L'ASSOMMOIR

Châteauroux.--Typog. et Stéréotypie A. Nuret et Fils.

A PROPOS

DE

L'ASSOMMOIR

PAR

ÉDOUARD ROD

[Décoration]

PARIS

C. MARPON ET E. FLAMMARION

LIBRAIRES-ÉDITEURS

1 à 7, galeries de l'Odéon et rue Rotrou, 4

1879

_Il y a quelques années, personne ne parlait de M. Zola. On avait

formé contre lui une sorte de conspiration du silence. Ses romans

paraissaient et trouvaient quelques lecteurs, parfois quelques

admirateurs; mais aucun critique ne s'en occupait_: La Conquête de

Plassans _n'a pas eu un seul article dans la presse parisienne_; La

Faute de l'abbé Mouret _en a eu deux. Un critique influent déclarait

que l'auteur des_ Rougon-Macquart «_l'horripilait», qu'«il ne pouvait

pas souffrir ce monsieur». Mais il disait cela dans l'intimité, et ne

prenait pas la peine de communiquer ce jugement à son public._

_En 1873, le théâtre de la Renaissance monta_ Thérèse Raquin _ce

fut un scandale; ce drame eut, si je ne me trompe, sept

représentations; critiques et reporters tapèrent à l'envi sur_

l'œuvre _nouvelle. On ne se contenta pas de calomnier la pièce, on

alla presque jusqu'à insulter l'auteur. Le résultat de tout ce tapage

fut que le public apprit à connaître le nom de M. Zola, et lut ses

romans; sans compter que, pour pouvoir plus à l'aise_ éreinter _le

dramaturge, on commença à mettre en relief le talent du romancier._

_Enfin parut_ L'Assommoir; _ce livre étrange excita toutes les haines.

Il se trouva des journalistes pour le dénoncer comme une œuvre

immorale, fétide, malsaine. Bien des gens auraient désiré le

rétablissement de l'Inquisition, pour qu'on pût brûler l'œvre et son

auteur. On se contenta, ne pouvant faire plus, de lui jeter à la face

toute la boue dans laquelle marchaient ses personnages; on aurait

voulu l'ensevelir dans l'ignominie, confondre sa personnalité avec

celle des scélérats qu'il dépeint, lui prêter les vices qu'il

décrit,--sans vouloir remarquer la puissance d'indignation qui perce à

chaque ligne._

_Depuis ce moment, M. Zola occupa la presse et le public plus qu'aucun

autre écrivain: on s'arracha ses livres, on se disputa sur son compte.

Deux pièces de lui subirent, l'une à Cluny et l'autre au Palais-Royal,

un échec éclatant; les préfaces et les articles qu'il écrivit pour les

défendre firent bondir ses adversaires. Peu de temps après, on apprit

qu'une pièce tirée de son roman:_ L'Assommoir _allait être montée à

l'Ambigu. Pendant que le travail des répétitions se poursuivait, un

article de lui, qui parut dans une Revue russe, où il se montrait

sévère, dur quelquefois, envers les romanciers, ses collègues, vint

encore aigrir les malveillants. Bref, les discussions qu'il excita

devinrent si passionnées, les sujets de discussion si multiples, qu'il

se forma toute une question, qu'on pourrait appeler la_ Question

Zola.

_C'est alors que l'idée me vint de chercher à connaître, de me faire

une opinion sur cet homme attaqué si fort qui se défendait si bien, et

sur le nouveau système qu'il préconisait. Je m'entourai de documents,

je parvins à obtenir quelques renseignements, et je fis pour mon

compte une étude aussi impartiale que désintéressée._

_Ce travail me fit revenir des préjugés que j'avais conçus sur l'homme

et sur l'œuvre._

_S'il pouvait, je ne dirai pas convaincre quelques personnes, mais les

décider à faire consciencieusement l'étude que j'ai faite, à examiner

les documents et à juger sans parti pris, mon but serait pleinement

atteint._

I

M. ÉMILE ZOLA

Nous ne pouvons donner ici une biographie complète de M. Émile Zola:

chercher à saisir quelques traits de sa personnalité, mettre en

évidence quelques nuances de son talent, voilà tout ce que nous

voulons essayer de faire.

Sa jeunesse, on le sait, a été fort pénible. Orphelin, sans fortune,

il dut abandonner ses études pour soutenir sa mère. Qui sait si, dans

le cas où la vie ne l'aurait pas étreint si rudement, il serait

parvenu à la position qu'il occupe aujourd'hui? Il avait, de bonne

heure, renoncé aux études de lettres pour se vouer aux sciences; son

tempérament tranquille et son goût pour la retraite le prédestinaient

peut-être aux humbles fonctions de médecin de village, ou de modeste

chimiste.--Mais il dut gagner son pain, comme simple employé de la

maison Hachette; et bientôt, peut-être, au contact de toutes les

œuvres qui lui passaient par les mains, il sentit s'éveiller en lui

les instincts littéraires. Ses premiers essais furent blâmés par son

patron, qui n'entendait pas que ses employés perdissent leur temps la

plume à la main. Malgré cela, il parvint à publier ses _Contes à

Ninon_, qui le firent un peu connaître. Il fut chargé de la revue

bibliographique dans le _Figaro_, et se vit à même d'entrer dans la

littérature, de renoncer au rôle d'employé.

Les idées hardies dont il entreprit la défense ne tardèrent pas à

blesser beaucoup de susceptibilités, à lui aliéner une grande partie

du public. Comme tous les vrais artistes, il était (et il est encore)

très personnel; il appelait un salon: _mon salon_, et des critiques

littéraires: _mes haines_. En outre, comme tous les hommes de nature

énergique et calme, comme tous les penseurs convaincus, il était

lutteur. La forme dont il revêtit ses critiques, toujours violentes,

souvent acerbes, leur donnait l'air d'une polémique: polémique contre

toutes les conventions, contre tous les succès immérités, contre

toutes les admirations non justifiées, quelquefois même contre des

talents universellement reconnus et admirés.--Sa franchise sans

fard,--brutale parfois, mais jamais impolie,--impatienta le public;

l'on fut obligé d'interrompre la publication de _Mon Salon_.

Ainsi, le journalisme allait lui manquer.

