Le lendemain, je m'éveillai vers huit heures. Le temps
[5]était humide et terne. En écartant le rideau de mon lit,
je remarquai que la neige s'était amoncelée au bord des
fenêtres: les vitres en étaient toutes blanches. Je me pris
à rêver tristement au sort de mes camarades; ils avaient
dû bien souffrir du froid... la grande Berthe et le vieux
[10]Brêmer surtout! Cette idée me serra le coeur.
Comme je rêvais ainsi, un tumulte étrange s'éleva dehors.
Il se rapprochait de l'auberge, et ce n'est pas sans inquiétude
que je m'élançai vers une fenêtre, pour juger de ce
nouveau péril.
[15]On venait confronter la fameuse bande avec dame Grédel
Dick, qui ne pouvait sortir après les terribles émotions
de la veille. Mes pauvres compagnons descendaient la
rue bourbeuse entre deux files d'agents de police, et
suivis d'une avalanche de gamins, hurlant et sifflant
[20]comme de vrais sauvages. Il me semble encore voir cette
scène affreuse: le pauvre Brêmer, enchaîné avec son fils
Ludwig, puis Karl et Wilfrid, et enfin la grande Berthe,
qui marchait seule derrière et criait d'une voix
lamentable:
[25]«Au nom du ciel, messieurs, au nom du ciel... ayez
pitié d'une pauvre harpiste innocente!... Moi... tuer!
...moi... voler. Oh! Dieu! est-ce possible.»
Elle se tordait les mains. Les autres étaient mornes, la
tête penchée, les cheveux pendant sur la face.