Quoique la direction de l'Ambigu ait fait annoncer que les bureaux ne

seraient pas ouverts le soir de la représentation, deux ou trois cents

personnes stationnaient longtemps à l'avance sur les marches du

théâtre. Dans le caveau, on s'arrachait les billets de la claque;

dehors, les marchands de billets, furieux de n'avoir rien à vendre, se

multipliaient, déployaient toute leur adresse pour se procurer des

entrées.

Quand le spectacle eut commencé, les moins patients se retirèrent

enfin, l'oreille basse. Une cinquantaine de _têtus_ restèrent maîtres

du champ de bataille: ils étaient seuls à regarder les portes fermées

pour eux; après le premier tableau, les marchands de billets

offraient, pour vingt francs, des _sorties_ des jours précédents. Mais

l'Administration était sur ses gardes, et cette supercherie ne réussit

pas. Vers neuf heures, les plus acharnés comprirent qu'ils

poursuivaient une chimère, et se décidèrent à rentrer chez eux,

désolés, les pieds mouillés.

Les privilégiés qui avaient pu pénétrer dans le sanctuaire avaient,

pour se distraire pendant les longs entr'actes, un coup d'œil

superbe: la salle était absolument pleine, et des toilettes élégantes

s'étalaient jusqu'aux secondes galeries. Toutes les célébrités du

monde parisien étaient réunies: dans une avant-scène, Mlle Sarah

Bernard, qui a si fort applaudi, à ce que raconte la légende, qu'elle

a cassé sa chaise. Aux fauteuils ou au balcon, Mmes Pierson, (qui

s'est trouvé mal pendant la scène du _délirium_), Massin, Léonide

Leblanc, Schneider, Alice Régnault, Fargueil, et bien d'autres: des

toilettes et des visages rivalisant de grâce et de fraîcheur. Les

critiques sont tous présents; ils ont l'air graves comme des gens qui

s'apprêtent à tailler une plume en lame de poignard; les directeurs

des divers théâtres attendent le succès ou l'échec, pour savoir sur

quel ton ils monteront dorénavant leur répertoire; parmi les figures

connues, on remarque MM. Daudet, Halévy, Lafontaine, Antonin Proust.

Le premier tableau,--le plus _naturaliste_ de tous,--fut bien

accueilli; au lieu des sifflets que l'on attendait, les

applaudissements éclatèrent de tous les côtés, et la soirée fut un

triomphe.

Les interprètes de l'œuvre peuvent en prendre une bonne part.--Gil

Naza s'est surpassé: tour à tour bonhomme et grand tragédien, il n'a

reculé devant aucun effet de réalisme; il a pourtant su faire accepter

du public la scène terrible du _délirium_.--Madame Hélène Petit s'est

véritablement révélée. On ne peut accorder trop d'éloges à la manière

dont elle a composé et joué son rôle. Il faut être sérieusement

artiste, pour sacrifier au désir d'être vraie, comme elle l'a fait,

toute coquetterie. Peu d'actrices auraient consenti à porter de

pauvres robes malfaites, des manchettes de laine rouge et des

haillons,--non pas poétiques comme ceux de Mignon,--mais criant la

misère et demandant la charité. La sympathie que le public lui a

témoignée l'a récompensée de son dévouement: elle la méritait bien.

V

ROMAN ET DRAME

Un drame tiré d'un roman a rarement la valeur littéraire de son

modèle. Il s'agit de découper en quelques tableaux une œuvre traitée

sans considérations d'espace; d'amener, dans un même acte, des

personnages qui semblent n'avoir aucune raison de se trouver dans les

mêmes lieux; de condenser en quelques heures une action qui met

souvent des années à se développer; de faire ressortir, par l'action

seulement, une foule de faits, de détails que le romancier peut mettre

en relief par la description. Bien des circonstances échappent à

l'analyse, bien des situations arrivent à l'imprévu, sans être

amenées, et, par conséquent, sans produire beaucoup d'effet. Les

spectateurs qui ont quelque souci de la logique ont mille raisons

d'être surpris, et, par conséquent, mécontents.

