y ait une loi de nature qui rende plus gras que le reste des
hommes ceux qui s'engraissent non-seulement de leur
propre oisiveté, mais encore du travail des autres. M.
Godeau, parmi les financiers, était des plus classiques qu'on
[5]pût voir, c'est-à-dire des plus gros; pour l'instant il avait
la goutte, chose fort à la mode en ce temps-là, comme l'est
à présent la migraine. Couché sur une chaise longue, les
yeux à demi fermés, il se dorlotait au fond d'un boudoir.
Les panneaux de glaces qui l'environnaient répétaient
majestueusement de toutes parts son énorme personne;
[10]des sacs pleins d'or couvraient sa table; autour de lui, les
meubles, les lambris, les portes, les serrures, la cheminée,
le plafond, étaient dorés; son habit l'était; je ne sais si sa
cervelle ne l'était pas aussi. Il calculait les suites d'une
[15]petite affaire qui ne pouvait manquer de lui rapporter
quelques milliers de louis; il daignait en sourire tout seul,
lorsqu'on lui annonça Croisilles, qui entra d'un air humble
mais résolu, et dans tout le désordre qu'on peut supposer
d'un homme qui a grande envie de se noyer. M. Godeau
[20]fut un peu surpris de cette visite inattendue; il crut que
sa fille avait fait quelque emplette; il fut confirmé dans
cette pensée en la voyant paraître presque en même temps
que le jeune homme. Il fit signe à Croisilles, non pas de
s'asseoir, mais de parler. La demoiselle prit place sur un
[25]sofa, et Croisilles, resté debout, s'exprima à peu près en
ces termes:
--Monsieur, mon père vient de faire faillite. La banqueroute
d'un associé l'a forcé à suspendre ses payements,
et, ne pouvant assister à sa propre honte, il s'est enfui en
[30]Amérique, après avoir donné à ses créanciers jusqu'à son
dernier sou. J'étais absent lorsque cela s'est passé; j'arrive,
et il y a deux heures que je sais cet événement. Je