Il avait déjà publié ses romans de _Thérèse Raquin_ et de _Madeleine

Férat_ qui, très contestés, avaient pourtant été lus. On y trouve en

germes la plupart des traits caractéristiques de son talent: c'est

déjà la description minutieuse des hommes et des objets, la tyrannie

des choses qui se fait sentir dans toute sa puissance, une intrigue

toute simple, mais se développant par elle-même, aboutissant à la

catastrophe par une sorte de fatalité. Ces deux livres renferment des

pages superbes, et ont une puissance dramatique qu'on ne retrouve pas

au même degré dans ceux qui les ont suivis. On dirait même que, plus

tard, entièrement dominé par sa pensée philosophique, obéissant sans

réserves à son désir de peindre les mœurs dans toute leur crudité, M.

Zola s'est interdit tout écart de fantaisie; il semble, aujourd'hui,

s'éloigner de plus en plus de l'intrigue, se borner à l'étude pure et

simple des cas humains et des phénomènes sociaux. Ses romans forment,

dans leur ensemble, une sorte de traité de physiologie, qui est

pourtant une œuvre d'art.

Mais la production hachée et lâchée de romans paraissant en

feuilletons ou chez l'éditeur qui voudrait bien les imprimer et qui,

suivant sa spécialité, demanderait des changements, ne plaisait guère

à M. Zola. Sincère avant tout, possédant le respect de son talent et

le respect de ses lecteurs, il rêvait une grande œuvre. Ce fut à

toute une suite de circonstances qu'il dut la première idée de sa

série des _Rougon-Macquart_.

D'abord, le roman de _Madeleine Férat_ posait une question

physiologique qui intéressait beaucoup M. Zola: une vierge, ayant reçu

l'empreinte d'un premier homme, est-il possible que les enfants

qu'elle a d'un autre homme ressemblent pourtant à son premier amant?

De nombreuses observations, faites par les éleveurs, tranchaient la

question d'une manière affirmative[1].

[1] On a vu des juments procréer des chevaux ayant la

robe de l'étalon qui les avait saillies le premier.

Le jeune auteur, étonné lui-même des effets qu'il avait pu tirer d'une

observation toute scientifique, résolut de mettre dorénavant la

science au service de l'art.

A la même époque, il lut le curieux livre du docteur Lucas:

l'_Hérédité naturelle_. Les découvertes des physiologistes venaient à

l'appui de ses propres observations; car, à Aix, où il a été élevé, M.

Zola avait remarqué de lui-même plusieurs faits curieux dans son

propre entourage. Ces souvenirs lui revinrent, et il fut bientôt

persuadé que les phénomènes d'hérédité fournissaient une liaison

suffisante à une série de romans dont chaque volume serait un tout,

et qui pourtant ne pourrait être comprise et jugée que dans son

ensemble.

A cela s'ajoutait une combinaison purement matérielle. M. Zola, qui

aime ardemment le travail de l'artiste, trouvait pénible de perdre son

temps et ses forces à _faire des lignes_ pour gagner son pain. Il

proposa à l'éditeur Lacroix de lui livrer deux volumes par année,

moyennant une rente de 500 fr. par mois. La proposition fut

agréée.--Ainsi cet auteur que l'on accuse de vénalité engageait son

avenir, auquel il avait foi, pour dix longues années, et sacrifiait la

propriété d'œuvres dont le rapport pouvait être considérable, dans le

seul but de pouvoir travailler librement! Nul doute que la question de

vente ne l'ait préoccupé; il avait vu d'assez près la librairie, pour

savoir qu'un auteur aimé vend ses livres, et que ceux que l'on

n'achète pas ne sont pas lus. Mais les conditions peu avantageuses

qu'il acceptait prouvent bien que son but, en écrivant ses romans,

était bien plus de satisfaire à ses goûts de travailleur, à ses

besoins d'artiste, que de gagner beaucoup d'argent.

Il avait compris que son œuvre était trop considérable pour que la

scène pût en être un milieu de pure fantaisie; comme il se proposait

aussi de toucher à toutes les questions débattues aujourd'hui, il

choisit comme cadre l'histoire de l'empire, dont il attaque bravement

l'origine pendant que Napoléon régnait encore. _La Fortune des Rougon_

parut en 1869 dans le _Siècle_; _La Curée_, en 1870: ces dates

prouvent clairement que l'auteur n'est pas venu donner le coup de pied

de l'âne au gouvernement que la France a renversé. D'ailleurs, son

plan général était prêt depuis 1868. Il comprenait douze volumes, et

il s'est élargi depuis. C'est un simple résumé plus que succinct des

livres dont quelques-uns ont déjà paru[2]. En voici un échantillon:

«Le roman sur l'art, dont Claude Lantier sera le héros.»--Si nous

sommes bien renseignés, ce sera le récit de la jeunesse de M. Zola,

dans le Midi et à Paris; l'intrigue, historique aussi, sera fournie

par les malheurs, les luttes, les souffrances d'un artiste impuissant

ou incompris.

[2] Ce plan nous a été communiqué par un des amis de M.

Zola, que nous ne pouvons nommer, mais auquel nous tenons

pourtant à adresser ici des remerciements.

«Le roman sur la rente viagère: _Agathe Mouret_.

»Le roman populaire: _Gervaise Ledoux et ses enfants_.»--C'est

_L'Assommoir_, le nom du mari de Gervaise seul a été changé. Cela

prouve d'une manière irréfutable que M. Zola n'a pas écrit le livre

qui passe pour son chef-d'œuvre dans le but de forcer la popularité:

sans cela, rien ne l'aurait empêché de le faire plus tôt.

«Un roman sur la guerre d'Italie ou sur Sedan, avec _Jean Macquart_.

»Un roman sur le haut commerce, le magasin du Louvre ou du Bon-Marché:

_Octave Mouret_.

»Un roman sur le demi-monde: _Anna Ledoux_.--C'est le roman de _Nana_

qui va paraître.

»Un roman judiciaire: _Étienne Lantier_.

»Roman de la débâcle: Faire revenir _Aristide Eugène_ et les

autres, étudier les journaux de la fin de l'Empire.

»Roman sur le siège et la Commune: Faire revenir _Maxime et les

enfants_.

»Roman scientifique: _Pascal et Clotilde_. Faire revenir _Pierre

Rougon_, _Félicité_, _Macquart_, _Pascal_, en face du fils de

_Maxime_.

»Un roman sans doute avec _François Mouret_ et _Marthe

Rougon_.»--C'est _La Conquête de Plassans_.