Pour le roman de M. Zola, la question se compliquait de considérations

particulières: son œuvre est construite par tableaux; or, le théâtre

peut bien admettre des tableaux, mais dans un nombre limité;--l'action

met vingt ans à se dérouler; bien des morceaux ne peuvent être

transportés sur la scène: car les naturalistes les plus intransigeants

sont pourtant forcés de reconnaître qu'il y a au théâtre certaines

impossibilités, que l'art ne peut pas tout vaincre. Aussi, est-ce en

vain que messieurs Busnach et Gastineau se mirent à l'œuvre avec un

respect sincère de l'œuvre: ils furent forcés de la sacrifier;

quoique leur pièce ait, dans quelques-unes de ses parties, une

incontestable valeur, elle n'en est pas moins restée bien inférieure

au roman dont elle est tirée, et dont elle ne peut donner qu'une

faible idée.

Les auteurs ont cherché le drame dans la rivalité de Gervaise et de

Virginie. Selon nous, ils ont eu tort: la chute lente de Coupeau,

l'action destructive de Lantier, la lutte de Gervaise auraient

largement suffi à rendre l'intrigue intéressante. Grâce à leur

combinaison, tout le mal vient de Virginie, qui guette sans cesse sa

proie, qui ne manque aucune occasion de la pousser à sa perte. Dans le

roman, au contraire, les faits s'engendrent les uns les autres, avec

une logique inévitable et terrible; le mal amène le mal; du premier

verre, résulte le second; de l'ivrognerie qui engloutit tous les bons

instincts, résulte l'abrutissement complet du buveur. Cette suite est

si rigoureuse, qu'elle semble fatale; malgré cela, Coupeau et Gervaise

restent d'un bout à l'autre responsables de leurs actions; le point

auquel ils pourraient s'arrêter et ne s'arrêtent pas, par lâcheté, est

soigneusement marqué; et là est toute la morale de l'œuvre. Ce

procédé est propre à M. Émile Zola, et se retrouve dans tous ses

romans. Il est intéressant de le comparer à celui d'autres romanciers,

de G. Sand, par exemple. Quand l'auteur de _Valentine_, dans ses

plaidoyers contre le mariage, veut perdre une héroïne, elle la fait

descendre jusqu'à la faute en la poussant, par toutes sortes de

circonstances indépendantes de sa volonté, sur une pente si douce, si

insensible, qu'on ne s'en aperçoit pas; de sorte que lorsque la femme

honnête est devenue adultère, elle garde tout son charme et toute sa

vertu aux yeux du lecteur; chacun la plaint, la trouve malheureuse, et

se dit: «A sa place, j'aurais fait comme elle!» Les héros de M. Zola,

au contraire, ne perdent jamais leur responsabilité. Quelque

sympathiques qu'ils aient été au commencement, ils deviennent odieux

quand ils sont parvenus au vice. C'est ce qu'on ne peut pas lui

pardonner: «Montrer les côtés sales de la bête humaine, peindre le

vice tel qu'il est, dégoûter le lecteur des actions laides et des

mauvais penchants, fi donc! c'est l'œuvre d'un écrivain sans foi! Il

ne faut pas toucher à l'ordure du mal; laissons-la entassée,

augmentant sans cesse! Ne nous détournons pas pour lutter contre cet

envahissement! Bouchons-nous seulement le nez quand nous passons!

Pourvu que l'odeur n'en vienne pas jusqu'à nous, qu'importe que le

fumier s'élève et pourrisse à nos pieds? Nous ne le sentons pas, c'est

tout ce qu'il nous faut!»

Eh bien! de ce procédé si large et si puissant, il n'en reste rien

dans la pièce, grâce au rôle de Virginie, qui est la seule coupable et

qui est vulgairement coupable, comme dans les mélodrames.

