Mademoiselle Godeau, pendant ce temps-là, n'était pas
si loin qu'on pouvait le croire; elle s'était, il est vrai,
retirée par obéissance pour son père; mais, au lieu de regagner
sa chambre, elle était restée à écouter derrière la
[5]porte. Si l'extravagance de Croisilles lui paraissait
inconcevable, elle n'y voyait du moins rien d'offensant;
car l'amour, depuis que le monde existe, n'a jamais passé
pour offense; d'un autre côté, comme il n'était pas possible
de douter du désespoir du jeune homme, mademoiselle
[10]Godeau se trouvait prise à la fois par les deux
sentiments les plus dangereux aux femmes, la compassion et
la curiosité. Lorsqu'elle vit l'entretien terminé et Croisilles
prêt à sortir, elle traversa rapidement le salon où elle se
trouvait, ne voulant pas être surprise aux aguets, et elle
[15]se dirigea vers son appartement; mais presque aussitôt
elle revint sur ses pas. L'idée que Croisilles allait peut-être
réellement se donner la mort lui troubla le coeur
malgré elle. Sans se rendre compte de ce qu'elle faisait,
elle marcha à sa rencontre; le salon était vaste, et les deux
[20]jeunes gens vinrent lentement au-devant l'un de l'autre.
Croisilles était pâle comme la mort, et mademoiselle Godeau
cherchait vainement quelque parole qui pût exprimer
ce qu'elle sentait. En passant à côté de lui, elle
laissa tomber à terre un bouquet de violettes qu'elle
[25]tenait à la main. Il se baissa aussitôt, ramassa le bouquet
et le présenta à la jeune fille pour le lui rendre; mais,
au lieu de le reprendre, elle continua sa route sans
prononcer un mot, et entra dans le cabinet de son père.
Croisilles, resté seul, mit le bouquet dans son sein, et sortit de
[30]la maison le coeur agité, ne sachant trop que penser de
cette aventure.