A l'époque où il fit ce plan, M. Zola travaillait très vite, et

espérait terminer son œuvre en quelques années: il avait fait la

_Curée_ en quatre mois. Depuis lors, la célébrité est venue avec tout

un cortège de lourdes obligations; la polémique a souvent entraîné

l'auteur hors de ses sentiers favoris; le théâtre lui a quelquefois

pris du temps. Lui qui aime la solitude et la tranquillité, il est

assailli de demandes, qu'il accueille toujours avec bienveillance. En

souvenir sans doute de ses pénibles débuts, il a plus d'une fois

sacrifié des heures à de jeunes auteurs qui venaient le consulter.

Aussi avance-t-il plus lentement dans la tâche qu'il a entreprise.

Son prochain roman, _Nana_, ne sera guère fini que dans une année; les

dix ou douze qui doivent terminer la série sont encore dans un avenir

incertain.

M. Charpentier a refait avec M. Zola la convention que la liquidation

de la maison Lacroix avait annulée: mais il est trop intelligent pour

en demander l'exécution fidèle. Il laisse à l'artiste le temps de

mûrir ses œuvres, et au lieu de la modique pension qu'il était engagé

à lui servir, il lui accorde sa part de bénéfices. Au fond, ce n'est

que justice; mais la justice n'est pas une vertu assez courante pour

qu'on passe sous silence les actions honnêtes qu'elle inspire.

Tel est le récit des débuts de M. Émile Zola dans la carrière

littéraire. Depuis le moment où parut _L'Assommoir_, sa vie publique

est connue de tous. Son caractère l'est moins, et l'on se fait

volontiers de sa personnalité une idée absolument fausse.

Avant tout, c'est un travailleur. La composition et la préparation

d'un de ses livres est un immense travail. Il s'entoure d'abord de

tous les documents qu'il peut trouver: ce qui a fait jeter contre lui

l'accusation de plagiat. Mais un romancier ne peut plagier que des

œuvres d'imagination; s'il se borne à chercher des détails curieux

dans des ouvrages spéciaux, cela fait seulement honneur à sa

conscience d'écrivain. Si les notes étaient admises dans le roman,

monsieur Zola indiquerait certainement les ouvrages qu'il a consultés,

les passages dont il s'est plus spécialement servi.

Suivons-le un instant dans l'étude préparatoire de l'un quelconque de

ses livres,--de _La Faute de l'abbé Mouret_, par exemple.

Il avait à dépeindre un fanatique religieux; avant tout, il devait

connaître le langage de l'inspiration religieuse, de la foi, de

l'exaltation. A cet effet, il étudia attentivement des ouvrages de

piété tels que: le _Catéchisme_, l'_Abrégé du Catéchisme de

persévérance_, le _Rosaire de Mai_, et surtout l'_Imitation_: ce livre

si intime et si puissant devait, mieux qu'aucun autre, lui apprendre à

connaître la passion contenue qui gronde au fond du cœur de tout

anachorète, et qui cherche son assouvissement dans un amour en

quelque sorte matériel des mystères du christianisme. M. Zola en

emprunta le langage, sut faire parler à son héros la langue brûlante

qu'avaient connue Jean Gersen et les fanatiques du moyen âge: c'est un

mérite bien plus qu'un plagiat.--On sait toute l'importance qu'il

attache aux détails précis, à la description exacte de tout ce qui

fait ses héros. En fréquentant les églises et en assistant aux messes,

même souvent, il n'aurait pas remarqué tous les actes du prêtre, dont

quelques-uns semblent insignifiants et sont pourtant prescrits. Il se

procura divers manuels connus seulement des gens d'église: _Cérémonial

à l'usage des petites églises de paroisse selon le rit romain,

par le R. P. Le Vavasseur_;--_Office du servant de la messe

basse_;--_Exposition des cérémonies de la messe basse_. A ce dernier

ouvrage, il emprunta sa description de la messe basse dite par l'abbé

Mouret (ch. II), et quelquefois des phrases entières. Nous allons

mettre en regard quelques passages du roman, avec les passages

correspondants du volume consulté. Par ce moyen, l'on pourra toucher

du doigt le procédé de travail habituel de l'écrivain dont tout le

monde s'occupe aujourd'hui:

«Vincent, après avoir porté ART. 22.--Si le prêtre

les burettes sur la crédence, passe devant le grand autel, il

revint s'agenouiller à gauche, fait une inclination profonde,

au bas du degré, tandis que le la tête couverte; s'il passe

prêtre, ayant salué le Saint devant le lieu où repose le

Sacrement d'une génuflexion très Saint Sacrement, il fait

sur le pavé, montait à l'autel et une génuflexion, toujours sans

étalait le corporal, au milieu se découvrir...

duquel il plaçait le calice.

Puis ouvrant le missel, il ART. 32.--Si le Saint Sacrement

redescendit. Une nouvelle est dans le tabernacle, il fait

génuflexion le plia; il se signa la génuflexion sur le pavé.

à voix haute, joignit les mains

devant la poitrine, commença ART. 33.--Étant monté à

le grand drame divin, d'une l'autel, au milieu, il place le

face toute pâle de foi et calice à côté de l'Évangile,

d'amour.... abaisse le voile s'il était

replié, tire de la bourse le

corporal, qu'il étend au milieu

de l'autel....

... Le prêtre, élargissant ART. 40.--En disant _Oremus_,

les mains, puis les rejoignant, il étend et rejoint les

dit avec une componction attendrie: mains....

_Oremus_....

Après avoir récité l'offertoire, ART. 58.--L'ayant achevé

le prêtre découvrit le (l'offertoire), il découvre le

calice. Il tint un instant, à la calice des deux mains, plie le

hauteur de sa poitrine, la patène voile et le place du côté de

contenant l'hostie, qu'il l'épître, près du corporal....,

offrit à Dieu, pour lui, pour puis, mettant la main gauche

les assistants, pour tous les sur l'autel, hors du corporal,

fidèles vivants ou morts. Puis, il prend dans la droite le

l'ayant fait glisser au bord du calice et le place du côté de

corporal, sans la toucher des l'épître; alors il enlève la

doigts, il prit le calice, qu'il pale de la main droite. Il

essuya soigneusement avec le prend ensuite de la même

purificatoire... main, entre le pouce et l'index

et le doigt du milieu, la

patène sur laquelle est

l'hostie; y posant également

la main gauche de la même

manière que la droite, les

autres doigts étendus et joints

par-dessous, il le tient à

la hauteur de la poitrine,

élève les yeux, qu'il abaisse

aussitôt, et récite la prière

_Suscipe, sancte pater_...