Cela n'est pas à dire que les auteurs aient reculé devant toutes les

hardiesses: ils ont été, quelquefois, aussi vrais que le roman. Voici

quelques scènes du neuvième tableau que l'on peut comparer aux pages

les plus saisissantes du livre[11].

[11] Les passages soulignés ont été supprimés dans le

travail des répétitions.

SCÈNE IX.

COUPEAU seul. (Mme Boche vient de lui apporter la bouteille que

lui envoie Virginie.)

Il y a encore de braves gens!... Nous allons fêter mon retour...

Ça n'empêche pas, j'ai joliment faim.... Et Gervaise qui ne

revient plus. Si je buvais deux doigts de vin pour me

soutenir?--Le vin, le bon vin, ce n'est pas défendu, au

contraire... (Il va prendre la bouteille). Fichtre! _une

bouteille à Bordeaux_, ça doit être du fameux... Et une odeur!...

(Il flaire la bouteille qu'il a débouchée.) Tiens! c'est drôle!

On se sera trompé. Qu'est-ce que c'est que ça?... Mais, tonnerre!

c'est du poison, c'est de l'eau-de-vie!... Je n'en veux pas!...

(Il pose la bouteille sur la table et s'enfuit à l'autre bout de

la scène.) Pourquoi m'a-t-on mis ça dans la main? Ça brûle. Le

médecin l'a bien dit: un seul petit verre, et je suis mort.

Jamais! jamais! (Se rapprochant.) Voyons, je suis un homme! C'est

bête de trembler devant une bouteille! Je n'y toucherai pas,

voilà tout. Gervaise va la faire reporter et dire qu'on s'est

trompé. (Un silence..) Ces médecins vous racontent un tas de

machines pour vous effrayer... Comme si un petit verre pouvait

tuer un homme!... En voilà une farce!... (Il reprend la

bouteille.) Parbleu! quand on ne veut pas boire, on ne boit

pas!... Si je me trompais!... Ce n'est pas de l'eau-de-vie,

peut-être!... (Il goûte et repose la bouteille en tremblant.) Mon

Dieu! et on me laisse seul!... et cette bouteille qui est là!...

Je ne puis pas, il faut que je boive!... Ce sont des menteries,

ça ne tue pas, ça fait vivre!... Je veux vivre, je veux vivre!...

(Il boit une gorgée, puis il entend les pas de Gervaise, et se

précipite avec la bouteille dans la pièce voisine.)

SCÈNE X.

GERVAISE, entrant au moment où Coupeau sort de la chambre avec sa

bouteille d'eau-de-vie.

Eh bien! qu'a-t-il donc à fermer les portes si fort?... Il saura

toujours assez tôt la mauvaise nouvelle: son patron refuse de le

reprendre... Les bons ouvriers ne manquent pas, dit-il; inutile

de faire travailler les mauvais!... (Tristement) Allons! ce ne

sera pas commode d'en sortir!... _Pas de pain, ce soir, pour

commencer._

NANA, entrant.

Ah! la belle journée!... Il y a un monde sur les boulevards!...

J'ai gagné une belle faim!... Est-ce qu'on ne mange pas?

GERVAISE.

Non.

NANA.

Comment! pas même du pain?

GERVAISE.

Non.

NANA.

Hier, au moins, il y avait du pain... C'est bien!... Tu sais,

maman, bonsoir, j'en ai assez!

GERVAISE.

Malheureuse, où vas-tu?

NANA.

Je vais dîner _ailleurs, pardi! Une amie m'a invitée._

GERVAISE.

_Tu mens!_ tu ne sortiras pas.

NANA.

_Oh! je t'en prie, ne fais pas de scène!_

GERVAISE.

_Je sais tout, je sais sur quelle pente tu es!_

NANA.

_Ne causons pas de ça, veux-tu? J'en aurais trop long à dire...

