--Pauvre garçon! il s'est ruiné pour moi!
Indépendamment de la fortune qu'elle devait attendre
de son père, mademoiselle Godeau avait, à elle appartenant,
le bien que sa mère lui avait laissé. Elle n'y avait
[5]jamais songé; en ce moment, pour la première fois de sa
vie, elle se souvint qu'elle pouvait disposer de cinq cent
mille francs. Cette pensée la fit sourire; un projet bizarre,
hardi, tout féminin, presque aussi fou que Croisilles lui-même,
lui traversa l'esprit; elle berça quelque temps son
[10]idée dans sa tête, puis se décida à l'exécuter.
Elle commença par s'enquérir si Croisilles n'avait pas
quelque parent ou quelque ami; la femme de chambre
fut mise en campagne. Tout bien examiné, on découvrit,
au quatrième étage d'une vieille maison, une tante à demi
[15]percluse, qui ne bougeait jamais de son fauteuil, et qui
n'était pas sortie depuis quatre ou cinq ans. Cette pauvre
femme, fort âgée, semblait avoir été mise ou plutôt laissée
au monde comme un échantillon des misères humaines.
Aveugle, goutteuse, presque sourde, elle vivait seule dans
[20]un grenier; mais une gaieté plus forte que le malheur et
la maladie la soutenait à quatre-vingts ans et lui faisait
encore aimer la vie; ses voisins ne passaient jamais devant
sa porte sans entrer chez elle, et les airs surannés qu'elle
fredonnait égayaient toutes les filles du quartier. Elle
[25]possédait une petite rente viagère qui suffisait à
l'entretenir; tant que durait le jour, elle tricotait; pour le reste,
elle ne savait pas ce qui s'était passé depuis la mort de
Louis XIV.
Ce fut chez cette respectable personne que Julie se fit
[30]conduire en secret. Elle se mit pour cela dans tous ses
atours; plumes, dentelles, rubans, diamants, rien ne fut
épargné: elle voulait séduire; mais sa vraie beauté en cette