ART. 59.... Inclinant ensuite

la patène, il en fait doucement

tomber l'hostie sur le milieu

de la partie antérieure du

corporal, sans la toucher des

doigts....

Et lui, les coudes appuyés ART. 79.... Le Prêtre, tenant

sur la table, tenant l'hostie toujours l'hostie de la

entre le pouce et l'index de même manière, appuie décemment

chaque main, prononça sur les coudes sur le devant de

elle les paroles de la consécration: l'autel, incline la tête, et

_Hoc est enim corpus meum_. prononce tout bas sur l'hostie,

Puis, ayant fait une sans effort de tête ni de

génuflexion, il l'éleva lentement, bouche, sans aucune élévation

aussi haut qu'il put.... de voix et sans aspiration

forcée, les paroles de la

consécration. HOC EST ENIM

CORPUS MEUM.....

Et, se signant avec le calice, ART. 80.--L'hostie étant

portant de nouveau la consacrée, le prêtre la tenant

patène sous son menton, il toujours entre ses doigts, pose

prit tout le précieux sang, en les mains sur le bord antérieur

trois fois, sans quitter des du corporal, et fait la

lèvres le bord de la coupe, génuflexion. S'étant relevé et

consommant jusqu'à la dernière la suivant des yeux, il l'élève

goutte le divin sacrifice. lentement aussi haut qu'il

peut...

ART. 107.... Alors, il se

signe avec le calice comme il

l'a fait avec l'hostie, en

disant _Sanguis domini nostri

Jesu Christi, custodiat animam

meam et vitam, æternam_.

_Amen._ Au mot _Jesu Christi_,

il incline la tête, puis,

portant de la main gauche la

patène au-dessous du calice, il

prend révérencieusement tout le

précieux sang avec la particule

en une fois ou trois fois au

plus, et sans retirer le calice

de sa bouche.

On nous pardonnera cette longue citation: elle montre, mieux que ne

pourraient le faire des anecdotes, la conscience que M. Zola apporte à

son travail. Relisez tout le chapitre duquel sont tirés ces passages:

vous verrez que ce n'est pas une description aride et sèche, comme on

reproche à l'auteur d'en farcir ses romans, mais que c'est toute une

page de la vie de son héros. Les moineaux qui voltigent dans l'église

donnent beaucoup de pittoresque à cette scène, que l'on croit voir;

dans la manière dont tous les personnages remplissent leurs fonctions,

leur caractère se dessine, leur naturel se laisse deviner. Ce n'est

pas tout: les détails, que l'on reproche à M. Zola de multiplier

autant que possible, sont choisis avec beaucoup de tact parmi les

innombrables prescriptions de l'Église. Enfin, comparez le style de la

description au style de l'_Exposition des Cérémonies_, vous verrez

qu'il s'en rapproche beaucoup; et, par là, vous comprendrez que M.

Zola, même quand il parle en son nom, ne quitte pas volontiers le ton

de ses personnages: le style mystique du livre qui nous occupe, doit

faire comprendre l'argot de l'_Assommoir_. Au lieu de voir en son

auteur un chercheur de scandales, il faut donc reconnaître en lui un

artiste sincère et convaincu, qui vit la vie de ses personnages, qui,

pendant qu'il les crée, ne les quitte jamais, parle comme eux.

Enfin, aucune critique sérieuse n'accusera M. Zola d'avoir plagié Jean

Gersen, le R. P. Le Vavasseur et l'auteur anonyme de l'_Exposition des

Cérémonies de la messe basse_.

Non content d'étudier les documents imprimés et les écrits des

spécialistes, M. Zola visite les lieux où son action doit se passer.

Ainsi une partie de son prochain roman, _Nana_, a pour scène le

théâtre des Variétés: M. Zola a passé des heures dans ce théâtre; il

l'a visité de fond en comble, et en a dressé lui-même un plan très

exact.

Quand il a réuni une quantité suffisante de matériaux, il les groupe

sous diverses légendes: il possède tout un dossier sur chacun de ses

personnages; il parle d'eux comme s'ils vivaient réellement; il

indique leur âge, les circonstances dans lesquelles ils se sont

développés: il imagine même souvent des détails qu'il ne livre pas au

public, mais dont il tire les conséquences. Surtout, il soigne le

portrait. Voici celui de Nana, tel qu'il se trouve dans ses notes. Il

nous a été communiqué par un des amis de M. Zola; au risque de

commettre une indiscrétion, nous le transcrivons:

«Née en 1851.--En 1867 (fin d'année, décembre), elle a dix-sept ans.

Mais elle est très forte, on lui donnerait au moins vingt ans.

Blonde, rose, figure parisienne, très éveillée, le nez légèrement

retroussé, la bouche petite et rieuse, un petit trou au menton, les

yeux bleus, très clairs, avec des cils d'or. Quelques taches de son

qui reviennent l'été, mais très rares, cinq ou six sur chaque tempe,

comme des parcelles d'or. La nuque ambrée, avec un fouillis de petits

cheveux. Sentant la femme, très femme. Un duvet léger sur les

joues.....

»Comme caractère moral: bonne fille, c'est ce qui domine tout.

Obéissant à sa nature, mais ne faisant jamais le mal pour le mal, et

s'apitoyant. Tête d'oiseau, cervelle toujours en mouvement, avec les

caprices les plus baroques. _Demain n'existe pas._ Très rieuse, très

gaie. Superstitieuse, avec la peur du bon Dieu. Aimant les bêtes et

ses parents. Dans les premiers temps, très lâchée, grossière; puis

faisant la dame et s'observant beaucoup.--Avec cela, finissant par

considérer l'homme comme une matière à exploiter, _devenant une force

de la nature, un ferment de destruction, mais cela sans le vouloir,

par son sexe seul et par sa puissante odeur de femme_.»

Le passage souligné est la clef de tout le caractère: cette Nana,

d'ailleurs, est la suite, le développement de la Nana que nous avons

vue à l'œuvre dans _L'Assommoir_: n'ayant pas assez de cœur pour

être méchante, elle aurait peut-être pu prendre de la raison si elle

s'était développée dans un autre milieu; mais dans la boue où elle a

poussé, elle a puisé toute une sève mauvaise.--Un peu plus loin, dans

les notes dont nous venons de citer quelques fragments, on peut lire

cette phrase profonde:

«Nana, c'est la pourriture d'en bas, l'_Assommoir_ remontant et

pourrissant les classes d'en haut. Vous laissez naître ce ferment, il

remonte et vous désorganise ensuite.»

