LE PÈRE MILON

Depuis un mois, le large soleil jette aux champs sa

flamme cuisante. La vie radieuse éclot sous cette averse

de feu; la terre est verte à perte de vue. Jusqu'aux bords

de l'horizon, le ciel est bleu. Les fermes normandes

[5]semées par la plaine semblent, de loin, de petits bois,

enfermées dans leur ceinture de hêtres élancés. De près,

quand on ouvre la barrière vermoulue, on croit voir un

jardin géant, car tous les antiques pommiers, osseux

comme les paysans, sont en fleur. Les vieux troncs noirs,

[10]crochus, tortus, alignés par la cour, étalent sous le ciel

leurs dômes éclatants, blancs et roses. Le doux parfum

de leur épanouissement se mêle aux grasses senteurs des

tables ouvertes et aux vapeurs du fumier qui fermente,

couvert de poules.

[15]Il est midi. La famille dîne à l'ombre du poirier planté

devant la porte: le père, la mère; les quatre enfants, les

deux servantes et les trois valets. On ne parle guère. On

mange la soupe, puis on découvre le plat de fricot plein

de pommes de terre au lard.

[20]De temps en temps, une servante se lève et va remplir

au cellier la cruche au cidre.

L'homme, un grand gars de quarante ans, contemple,

contre sa maison, une vigne restée nue, et courant, tordue

comme un serpent, sous les volets, tout le long du mur.

[25]Il dit enfin: «La vigne au père bourgeonne de bonne

heure c't'année. P't-être qu'a donnera.»

Contes Français · 第 136 / 396 题