Le lendemain, vers huit heures, tout Heidelberg apprit
la grande nouvelle. Ce fut un événement pour le pays.
Daniel Van den Berg, doyen des drapiers, jouissait d'une
fortune et d'une considération si bien établies, que
[5]beaucoup de gens se refusèrent à croire aux abominables
instincts qui le dominaient.
On discuta ces événements de mille manières différentes.
Les uns disaient que le riche doyen était somnambule, et
par conséquent irresponsable de ses actions... les autres,
[10]qu'il était assassin par amour du sang, n'ayant aucun
intérêt sérieux à commettre de tels crimes... Peut-être
était-il l'un et l'autre!
C'est un fait incontestable que l'être moral, la volonté,
l'âme, n'existe pas chez le somnambule. Or l'animal, abandonné
[15]à lui-même, subit l'impulsion naturelle de ses instincts
pacifiques ou sanguinaires, et la face ramassée de
maître Daniel van den Berg, sa tête plate, renflée derrière
les oreilles, ses longues moustaches hérissées, ses yeux verts,
tout prouve qu'il appartenait malheureusement à la famille
[20]des chats, race terrible, qui tue pour le plaisir de tuer.
Quoi qu'il en soit, mes compagnons furent rendus à la
liberté. On cita la petite Annette, pendant quinze jours,
comme un modèle de dévouement. Elle fut même recherchée
en mariage par le fils du bourgmestre Trungott, jeune
[25]homme romanesque, qui fera le malheur de sa famille.
Moi, je m'empressai de retourner dans la Forêt Noire, où,
depuis cette époque, je remplis les fonctions de chef d'orchestre
au bouchon du _Sabre-Vert_, sur la route de Tubingue.
S'il vous arrive de passer par là, et que mon histoire
[30]vous ait intéressé, venez me voir... nous viderons deux ou
trois bouteilles ensemble... et je vous raconterai certains
détails, qui vous feront dresser les cheveux sur la tête!...