--Un brûlot, mon gendre, ça chauffe la tripe et ça
nettoie la tête; y a rien de meilleur pour le corps.
Il avait aussi cette coutume d'appeler tout le monde
«mon gendre,» bien qu'il n'eût jamais eu de fille mariée
[5]ou à marier.
Ah! oui, on le connaissait Toine Brûlot, le plus gros
homme du canton, et même de l'arrondissement. Sa petite
maison semblait dérisoirement trop étroite et trop basse
pour le contenir, et quand on le voyait debout sur sa
[10]porte où il passait des journées entières, on se demandait
comment il pourrait entrer dans sa demeure. Il y rentrait
chaque fois que se présentait un consommateur, car
Toine-ma-Fine était invité de droit à prélever son petit
verre sur tout ce qu'on buvait chez lui.
[15]Son café avait pour enseigne: «Au rendez-vous des
Amis,» et il était bien, le pé Toine, l'ami de toute la
contrée. On venait de Fécamp et de Montivilliers pour le
voir et pour rigoler en l'écoutant, car il aurait fait rire une
pierre de tombe, ce gros homme. Il avait une manière
[20]de blaguer les gens sans les fâcher, de cligner de l'oeil pour
exprimer ce qu'il ne disait pas, de se taper sur la cuisse
dans ses accès de gaieté qui vous tirait le rire du ventre
malgré vous, à tous les coups. Et puis c'était une curiosité
rien que de le regarder boire. Il buvait tant qu'on lui en
[25]offrait, et de tout, avec une joie dans son oeil malin, une
joie qui venait de son double plaisir, plaisir de se régaler
d'abord et d'amasser des gros sous, ensuite pour sa
régalade.
Les farceurs du pays lui demandaient:
[30]--Pourquoi que tu ne bé point la mé, pé Toine?
Il répondait:
--Y a deux choses qui m'opposent, primo qu'al'est