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suis absolument sans ressources et déterminé à mourir.

Il est très-probable qu'en sortant de chez vous je vais me

jeter à l'eau. Je l'aurais déjà fait, selon toute apparence,

si le hasard ne m'avait fait rencontrer mademoiselle votre

[5]fille tout à l'heure. Je l'aime, monsieur, du plus profond

de mon coeur; il y a deux ans que je suis amoureux d'elle,

et je me suis tu jusqu'ici à cause du respect que je lui dois;

mais aujourd'hui, en vous le déclarant, je remplis un devoir

indispensable, et je croirais offenser Dieu si, avant de

[10]me donner la mort, je ne venais pas vous demander si vous

voulez, que j'épouse mademoiselle Julie. Je n'ai pas la

moindre espérance que vous m'accordiez cette demande,

mais je dois néanmoins vous la faire; car je suis bon chrétien,

monsieur, et lorsqu'un bon chrétien se voit arrivé à

[15]un tel degré de malheur, qu'il ne lui soit plus possible de

souffrir la vie, il doit du moins, pour atténuer son crime,

épuiser toutes les chances qui lui restent avant de prendre

un dernier parti.

Au commencement de ce discours, M. Godeau avait

[20]supposé qu'on venait lui emprunter de l'argent, et il avait

jeté prudemment son mouchoir sur les sacs placés auprès

de lui, préparant d'avance un refus poli, car il avait toujours

eu de la bienveillance pour le père de Croisilles. Mais

quand il eut écouté jusqu'au bout, et qu'il eut compris de

[25]quoi il s'agissait, il ne douta pas que le pauvre garçon ne

fût devenu complètement fou. Il eut d'abord quelque

envie de sonner et de le faire mettre à la porte; mais il lui

trouva une apparence si ferme, un visage si déterminé,

qu'il eut pitié d'une démence si tranquille. Il se contenta

[30]de dire à sa fille de se retirer, afin de ne pas l'exposer plus

longtemps à entendre de pareilles inconvenances.

Contes Français · 第 312 / 396 题