Tu as fait ce que tu as voulu, dans ton temps; aujourd'hui, je

fais ce que je veux... Et si ça ne te plaît pas, tant pis! Il

fallait m'élever autrement et me donner de meilleurs exemples._

GERVAISE écrasée, à demi-voix.

_Mon Dieu! quel châtiment!_

NANA.

_Laisse-moi sortir!_

GERVAISE.

_Tu ne sortiras pas!_ Ton père est revenu, il saura bien te faire

rester, lui!

NANA.

Ah! papa est ici!... _Voilà qui me décide tout à fait: la maison

va redevenir un enfer._ Je n'ai pas envie d'être massacrée, moi!

Bonsoir!

GERVAISE appelant.

Coupeau! Coupeau! Ta fille s'en va!... Coupeau!

SCÈNE XI.

COUPEAU entrant en chancelant, la bouteille à la main.

Hein! quoi? Qui est-ce qui m'appelle?

NANA.

_Eh bien! il est joli! je file!_

GERVAISE.

C'est ta fille qui s'en va, ta fille qui nous quitte...

Empêche-la donc de partir!

COUPEAU riant d'un air idiot.

_Pourquoi que je l'empêcherais?_ (Jetant la bouteille dans un

coin.). Celle-là est vide: j'en veux une autre!

GERVAISE reculant.

Grand Dieu! Il est ivre! Nous sommes perdus!

NANA.

_Bonsoir!_ (Elle s'en va en laissant la porte ouverte.)

SCÈNE XII.

GERVAISE, COUPEAU halluciné, puis Mme BOCHE, les LORILLEUX, puis

MES-BOTTES.

COUPEAU.

C'est gentil, ici!... Il y a des chalets..... une vraie foire!...

et de la musique un peu chouette!... V'là que ça illumine, des

lanternes dans les arbres, des ballons rouges en l'air, et ça

saute, et ça file.... des fontaines partout, des cascades, de

l'eau qui chante, oh! d'une voix d'enfant de chœur!

GERVAISE.

Seigneur! il devient fou!

COUPEAU devenant tout d'un coup très sombre.

Encore des traîtrises, tout ça! Je me méfiais... Silence! Tas de

gredins!... Oui, c'était pour me vexer... Je vas vous démolir,

moi, dans votre chalet... Oh! je brûle! je brûle!...

GERVAISE à la porte, appelant.

Au secours!

Mme BOCHE arrivant.

Qu'y a-t-il?

GERVAISE.

Coupeau!... Regardez!...

LORILLEUX arrivant à son tour.

C'est encore un accès qui le prend.

Mme BOCHE.

C'est effrayant! Il faudrait un médecin.

LORILLEUX.

Si vous croyez qu'un médecin y ferait quelque chose.

COUPEAU.

Bon, les rats! V'la les rats, à cette heure!

Mme BOCHE.

Où voit-il des rats?

COUPEAU.

Voulez-vous bien me laisser, vilaines bêtes!... Ils me mangent

les pieds! Les voilà qui grimpent après mes jambes, maintenant!

Allez-vous-en! allez-vous-en!... Tiens! ce gros qui me dévore la

main... Ils sautent sur mes épaules!... Les rats! les rats!...

délivrez-moi!

MES-BOTTES arrivant.

Qu'y a-t-il?... Ah! le malheureux!

COUPEAU saluant une personne invisible.

Ah! te voilà!... bonjour!

MES-BOTTES à Coupeau.

Que vois-tu donc?

COUPEAU.

Ma femme pardi! Elle est là!... (Il montre le vide).

GERVAISE se cachant la figure.

J'ai peur! j'ai peur!

COUPEAU.

Fichtre, tu es belle, ma femme; t'as de la toilette!... Dis-moi

donc quel est le particulier qui se cache derrière toi?...

Tonnerre! c'est encore lui!

MES-BOTTES.

Qui donc?

COUPEAU.

