En disant ces mots, elle détacha du mur la guzla au
ventre de citronnier, côtelé d'ivoire, au manche incrusté
de nacre, de burgau et d'ébène, et joua d'abord avec une
rare perfection la tarabuca et quelques autres airs arabes.
[5]La justesse de la voix et la douceur de la musique eussent,
en toute autre occasion, réjoui Mahmoud-Ben-Ahmed,
qui était fort sensible aux agréments des vers et
de l'harmonie; mais il avait le cerveau et le coeur si
préoccupés de la dame qu'il avait vue chez Bedredin, qu'il ne
[10]fit aucune attention aux chansons de Leila.
Le lendemain, plus heureux que la veille, il rencontra
Ayesha dans la boutique de Bedredin. Vous décrire sa
joie serait une entreprise impossible; ceux qui ont été
amoureux peuvent seuls la comprendre. Il resta un
[15]moment sans voix, sans haleine, un nuage dans les yeux.
Ayesha, qui vit son émotion, lui en sut gré et lui adressa
la parole avec beaucoup d'affabilité; car rien ne flatte les
personnes de haute naissance comme le trouble qu'elles
inspirent. Mahmoud-Ben-Ahmed, revenu à lui, fit tous
[20]ses efforts pour être agréable, et comme il était jeune, de
belle apparence, qu'il avait étudié la poésie et s'exprimait
dans les termes les plus élégants, il crut s'apercevoir qu'il
ne déplaisait point, et il s'enhardit à demander un rendez-vous
à la princesse dans un lieu plus propice et plus sûr
[25]que la boutique de Bedredin.
«Je sais, lui dit-il, que je suis tout au plus bon pour être
la poussière de votre chemin, que la distance de vous à
moi ne pourrait être parcourue en mille ans par un cheval
de la race du prophète toujours lancé au galop; mais
[30]l'amour rend audacieux, et la chenille éprise de la rose ne
saurait s'empêcher d'avouer son amour.»