C'est seulement lorsque les documents ont été soigneusement

dépouillés, les notes classées et étudiées, lorsqu'il a visité les

lieux et a suivi ses types, que M. Zola commence enfin le travail de

la rédaction.

Ce peintre vigoureux des couches les plus boueuses de notre société,

cet homme, prompt à l'attaque comme à la riposte, qui déchaîne tant de

haines, est un bon bourgeois, vit tranquille et ne quitte guère son

petit intérieur. Il n'est heureux qu'à la campagne, en pleine nature.

Il demeurait autrefois à Batignolles; depuis que la fortune lui a

souri, il se fait construire une maison à Médan, et habite à Paris un

appartement de la rue de Boulogne. C'est là qu'il faut le voir, si

l'on veut connaître ses goûts: ce sont ceux d'un collectionneur, ou

plutôt d'un amateur de tout ce qui est ancien, de tout ce qui porte un

souvenir et raconte une histoire.

La chambre à coucher est surtout curieuse. Des vitraux garnissent les

fenêtres; il y en a de toutes les époques: du XIIe au XVIIe siècle.

Quelques-uns sont forts beaux. Nous avons surtout remarqué à la

fenêtre de droite une sainte Barbe et une Rébecca à la fontaine: deux

œuvres du XVIIe siècle. Entre les deux fenêtres, un coffre gothique,

en fer ciselé. Un lit Louis XIII, haut et massif, est orné de

garnitures de chasubles en velours de Gênes. A gauche de la cheminée,

un contador; à droite, une vieille armoire bretonne. La cheminée

elle-même, ornée de majoliques anciennes, est entourée d'une

tapisserie Louis XIII également. Les murs sont tapissés de vieil

Aubusson; le plafond--pareillement un vieil Aubusson,--vient du

château d'Amboise.

On respire, dans cette pièce, un vrai parfum des temps passés; elle

dispose à la rêverie, elle fait courir le caprice, elle entraîne

l'imagination bien loin des Rougon-Macquart.

Elle communique avec un salon, qui nous ramène aux temps modernes,

grâce aux murs couverts de tableaux tout actuels: une vue d'Aix signée

par Guillemet; des œuvres de Manet, de Monet, de Berthe Morizot, de

Pissaro, de Cézanne,--le terrible impressionniste. A droite de la

porte, au-dessus d'un sofa en velours rouge, on remarque surtout le

portrait de M. Zola, en grandeur naturelle, peint par Manet, il y a

dix ans. L'auteur des Rougon-Macquart a bien changé depuis ce

temps-là: il a grossi, ses cheveux sont un peu tombés, mais il a

conservé son bon regard, son sourire bienveillant, cet air tranquille

et serein qui lui gagnent de suite la sympathie. Des deux côtés du

portrait sont des appliques en verre de Venise ancien.

Les rideaux de cette pièce sont des applications de chasubles, la

cheminée est garnie de dentelles italiennes d'une grande beauté; on

remarque encore, au-dessus d'une porte, en guise de lambrequin, un

devant d'autel italien du XVIIe siècle, brodé de perles vénitiennes.

Devant la table, est un grand fauteuil portugais, en palissandre

massif et recouvert d'un velours rouge; ce meuble puissant fait penser

de suite à l'écrivain qui s'y assied et s'y trouve à l'aise. A droite

et à gauche de la porte de communication, deux armoires Louis XVI sont

remplies des ouvrages favoris de M. Zola, des volumes spéciaux qu'il a

consultés pour ses romans. Dans un coin de la pièce, il y a encore un

piano.--M. Zola joue un peu; autrefois, d'ailleurs, il a fait de la

musique: quand il était au collège d'Aix, il se forma un petit

orchestre dont il voulut faire partie. Il essaya d'abord son talent

sur les instruments de cuivre, mais sans aucun succès. Alors, il se

rabattit sur la flûte: par malheur les flûtistes abondaient; il ne

restait plus de vacant que la grosse caisse ou la clarinette, et

malgré le peu d'intérêt qu'offre l'instrument classique des aveugles,

M. Zola, qui voulait absolument devenir artiste, choisit la

clarinette: a seize ans, il jouait au théâtre d'Aix, et prenait sa

modeste part des applaudissements que le public accordait à

l'orchestre.

L'homme qui a su se créer, en plein Paris, un milieu si tranquille,

qui a su rassembler tant de souvenirs du passé, échappe aux

accusations d'ignorance et de mauvais goût,--pour ne rien dire de

pire,--qu'on a lancées contre lui. Il vit en paix, entouré de ces

objets dont chacun parle, qui tous ont une histoire. Après les luttes

de sa jeunesse, la tranquillité lui est chère; peut-être pourtant

regrette-t-il le temps où rien ne venait le distraire dans son

travail, où le bruit de son nom ne lui attirait ni troubles, ni

ennuis. Est-ce à dire qu'il trace d'une main qui ne tremble jamais ses

terribles tableaux de dépravation et de vice?--Non. A quelques mots

violents que l'on trouve dans ses notes, qui restent même parfois dans

ses romans, on peut saisir l'indignation du satirique.

Il fut un temps où le vieux Juvénal, pour stigmatiser le vice débordé

qui submergeait le monde, pressait d'une main puissante les plaies qui

saignaient dans Rome. Rien ne l'arrêtait; il ne reculait devant rien.

Il traînait dans la rue le lit de Messaline, montrait du doigt aux

passants la femme impure dont il déshabillait l'âme. Cet Empire

pourri, pétrifié, saignait terriblement, étalait, aux yeux des

passants, de hideuses plaies, que le fouet du poète semblait envenimer

encore; les Bathylles des danses impures, les Locustes, les Astrées

impudiques, les Tijellinus éhontés avaient horreur d'eux-mêmes en

s'apercevant tachés de boue, souillés de sang, infects, dans le miroir

du satirique. Et lui, lui qui remuait cette fange, il ne craignait

pas de s'y salir les mains. Il s'était expliqué; il avait dit:

Facit indignatio versus.

