c'était du sucre. Combien donc que nous les avons vus
de fois, à la fore, acheter les plus belles breloques pour
lui! C'était de la déraison, tout le monde le leur disait.
Le petit Cambremer, voyant que tout lui était permis, est
[5]devenu méchant comme un âne rouge. Quand on venait
dire au père Cambremer:--«Votre fils a manqué tuer le
petit un tel!» il riait et disait:--«Bah! ce sera un fier
marin! il commandera les flottes du roi.» Un
autre:--«Pierre Cambremer, savez-vous que votre gars a crevé
[10]l'oeil de la petite Pougaud?--Il aimera les filles!» disait
Pierre. Il trouvait tout bon. Alors mon petit mâtin, à
dix ans, battait tout le monde et s'amusait à couper le cou
aux poules, il éventrait les cochons, enfin il se roulait dans
le sang comme une fouine.--«Ce sera un fameux soldat!
[15]disait Cambremer, il a goût au sang.» Voyez-vous, moi,
je me suis souvenu de tout ça, dit le pêcheur. Et Cambremer
aussi, ajouta-t-il après une pause. A quinze ou
seize ans, Jacques Cambremer était... quoi? un requin.
Il allait s'amuser à Guérande, ou faire le joli coeur à
[20]Savenay. Fallait des espèces. Alors il se mit à voler
sa mère, qui n'osait en rien dire à son mari. Cambremer
était un homme probe à faire vingt lieues pour rendre à
quelqu'un deux sous qu'on lui aurait donné de trop dans
un compte. Enfin, un jour la mère fut dépouillée de tout.
[25]Pendant une pêche de son père, le fils emporta le buffet,
la mette, les draps, le linge, ne laissa que les quatre murs,
il avait tout vendu pour aller faire ses frigousses à Nantes.
La pauvre femme en a pleuré pendant des jours et des
nuits. Fallait dire ça au père à son retour, elle craignait
[30]le père, pas pour elle, allez! Quand Pierre Cambremer
revint, qu'il vit sa maison garnie des meubles que l'on
avait prêtés à sa femme, il dit:--Qu'est-ce que c'est que