fatalité; le tout, pour ne pas avoir rencontré, ainsi qu'il
l'espérait, une femme qu'il ne connaissait pas deux jours
auparavant.
Comme il avait fermé les yeux de son corps pour mieux
[5]voir le rêve de son âme, il sentit un vent léger lui rafraîchir
le front; il souleva ses paupières, et vit, assise à côté de
lui, par terre, Leila qui agitait un de ces petits pavillons
d'écorce de palmier, qui servent, en Orient, d'éventail et
de chasse-mouche. Il l'avait complètement oubliée.
[10]«Qu'avez-vous, mon cher seigneur? dit-elle d'une voix
perlée et mélodieuse comme de la musique. Vous ne
paraissez pas jouir de votre tranquillité d'esprit; quelque
souci vous tourmente. S'il était au pouvoir de votre
esclave de dissiper ce nuage de tristesse qui voile votre
[15]front, elle s'estimerait la plus heureuse femme du monde,
et ne porterait pas envie à la sultane Ayesha elle-même,
quelque belle et quelque riche qu'elle soit.»
Ce nom fit tressaillir Mahmoud-Ben-Ahmed sur son
divan, comme un malade dont on touche la plaie par
[20]hasard; il se souleva un peu et jeta un regard inquisiteur
sur Leila, dont la physionomie était la plus calme du
monde et n'exprimait rien autre chose qu'une tendre
sollicitude. Il rougit cependant comme s'il avait été
surpris dans le secret de sa passion. Leila, sans faire
[25]attention à cette rougeur délatrice et significative,
continua à offrir ses consolations à son nouveau maître:
«Que puis-je faire pour éloigner de votre esprit les
sombres idées qui l'obsèdent? un peu de musique dissiperait
peut-être cette mélancolie. Une vieille esclave qui
[30]avait été odalisque de l'ancien sultan m'a appris les secrets
de la composition; je puis improviser des vers et m'accompagner
de la guzla!»