Eh bien! l'indignation a le droit de revêtir toutes les formes: elle

peut se cacher sous les habits bariolés du roman comme dans les pièces

auxquelles on permet tout, parce qu'elles sont en vers. Et comment

voulez-vous voir d'un œil tranquille le vice qui déborde partout? Et

comment voulez-vous le peindre et le flétrir sans le montrer dans

toute sa laideur? Qu'il s'étale et qu'il fasse horreur: voilà ce que

veut M. Zola. Ne lui reprochons pas d'être immoral. Ce reproche-là,

qu'on le garde pour les peintres de saletés à l'eau de rose, pour des

talents mignards qui parent d'oripeaux les ordures du chemin, qui

jettent le manteau de la poésie sur la nudité du vice! Et qu'on

reconnaisse enfin au romancier le droit de laisser l'indignation

parler un langage indigné, de montrer à son époque l'image de ses

vices, de faire saigner aux yeux de tous des plaies qu'on ne guérit

pas, parce qu'on les a trop cachées!

II

LE ROMAN

Nous avons dit avec quelle violence le roman de _L'Assommoir_ fut

attaqué et dénoncé. Parmi les nombreuses questions qu'il souleva, il

en est deux que nous avons particulièrement à cœur d'élucider: Les

uns accusaient M. Zola d'avoir volé sans pudeur un ouvrage assez

inconnu, le _Sublime_, de M. Denis Poulot; d'autres, au contraire,

prétendaient,--pour employer le style «squammeux», sinon les

expressions textuelles d'une critique fort à la mode,--qu'il outrait

l'outrance, qu'il violentait la violence, qu'il exagérait

l'exagération, qu'il abaissait l'abaissement et désolait

l'abomination. Ces deux opinions, assez contradictoires, ayant été

avancées, il s'agit d'examiner laquelle des deux est la bonne,--ou si

peut-être l'une et l'autre seraient mauvaises.

La question de plagiat peut se trancher sans la moindre difficulté.

Nous avons expliqué comment M. Zola travaille; nous l'avons montré

entouré de documents divers. Or, le _Sublime_ est un _document_, ce

n'est en aucune façon un ouvrage d'imagination: son titre seul a pu

faire illusion. Le volume est divisé en deux parties: dans la

première, M. D. Poulot étudie les divers types d'ouvriers mécaniciens

qu'il a rencontrés dans sa carrière; de cette étude particulière, il

s'élève à des considérations générales sur la position des

prolétaires; et, dans la seconde partie, il aborde hardiment la

question sociale. Il est évident qu'un romancier peut consulter un

livre semblable, y prendre même quelques noms, quelques anecdotes,

sans être pour cela un plagiaire; quand on écrit un roman historique,

on est forcé de lire l'histoire, de mettre en scène des personnages

dont beaucoup d'historiens ont parlé: on ne vole pas ces historiens

pour cela. Richelieu n'appartient ni à un historien, ni à un

romancier: Dumas a pu le peindre à sa fantaisie, l'habiller comme il a

voulu, et aucun des biographes du cardinal-duc n'aurait eu l'idée de

«lui réclamer des droits d'auteurs».--Il en est exactement de même

pour le roman populaire; M. Denis Poulot a cité des faits, étudié des

types; les résultats de ses études, il les livrait au public; M. Zola

pouvait les utiliser sans rien ôter à la valeur du _Sublime_. Il n'a

pas plus plagié M. Poulot que le R. P. Le Vavasseur, cité plus

haut.--Cela est tellement clair, que nous rougissons de le discuter;

mais il y a des gens que l'évidence éblouit.

Quand on lance contre un écrivain l'accusation de plagiat, cela prouve

son originalité. Or, certains critiques se donnent une peine immense

pour chercher des prototypes aux personnages de M. Zola. Ils en

trouvent, et il n'y a rien là d'étonnant: les caractères que veut

tracer un grand écrivain sont presque toujours en germes chez des

auteurs précédents ou contemporains qui n'ont pas son génie et ne

savent que les esquisser.

Passons maintenant au second point que nous voulons tâcher

d'éclaircir:

_L'Assommoir_ est-il une œuvre d'exagération? Est-ce un livre

antidémocratique et antisocial, qui vise à calomnier le peuple?--La

question, fixée déjà quand le roman parut, est revenue à l'ordre du

jour dans les critiques du drame. Nous lisons dans le _Petit National_

(21 janvier):

«On est venu nous raconter que l'auteur, préoccupé d'une haute

question de morale, a voulu montrer la décadence fatale d'une famille

d'ouvriers, dans le milieu empesté de nos faubourgs. La chose est

aimable pour nos faubourgs et équivaut à dire: la décadence d'une

famille d'ouvriers dans le milieu empesté des ouvriers.»

L'accusation est grave. A un moment où les misères du peuple émeuvent

tous les cœurs généreux, où l'on cherche sérieusement un moyen d'y

remédier, il serait criminel de calomnier ce peuple, d'exagérer ses

vices; mais il est honnête, utile et moral de le montrer tel qu'il

est. D'ailleurs, une accusation semblable ne se discute pas; elle se

prouve ou se dément par des faits. Les faits que nous allons citer,

nous les prendrons, sans nous permettre de les commenter en aucune

façon, dans le livre même de M. Poulot. Ce livre est écrit par un

homme du peuple, qui connaît les ouvriers pour avoir vécu avec eux et

comme eux: nul ne l'accusera de chercher à les noircir.

L'auteur a fait ses observations sur les ouvriers mécaniciens, qui

forment la septième partie de la population laborieuse de Paris. Il

les divise en huit classes, dont il indique les proportions, et qui

forment une graduation ascendante vers le vice:

«Sur cent travailleurs, dit-il, il y a:

»10 ouvriers vrais;

»15 ouvriers;

»15 ouvriers mixtes;

»20 sublimes simples;

»7 sublimes flétris ou descendus;

»10 vrais sublimes;

»16 fils de Dieu;

»7 sublimes des sublimes[3].»

[3] Page 229.

..... «Les sublimes, un grand nombre du moins, ont déteint sur leur

femme: il y en a parmi elles qui boivent bien, c'est une habitude que

leur homme leur a fait prendre; si elles attrapent un poche-œil: «Oh!

c'est rien, ils se sont taraudés pendant la nuit[4].»

[4] Page 197.

..... «Une partie des femmes et des filles de sublimes vendent et

prostituent leurs charmes, ou jouent le rôle infect de procureuses,

entremetteuses et un rôle plus ignoble encore.....[5]»

[5] Page 195.

Mais tout cela, ce sont des généralités, des observations vagues que

rien ne justifie. _L'Assommoir_ va bien plus loin, n'est-ce pas? Il

faudrait préciser. Précisons! Voici des faits:

«Le plus beau type du vrai sublime est mort, il y a quelques années;

nous devons quelques mots à ce génie transcendant.

