Page 74

Mais soudain un bruit étrange les fit tous tressaillir,

quelque chose comme un souffle rauque poussé sous la

porte, un souffle de bête, fort et ronflant.

Le sous-officier allemand avait fait un bond vers les

[5]fusils. La forestière l'arrêta d'un geste, et souriante:

--C'est les loups, dit-elle. Ils sont comme vous, ils

rôdent et ils ont faim.

L'homme incrédule voulut voir, et sitôt que le battant

fut ouvert, il aperçut deux grandes bêtes grises qui

[10]s'enfuyaient d'un trot rapide et allongé.

Il revint s'asseoir, en murmurant:

--Ché n'aurais pas gru:

Et il attendit que sa pâtée fût prête.

Ils la mangèrent voracement, avec des bouches fendues

[15]jusqu'aux oreilles pour en avaler davantage, des yeux

ronds s'ouvrant en même temps que les mâchoires, et des

bruits de gorge pareils à des glouglous de gouttières.

Les deux femmes, muettes, regardaient les rapides

mouvements des grandes barbes rouges; et les pommes de

[20]terre avaient l'air de s'enfoncer dans ces toisons

mouvantes,

Mais comme ils avaient soif, la forestière descendit à la

cave leur tirer du cidre. Elle y resta longtemps; c'était

un petit caveau voûté qui, pendant la révolution, avait

[25]servi de prison et de cachette, disait-on. On y parvenait

au moyen d'un étroit escalier tournant fermé par une

trappe au fond de la cuisine.

Quand Berthine reparut, elle riait, elle riait toute seule,

d'un air sournois. Et elle donna aux Allemands sa cruche

[30]de boisson.

Puis elle soupa aussi, avec sa mère, à l'autre bout de la

Cuisine.

Contes Français · 第 100 / 396 题