Le chapelier! (écumant) A nous deux, mon cadet! Faut que je te

nettoie, à la fin!... Empoche ça!... Et atout! atout! atout!...

Ah! le gredin; il m'a tué! c'est plein de sang... Ah! (Il tombe

comme une masse sur le matelas où il meurt).

GERVAISE à genoux.

Il est mort! (Elle pleure).

TOUS.

Mort!

LORILLEUX à sa femme.

Un ivrogne de moins!

A l'argot près, c'est la scène du roman, très condensée, seulement, et

transportée de l'hospice dans la mansarde.

Une fois, même, MM. Busnach et Gastineau ont inventé une scène très

puissante, qui manque en quelque sorte au roman. C'est celle de la

dernière bouteille, que nous avons citée.

Ces passages vigoureux ne suffisent cependant pas à excuser les

changements fâcheux que l'intrigue a subis en passant du roman à la

scène, et qui lui ont fait perdre, en grande partie, sa haute

moralité.

Les caractères ont aussi subi de semblables métamorphoses.

Pas celui de Coupeau, il est vrai, et c'est là le grand mérite de la

pièce; les auteurs l'ont aussi bien suivi dans les lentes péripéties

de sa chute qu'il était matériellement possible de le faire. Sans

doute, bien des détails restent inexpliqués; l'on n'assiste pas au

drame, à son abrutissement dans tous ses actes et dans toutes ses

scènes, comme dans le chef-d'œuvre de M. Zola. Mais ce qu'on voit

suffit pourtant à expliquer le personnage, et c'est déjà beaucoup que

les auteurs soient arrivés si loin.

En revanche, Gervaise est méconnaissable.--Il fallait absolument, à ce

qu'il paraît, un caractère sympathique, un personnage sur lequel pût

se reporter l'affection des spectateurs. Gervaise a été choisie pour

ce rôle de victime expiatoire. Hélas! comme l'a fort bien dit M.

Fouquier, «en devenant possible, elle devenait banale[12]». Elle reste

pure dans le milieu empesté où elle vit. Son mari n'est plus qu'une

brute dégoûtante, et elle demeure fidèle au devoir. Elle résiste à son

cœur qui la donnerait à Goujet; elle résiste aux circonstances qui

semblent conjurées pour la jeter dans les bras de Lantier. C'est à

tort qu'on l'accuse d'être la maîtresse du chapelier: elle est

innocente... Au lieu de cela, la voici dans le roman[13]:

«Au milieu de cette indignation publique, Gervaise vivait tranquille,

lasse et un peu endormie. Dans les commencements, elle s'était trouvée

bien coupable, bien sale et elle avait eu un dégoût d'elle-même. Quand

elle sortait de la chambre de Lantier, elle se lavait les mains, elle

mouillait un torchon et se frottait les épaules à les écorcher, comme

pour enlever son ordure. Si Coupeau cherchait alors à plaisanter, elle

se fâchait, courait en grelottant s'habiller au fond de la boutique;