»Il se nommait Ar...in, homme ayant été très intelligent et très

adroit. Bon dessinateur, ancien horloger, il s'était lancé dans la

mécanique; une partie des modèles du Conservatoire ont été exécutés

par lui. Ses capacités lui firent gagner la couronne des pochards;

après avoir descendu et avoir passé par toutes les dégradations

humaines, il fut proclamé empereur des pochards et roi des cochons.

Son couronnement a eu lieu au _Là, s'il vous plaît_, chez Boulanger,

traiteur, à la barrière des Vertus. Ce qui avait provoqué ce brillant

honneur, c'est qu'Ar...in avait mangé une salade de hannetons vivants

et mordu dans un chat crevé[6].»

[6] Page 98.

Voilà pour la tempérance; voici pour la moralité:

«Un vrai sublime forgeron avait touché cinquante-cinq francs pour sa

paie de quinzaine; il aurait très bien pu, s'il avait fait ses douze

jours, toucher de soixante-dix à quatre-vingts francs. Sa femme était

enceinte de sept mois; il avait deux garçons, l'un de sept ans,

l'autre de quatre et une petite fille de quinze mois. Il habitait une

mansarde sans air, rue de Meaux; deux petites pièces formaient ce

logement, si l'on veut donner ce nom à ce taudis. Pendant la

quinzaine, le patron lui avait fait avoir à crédit en répondant pour

lui, il se gorgeait bien; quant à sa femme et à ses enfants, il ne

s'en occupait pas. La malheureuse allait dans un marché accompagnée de

ses enfants, ramasser dans un sac des feuilles de choux ou de quelques

autres légumes avariés. L'aîné des enfants recueillait l'avoine que

les chevaux laissaient tomber aux stations des voitures de place. Elle

obtenait de la compassion d'un boucher et d'un marchand de vins,

quelques morceaux de vieilles viandes et vivait ainsi. A la sortie de

la paie, après force litres, notre sublime rentra à onze heures du

soir moitié ivre et accompagné d'une prostituée du plus bas étage.

Après une lutte et force coups de poing, il força sa femme et ses

enfants à coucher dans la première pièce, et lui s'installa dans la

deuxième avec son ordure. Le lendemain, ils partirent ensemble, mais

pour faire _marronner_ sa femme, il remit devant elle vingt francs à

la prostituée[7].»

[7] Pages 200-201.

Et maintenant, dites que _L'Assommoir_ est un tissu de mensonges et

d'exagérations.

Encore quelques mots de M. D. Poulot, et nous quitterons le _Sublime_:

«Ouvrier est synonyme de travail, dignité, respect.

»Sublime est synonyme de paresse, dégradation, avilissement. _Le

gangrené est déjà pour la société une lèpre assez dégoûtante, mais

quand il a des enfants, il corrompt tout. Le sublimisme, ce

vomito-negro du travailleur, est contagieux._ L'exemple est tout pour

les jeunes natures. Puis, vous voudriez que des enfants de sublimes

soient sobres, respectueux, travailleurs, allons donc! Nous avons

entendu un petit garçon de treize ans appeler sa mère «vache, bonne à

rien», lui dire que son père avait bien raison de lui «administrer de

bonnes danses en attendant qu'il soit assez fort pour en faire

autant[8].»

[8] Page 201.

Ces réflexions si judicieuses d'un homme qui a passé sa vie avec les

ouvriers, et qui ne prend la plume que pour proposer des remèdes à

leur misère, sont-elles suffisantes à faire comprendre l'expression

employée par M. Zola, de «milieu empesté de nos faubourgs[9]»? Ne

sait-on pas que les mauvais corrompent les bons bien plus que les bons

ne corrigent les mauvais? Et n'est-il pas clair que, tout en partant

du «milieu empesté des faubourgs», l'auteur n'entend pas dire par là

que la classe ouvrière est universellement gangrenée, ou même l'est en

majorité? Qu'on nous permette une comparaison peu propre, mais juste:

un fumier empeste un jardin, quand bien même le jardin est tout

parsemé de fleurs.

[9] Préface de _L'Assommoir_.

Tous ces faits nous ont prouvé que l'œuvre de M. Zola est vraie,

qu'elle n'est ni une calomnie lancée contre le peuple, ni une

caricature de la classe ouvrière, peut-être même qu'elle a une portée

sociale. Mais est-elle une œuvre d'art?--Voilà la question qui nous

embarrasse maintenant.

Pour le résoudre, cherchons comment M. Zola a travaillé la pâte que

lui fournissaient ses études et ses observations.

Quand il a eu choisi le paysage, il y a d'abord _placé_ des types très

divers, quoi qu'on en dise. Ce qui crée leur diversité, ce n'est pas

la différence de leur position sociale; un ouvrier peut différer d'un

ouvrier tout aussi bien que d'un grand seigneur, et ceux qui

reprochent à _L'Assommoir_ de n'être éclairé par aucun rayon, ne se

sont pas donné la peine de le lire et de le comprendre. Le bien

existe, dans ce livre puissant. N'est-ce pas un rayon, que la beauté

unie à la force de Goujet, que la noblesse d'âme de sa mère? Et cette

pauvre petite Lalie, qui meurt sans une plainte sous le fouet d'un

père fou d'alcool, n'en est-ce pas un aussi, et du plus pur idéal?

Mais le rayon qui pénètre dans la mansarde ne ressemble pas au rayon

qui fait briller le marbre d'un palais: il a de la peine à entrer, à

travers des carreaux ternis ou brisés, dont les morceaux sont retenus

par un papier sans transparence; il n'arrive que tout pâle dans ce

pauvre milieu, et les graines de poussière qu'il fait danser en grand

nombre l'obscurcissent encore. Oui, sans doute, il a plus d'éclat

quand il baigne les fleurs d'un parterre, ou quand il réchauffe les

statues belles et nues d'un grand parc: mais, pour tout cela, il n'est

pas plus soleil. Le peintre qui rend sa splendeur obscurcie n'est pas

moins admirable que celui dont les couleurs chaudes enluminent une

toile aristocratique.--La grande _Virginie_, le _Louchon d'Augustine_,

_Mes-Bottes_, _Bibi-la-Grillade_, tous ont un caractère, une

spécialité, pour ainsi dire; mais ils ne semblent là que pour diriger

les divers degrés de l'échelle que descend Coupeau, entraînant

Gervaise dans sa chute.

