un rayon bleuâtre, dessinaient au bord de l'horizon leur
gigantesque triangle de pierre.
Assis sur une pile de carreaux et le corps enveloppé par
les circonvolutions élastiques du tuyau de son narguilhé,
[5]Mahmoud-Ben-Ahmed tâchait de démêler dans la transparente
obscurité la forme lointaine du palais où dormait
la belle Ayesha. Un silence profond régnait sur ce tableau
qu'on aurait pu croire peint, car aucun souffle,
aucun murmure n'y révélaient la présence d'un être
[10]vivant: le seul bruit appréciable était celui que faisait la
fumée du narguilhé de Mahmoud-Ben-Ahmed en traversant
la boule de cristal de roche remplie d'eau destinée à
refroidir ses blanches bouffées. Tout d'un coup, un cri
aigu éclata au milieu de ce calme, un cri de détresse suprême,
[15]comme doit en pousser, au bord de la source, l'antilope
qui sent se poser sur son cou la griffe d'un lion, ou
s'engloutir sa tête dans la gueule d'un crocodile.
Mahmoud-Ben-Ahmed, effrayé par ce cri d'agonie et de
désespoir, se leva d'un seul bond et posa instinctivement la
[20]main sur le pommeau de son yatagan dont il fit jouer la
lame pour s'assurer qu'elle ne tenait pas au fourreau;
puis il se pencha du côté d'où le bruit avait semblé
partir.
Il démêla fort loin dans l'ombre un groupe étrange, mystérieux,
[25]composé d'une figure blanche poursuivie par une
meute de figures noires, bizarres et monstrueuses, aux
gestes frénétiques, aux allures désordonnées. L'ombre
blanche semblait voltiger sur la cime des maisons, et
l'intervalle qui la séparait de ses persécuteurs était si peu
[30]considérable, qu'il était à craindre qu'elle ne fût bientôt
prise si sa course se prolongeait, et qu'aucun événement
ne vint à son secours. Mahmoud-Ben-Ahmed crut d'abord