Page 178

respectueux d'un sacristain disposant les objets du culte

sur l'autel, avant la messe de M. le curé...

«Quel temps ce matin? demanda d'une voix brève M.

Godefroy en boutonnant son veston de molleton gris sur

[5]un abdomen un peu trop majestueux déjà.

--Très froid, monsieur, répondit Charles. A six heures,

le thermomètre marquait sept degrés au-dessous de zéro.

Mais monsieur voit que le ciel s'est éclairci, et je crois que

nous aurons une belle matinée.»

[10]Tout en repassant son rasoir, M. Godefroy s'approcha

de la fenêtre, écarta l'un des petits rideaux, vit le

boulevard baigné de lumière et fit une légère grimace qui

ressemblait à un sourire. Mon Dieu, oui! On a beau

être plein de morgue et de tenue, et savoir parfaitement

[15]qu'il est du plus mauvais genre de manifester quoi que ce

soit devant les domestiques, l'apparition de ce gueusard

de soleil, en plein mois de décembre, donne une sensation

si agréable qu'il n'y a guère moyen de la dissimuler. M.

Godefroy daigna donc sourire. Si quelqu'un lui avait dit

[20]alors que cette satisfaction instinctive lui était commune

avec l'apprenti typographe en bonnet de papier qui faisait

une glissade sur le ruisseau gelé d'en face, M. Godefroy

eût été profondément choqué. C'était ainsi pourtant; et,

pendant une minute, cet homme écrasé d'affaires, ce gros

[25]bonnet du monde politique et financier, fit cet enfantillage

de regarder les passants et les voitures qui filaient joyeusement

dans la brume dorée.

Mais, rassurez-vous, cela ne dura qu'une minute.

Sourire à un rayon de soleil, c'est bon pour des gens

[30]inoccupés, pas sérieux; c'est bon pour les femmes, les

enfants, les poètes, la canaille. M. Godefroy avait d'autres

chats à fouetter, et, précisément pour cette journée qui

Contes Français · 第 224 / 396 题