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je parais quelque part, j'excite un murmure d'admiration,

mais personne ne me dit, à moi seule, un mot qui me fasse

battre le coeur. J'entends des impertinents qui me louent

tout haut, à deux pas de moi, et pas un regard modeste et

[5]sincère ne cherche le mien. Je porte une âme ardente,

pleine de vie, et je ne suis, à tout prendre, qu'une jolie

poupée qu'on promène, qu'on fait sauter au bal, qu'une

gouvernante habille le matin et décoiffe le soir, pour

recommencer le lendemain.

[10]Voilà ce que mademoiselle Godeau s'était dit bien des

fois à elle-même, et il y avait de certains jours où cette

pensée lui inspirait un si sombre ennui, qu'elle restait

muette et presque immobile une journée entière. Lorsque

Croisilles lui écrivit, elle était précisément dans un accès

[15]d'humeur semblable. Elle venait de prendre son chocolat,

et elle rêvait profondément, étendue dans une bergère,

lorsque sa femme de chambre entra et lui remit la

lettre d'un air mystérieux. Elle regarda l'adresse, et,

ne reconnaissant pas l'écriture, elle retomba dans sa

[20]distraction. La femme de chambre se vit alors forcée

d'expliquer de quoi il s'agissait, ce qu'elle fit d'un air

assez déconcerté, ne sachant trop comment la jeune fille

prendrait cette démarche. Mademoiselle Godeau écouta

sans bouger, ouvrit ensuite la lettre, et y jeta seulement

[25]un coup d'oeil elle demanda aussitôt une feuille de papier,

et écrivit nonchalamment ce peu de mots:

«Eh, mon Dieu! non, monsieur, je ne suis pas fière. Si

vous aviez seulement cent mille écus, je vous épouserais

très-volontiers.»

[30]Telle fut la réponse que la femme de chambre rapporta

sur-le-champ à Croisilles, qui lui donna encore un louis

pour sa peine.

Contes Français · 第 331 / 396 题