Page 205

un rayon bleuâtre, dessinaient au bord de l'horizon leur

gigantesque triangle de pierre.

Assis sur une pile de carreaux et le corps enveloppé par

les circonvolutions élastiques du tuyau de son narguilhé,

[5]Mahmoud-Ben-Ahmed tâchait de démêler dans la transparente

obscurité la forme lointaine du palais où dormait

la belle Ayesha. Un silence profond régnait sur ce tableau

qu'on aurait pu croire peint, car aucun souffle,

aucun murmure n'y révélaient la présence d'un être

[10]vivant: le seul bruit appréciable était celui que faisait la

fumée du narguilhé de Mahmoud-Ben-Ahmed en traversant

la boule de cristal de roche remplie d'eau destinée à

refroidir ses blanches bouffées. Tout d'un coup, un cri

aigu éclata au milieu de ce calme, un cri de détresse suprême,

[15]comme doit en pousser, au bord de la source, l'antilope

qui sent se poser sur son cou la griffe d'un lion, ou

s'engloutir sa tête dans la gueule d'un crocodile.

Mahmoud-Ben-Ahmed, effrayé par ce cri d'agonie et de

désespoir, se leva d'un seul bond et posa instinctivement la

[20]main sur le pommeau de son yatagan dont il fit jouer la

lame pour s'assurer qu'elle ne tenait pas au fourreau;

puis il se pencha du côté d'où le bruit avait semblé

partir.

Il démêla fort loin dans l'ombre un groupe étrange, mystérieux,

[25]composé d'une figure blanche poursuivie par une

meute de figures noires, bizarres et monstrueuses, aux

gestes frénétiques, aux allures désordonnées. L'ombre

blanche semblait voltiger sur la cime des maisons, et

l'intervalle qui la séparait de ses persécuteurs était si peu

[30]considérable, qu'il était à craindre qu'elle ne fût bientôt

prise si sa course se prolongeait, et qu'aucun événement

ne vint à son secours. Mahmoud-Ben-Ahmed crut d'abord

Contes Français · 第 255 / 396 题