et elle ne tolérait pas davantage que le chapelier la touchât, quand

son mari venait de l'embrasser. Elle aurait voulu changer de peau en

changeant d'homme. Mais, lentement, elle s'accoutumait. C'était trop

fatigant de se débarbouiller chaque fois. Les paresses l'amolissaient,

son besoin d'être heureuse lui faisait tirer tout le bonheur possible

de ses embêtements. Elle était complaisante pour elle et pour les

autres, tâchait uniquement d'arranger les choses de façon à ce que

personne n'eût trop d'ennui. N'est-ce pas? pourvu que son mari et son

amant fussent contents, que la maison marchât son petit traintrain

régulier, qu'on rigolât du matin au soir, tous gras, tous satisfaits

de la vie et se la coulant douce, il n'y avait vraiment pas de quoi se

plaindre. Puis, après tout, elle ne devait pas tant faire de mal,

puisque çà s'arrangeait si bien, à la satisfaction d'un chacun; on est

puni d'ordinaire, quand on fait le mal. Alors son dévergondage avait

tourné à l'habitude. Maintenant, c'était réglé comme de boire et de

manger; chaque fois que Coupeau rentrait soûl, elle passait chez

Lantier, ce qui arrivait au moins le lundi, le mardi et le mercredi

de la semaine. Elle partageait ses nuits. Même, elle avait fini,

lorsque le zingueur simplement ronflait trop fort, par le lâcher au

beau milieu du sommeil, et allait continuer son dodo tranquille sur

l'oreiller du voisin. Ce n'était pas qu'elle éprouvât plus d'amitié

pour le chapelier. Non, elle le trouvait seulement plus propre, elle

se reposait mieux dans sa chambre, où elle croyait prendre un bain.

Enfin, elle ressemblait aux chattes qui aiment à se coucher en rond

sur le linge blanc.»

[12] _XIXe Siècle_, 21 janvier.

[13] Pages 352-53.

Il y a loin de cette femme qui s'abandonne au courant, à la vaillante

lutteuse que nous montrent MM. Busnach et Gastineau. Celle-ci, rien ne

la décourage, elle reste honnête malgré tout; une fois, nous la voyons

bien prendre un verre d'eau-de-vie à l'assommoir du père Colombe. Son

mari lui a dit: «Tu as faim?... Eh bien! bois!»--Mais nous savons

qu'elle ne s'enivrera jamais; une brave femme comme elle, qui sait se

vaincre elle-même, ne succombe pas aux tentations du vitriol ou du

petit bleu.--Aussi la conclusion, rigoureuse dans le roman, est-elle

parfaitement illogique dans le drame: On ne meurt pas de faim, quand

on a encore le courage de travailler. Et Gervaise n'a pas perdu

courage, elle en a eu jusqu'au dernier moment. Après la mort de

Coupeau, l'on se dit: «Maintenant qu'elle n'a plus son mari pour lui

dévorer le fruit de son travail, pour emprisonner sa vie, elle va se

remettre bravement à l'ouvrage, retrouver peut-être le bonheur, en

tout cas la tranquillité et le bien-être. Elle peut se débarrasser de

ses tyrans: des Lorilleux qui la haïssent, de Virginie qui lui a tué

son mari, de Lantier qui la persécutait. Mes-Bottes se range, devient

bon ouvrier; il ne refusera pas de lui venir en aide; il ira, s'il le

faut, avertir Goujet; Goujet, qui a toujours des économies, arrivera à

la rescousse, et tout finira à la satisfaction commune...» Et, au lieu

de cela, de cette conclusion peu dramatique, mais indiquée par la

marche des faits, la scène représente tout à coup le boulevard

Rochechouart, près de l'Élysée-Montmartre. Goujet se marie; Mes-Bottes

vient se promener en gilet blanc dans la rue, pour prendre l'air sans

doute; Virginie, en toilette fort élégante, passe au bras de Lantier;

Poisson épie son épouse infidèle et se prépare à la punir d'un coup de

poignard... Une pauvre femme, en cheveux blancs, se traîne contre les

murs et implore la pitié de tous nos héros qui passent l'un après

l'autre. Goujet la reconnaît, et l'on apprend avec stupéfaction que

cette malheureuse est Gervaise! Elle tombe d'inanition, littéralement

morte de faim. Alors Bazouge, dit Bibi-la-Gaîté, qui rôde dans le

quartier dans son uniforme de croque-mort, arrive, se penche sur elle

et lui dit mélancoliquement: «Fais dodo, ma belle! tu l'as bien

mérité.»

Ce dernier tableau est désespérant et nous rejette dans les plus vieux

mélodrames. A la première, il a risqué de compromettre le succès de la

pièce. A ce qu'il nous semble, il n'a pas même l'excuse d'être

nécessaire: la mort de Coupeau serait une conclusion suffisante.

