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de nos âmes était changée. Nous étions tous deux plongés

en de funestes réflexions, attristés par ce drame qui

expliquait le rapide pressentiment que nous en avions eu à

l'aspect de Cambremer. Nous avions l'un et l'autre assez

[5]de connaissance du monde pour deviner de cette triple

vie tout ce que nous en avait tu notre guide. Les malheurs

de ces trois êtres se reproduisaient devant nous comme si

nous les avions vus dans les tableaux d'un drame que ce

père couronnait en expiant son crime nécessaire. Nous

[10]n'osions regarder la roche où était l'homme fatal qui

faisait peur à toute une contrée. Quelques nuages embrumaient

le ciel; des vapeurs s'élevaient à l'horizon, nous

marchions au milieu de la nature la plus âcrement sombre

que j'aie jamais rencontrée. Nous foulions une nature qui

[15]semblait souffrante, maladive, des marais salants, qu'on

peut à bon droit nommer les écrouelles de la terre. Là, le

sol est divisé en carrés inégaux de forme, tous encaissés par

d'énormes talus de terre grise, tous pleins d'une eau

saumâtre, à la surface de laquelle arrive le sel. Ces

[20]ravins, faits à main d'homme, sont intérieurement

partagés en plates-bandes, le long desquelles marchent des

ouvriers armés de longs râteaux, à l'aide desquels ils

écrèment cette saumure, et amènent sur des plates-formes

rondes pratiquées de distance en distance ce sel quand il

[25]est bon à mettre en mulons. Nous côtoyâmes pendant

deux heures ce triste damier, où le sel étouffe par son

abondance la végétation, et où nous n'apercevions de

loin en loin que quelques paludiers, nom donné à ceux qui

cultivent le sel. Ces hommes, ou plutôt ce clan de Bretons

[30]porte un costume spécial, une jaquette blanche assez

semblable à celle des brasseurs. Ils se marient entre eux.

Il n'y a pas d'exemple qu'une fille de cette tribu ait épousé

Contes Français · 第 300 / 396 题