Le roman tout entier semble destiné seulement à aider au développement

de ces deux caractères. L'auteur ne les quitte pas un instant. Il les

pose d'abord, dès l'entrée. Coupeau a toujours été honnête et bon

ouvrier; Gervaise, bonne nature, au fond, chaste malgré ses fautes, a

été gâtée par une abominable éducation; pendant quelque temps, même,

elle a donné dans l'ivrognerie, elle buvait de l'anisette; puis elle

s'est laissé séduire par Lantier. Mais la maternité et la douleur lui

ont rendu le sentiment du bien. Abandonnée par un amant, elle a juré

de vivre honnête et de se dévouer à ses enfants. Elle rencontre

Coupeau, qui l'épouse. Tout fait supposer qu'ils vivront heureux et

seront des ouvriers modèles. Mais non: les événements se conjurent

pour les entraîner à leur perte. On les voit avancer d'abord, faire de

petites économies, se créer un gentil intérieur. Mais l'accident de

Coupeau vient troubler cette paix, et la dégringolade commence. Le

malheureux passe par tous les degrés d'avilissement, entraîné non

seulement par un penchant naturel à l'ivrognerie, qu'il a hérité de

son père, mais par de mauvais camarades qui le corrompent, par une

série de petites circonstances qui agissent sur lui; enfin, quand il

est déjà tombé assez bas, Lantier achève de le traîner dans la boue.

L'influence des faits, la tyrannie des choses est montrée par l'auteur

avec un soin particulier; il ne se contente pas de dessiner l'âme de

son héros: il recherche et montre les parcelles empoisonnées que ce

malheureux a respirées dans l'air, les poisons qu'il s'est laissé

verser, les meurtrissures des obstacles qu'il a rencontrés, dont il

n'a pas su faire disparaître la trace.

Gervaise, nature molle, indifférente, cherche en vain une planche de

salut: son mari l'entraîne en tombant, elle veut d'abord le retenir,

puis, quand elle ne peut plus, elle se laisse choir avec lui; elle

souffre tant de l'abrutissement de cet homme, qu'elle finit par

l'envier: il ne sent rien lui, il est ivre! Il n'a pas faim: il

boit!--Et tous deux arrivent ensemble à croupir dans la fange, à

végéter dans le vice sans en sentir la puanteur.

Il faut le reconnaître, les détails sont nombreux: mais y en a-t-il

trop pour expliquer cette chute épouvantable, cet abaissement graduel

de deux êtres que l'on nous a d'abord fait aimer? Y en a-t-il trop

pour faire saigner le cœur? Pour inspirer une immense pitié du

misérable qui tombe et de la femme qu'il entraîne?--Le dégoût même du

livre que témoignent des esprits très délicats, habitués à des

peintures à l'eau de rose de péchés mignons, à des récits d'infamies

_comme il faut_, prouve que l'auteur a atteint son but. Il a ému, et

si profondément et en touchant une note si vraie, qu'on ne peut pas

lui pardonner. Ainsi, les Athéniens d'autrefois condamnaient à une

amende un poète qui les avait fait trop pleurer. Ainsi, dans une autre

époque, les marquis de Louis XIV voulaient rosser Molière, parce

qu'ils se reconnaissaient dans ses satires.

Quand un livre excite des haines, on peut être sûr qu'il a touché une

plaie et fait frémir la vérité. Les peintres de scandale par amour du

scandale trouvent des amateurs qui les achètent, mais personne qui

ose élever la voix pour les défendre. Leurs œuvres procurent quelques

heures d'un sale plaisir, mais ne passionnent pas et meurent bientôt

dans la solitude.

III

HISTOIRE D'UN DRAME

M. Zola, dont les trois tentatives dramatiques n'ont pas été

heureuses; et qui est très convaincu qu'une pièce tirée d'un roman est

une œuvre inférieure, n'avait aucune envie de livrer une nouvelle

bataille sur le terrain de l'_Assommoir_: il l'aurait perdue, ou

n'aurait pu la gagner qu'en sacrifiant ses théories. Lui-même

d'ailleurs, explique très clairement les raisons qui l'ont engagé à

rester en dehors du drame:

«Personnellement, dit-il dans son feuilleton du _Voltaire_, je

regardais la scène comme une tentative grave et dangereuse. Jamais je

n'aurais risqué cette tentative moi-même. Fatalement, lorsqu'on

transporte un roman au théâtre, on ne peut obtenir qu'une œuvre moins

complète, inférieure en intensité; en un mot, on gâte le roman, et

c'est toujours là une besogne mauvaise, quand elle est faite par le

romancier.

»En outre, mon cas particulier se compliquait de trois échecs

successifs, ce qui méritait réflexion. Le jour où il me plaira de

tenter la fortune des planches une quatrième fois, je commencerai, par

choisir mon terrain avec le plus grand soin, afin de livrer bataille

dans les meilleures conditions possibles. Et, je l'avoue, le terrain

de l'_Assommoir_ me paraissait détestable. Je me demandais pourquoi

tripler les difficultés en prenant des personnages, un milieu, une

langue, qui m'obligeraient à des audaces trop brutales, si je voulais

rester dans la note strictement réelle. Il n'est point lâche de

refuser le combat quand la position n'est pas bonne.

»Donc il ne me plaisait pas de lutter avec mon roman et de courir les

risques de ce casse-cou. Mais je ne voyais aucun mal à ce qu'un autre

tentât l'aventure. Un autre ne serait pas tenu à respecter

scrupuleusement le livre, un autre aurait toute liberté d'atténuer, de

modifier, de travailler en dehors des idées théoriques que je

professe; on ne lui demanderait que de l'intérêt, du rire et des

larmes. C'est ainsi que j'ai été amené à autoriser MM. Busnach et

Gastineau, et je les ai choisis entre beaucoup d'autres, parce qu'ils

voulaient bien me désintéresser complètement et accepter toute la

responsabilité, sans réclamer en rien ma collaboration.»

Cette autorisation qu'il a accordée, les critiques la lui reprochent

comme une concession indigne de lui, comme un sacrifice de ses

principes fait au désir du succès ou de l'argent. Nous allons raconter

l'histoire de ce drame, qui, comme beaucoup de choses, est né du

hasard. Ensuite, quand les faits seront connus, ceux qui le croiront

juste jetteront la pierre à M. Zola.

A Propos de l'Assommoir · 第 1 / 4 段