Nous ne nous arrêterons pas aux nombreuses différences de détails: les

différences de fond que nous venons d'indiquer suffisent à montrer que

l'œuvre a beaucoup perdu de sa valeur en pénétrant sur la scène; les

qualités de vigueur et les scènes hardies qui s'y trouvent ne

permettent pourtant pas de la confondre avec un mélodrame vulgaire;

elle a certainement mérité, en partie du moins, le bruit qui s'est

fait autour d'elle.

VI

CONCLUSION

La critique littéraire agit en général comme les gouvernements: elle

suit, à une respectable distance, le mouvement de l'esprit et les

évolutions de la pensée.

Puis quand il lui est bien prouvé que le public est plus avancé

qu'elle et qu'il ne sert plus à rien de regretter les «maîtres du

temps passé», les «romanciers comme ceux dont nos romanciers sont les

fils abâtardis, le grand art qui marche vers la ruine complète»,

etc.,--alors elle salue poliment le fait accompli et laisse à la

génération suivante le soin d'apprécier les talents qu'elle a

méconnus. Par bonheur, les aristarques sont aussi impuissants à

arrêter le courant des idées que des villageois le seraient à arrêter

le cours d'un fleuve.--Il va sans dire qu'il y a des exceptions, et

qu'un grand nombre de critiques savent marcher avec leur temps.

La lecture des _revues théâtrales_, des _soirées parisiennes_ et des

_lundis_ écrits sur l'_Assommoir_ est à la fois amusante et

instructive; amusante, parce que des flots d'esprit,--pas toujours du

plus délicat, par exemple,--sont dépensés pour essayer de submerger le

nouveau drame, les auteurs et leurs théories; instructive, parce qu'il

est toujours bon d'assister à un duel littéraire, et de voir, quelles

armes emploient les champions. Ces feuilletons pourraient former des

volumes; nous résumerons en quelques mots, ce qui a été dit.

Quelques naturalistes intransigeants sont sans pitié pour MM. Busnach

et Gastineau, et ne leur pardonnent aucune de leurs concessions; mais

ils sont rares.

Les juges impartiaux, qui font la part du bon et du mauvais, sont tout

aussi rares.

Le ton de l'immense majorité de la presse est celui d'un lourd

mécontentement. Les uns se plaignent de ce que la pièce n'est pas

absolument nouvelle: comme si l'on inventait du nouveau tous les

jours! comme si les nouvelles idées, les nouvelles théories, ne

faisaient pas leur chemin lentement! Quelques scènes qui sortent de

l'ornière habituelle sont suffisantes pour donner de l'importance à un

drame, et on ne peut pas nier qu'il s'en trouve dans l'_Assommoir_.

Un nouveau ressort a été ajouté aux ressorts de la vieille mécanique

passionnelle: «Cet homme trahira-t-il ou ne trahira-t-il pas?--Cette

femme se livrera-t-elle ou ne se livrera-t-elle pas? Ces jeunes gens

se marieront-ils ou ne se marieront-ils pas?»--C'étaient les questions

qui passionnaient les spectateurs. Et tout à coup, un audacieux en

pose une nouvelle: L'IVROGNE BOIRA-T-IL OU NE BOIRA-T-IL PAS?

Ceux des critiques qui ont été assez perspicaces pour reconnaître ce

qu'il y a de nouveau, de hardi, de fécond là-dedans, se sont récriés:

«Je vous avoue que cela m'est absolument égal, dit M. F. Sarcey.....

Qu'il boive et qu'il crève tout de suite, l'animal, et n'en parlons

plus[14]!»--Mais, puisque les applaudissements ont été accordés à la

plus grande partie de l'œuvre, puisque le public se presse tous les

soirs aux portes de l'Ambigu, il faut croire que la question est

intéressante.

[14] _Le Temps_, 20 janvier.

A Propos de l'Assommoir · 第 3 / 4 段