Page 146

«Chut!» fit-il en me serrant la main.

Il avait entendu comme moi. La flamme jetait alors

ses dernières lueurs, qui se débattaient contre la muraille

décrépite. J'allais me lever, quand, d'un seul coup, la

[5]petite fenêtre, fermée par un fragment de brique, fut

poussée et s'ouvrit: une tête pâle, les cheveux roux, les

yeux phosphorescents, les joues frémissantes, parut...,

regardant à l'intérieur. Notre saisissement fut tel que

nous n'eûmes pas la force de jeter un cri. L'homme passa

[10]une jambe, puis l'autre, par la lucarne et descendit dans

notre grenier avec tant de prudence, que pas un atome ne

bruit sous ses pas.

Cet homme, large et rond des épaules, court, trapu, la

face crispée comme celle d'un tigre à l'affût, n'était autre

[15]que le personnage bonasse qui nous avait donné des conseils

sur la route de Heidelberg. Que sa physionomie nous

parut changée alors! Malgré le froid excessif, il était en

manches de chemise; il ne portait qu'une simple culotte

serrée autour des reins, des bas de laine et des souliers à

[20]boucles d'argent. Un long couteau taché de sang brillait

dans sa main.

Wilfrid et moi nous nous crûmes perdus... Mais lui

ne parut pas nous voir dans l'ombre oblique de la mansarde,

quoique la flamme se fût ranimée au courant d'air glacial

[25]de la lucarne. Il s'accroupit sur un escabeau et se prit à

grelotter d'une façon bizarre... subitement ses yeux, d'un

vert jaunâtre, s'arrêtèrent sur moi..., ses narines se

dilatèrent..., il me regarda plus d'une longue minute...

Je n'avais plus une goutte de sang dans les veines! Puis,

[30]se tournant vers le poêle, il toussa d'une voix rauque,

pareille à celle d'un chat, sans qu'un seul muscle de sa face

tressaillit. Il tira du gousset de sa culotte une grosse

Contes Français · 第 187 / 396 题