forte qu'elle était mieux dissimulée. La coquetterie des
femmes ordinaires, qui se dépense en oeillades, en minauderies
et en sourires, lui semblait une escarmouche puérile,
vaine, presque méprisable. Elle se sentait en possession
[5]d'un trésor, et elle dédaignait de le hasarder au jeu pièce
à pièce: il lui fallait un adversaire digne d'elle; mais, trop
habituée à voir ses désirs prévenus, elle ne cherchait pas
cet adversaire; on peut même dire davantage, elle était
étonnée qu'il se fit attendre. Depuis quatre ou cinq ans
[10]qu'elle allait dans le monde et qu'elle étalait consciencieusement
ses paniers, ses falbalas et ses belles épaules, il lui
paraissait inconcevable qu'elle n'eût point encore inspiré
une grande passion. Si elle eût dit le fond de sa pensée,
elle eût volontiers répondu à ceux qui lui faisaient des
[15]compliments: «Eh bien! s'il est vrai que je sois si belle,
que ne vous brûlez-vous la cervelle pour moi?» Réponse
que, du reste, pourraient faire bien des jeunes filles, et que
plus d'une, qui ne dit rien, a au fond du coeur, quelquefois
sur le bord des lèvres.
[20]Qu'y a-t-il, en effet, au monde, de plus impatientant
pour une femme que d'être jeune, belle, riche, de se regarder
dans son miroir, de se voir parée, digne en tout point
de plaire, toute disposée à se laisser aimer, et de se dire:
On m'admire, on me vante, tout le monde me trouve
[25]charmante, et personne ne m'aime. Ma robe est de la
meilleure faiseuse, mes dentelles sont superbes, ma coiffure
est irréprochable, mon visage le plus beau de la terre, ma
taille fine, mon pied bien chaussé; et tout cela ne me sert
à rien qu'à aller bâiller dans le coin d'un salon! Si un
[30]jeune homme me parle, il me traite en enfant; si on me
demande en mariage, c'est pour ma dot; si quelqu'un me
serre la main en dansant, c'est un fat de province; dès que