Javel cadet semblait idiot. On lui retira la vareuse et
on vit une chose horrible, une bouillie de chair dont le
sang jaillissait à flots qu'on eût dit poussés par une pompe.
Alors l'homme regarda son bras et murmura: «Foutu.»
Puis, comme l'hémorragie faisait une mare sur le pont
du bateau, un des matelots cria: «Il va se vider, faut
nouer la veine.»
Alors ils prirent une ficelle, une grosse ficelle brune et
goudronnée, et, enlaçant le membre au-dessus de la
[10]blessure, ils serrèrent de toute leur force. Les jets de sang
s'arrêtaient peu à peu; et finirent par cesser tout à fait.
Javel cadet se leva, son bras pendait à son côté. Il le
prit de l'autre main, le souleva, le tourna, le secoua. Tout
était rompu, les os cassés; les muscles seuls retenaient ce
[15]morceau de son corps. Il le considérait d'un oeil morne,
réfléchissant.. Puis il s'assit sur une voile pliée, et les
camarades lui conseillèrent de mouiller sans cesse la blessure
pour empêcher le mal noir.
On mit un seau auprès de lui, et, de minute en minute, il
[20]puisait dedans au moyen d'un verre, et baignait l'horrible
plaie en laissant couler dessus un petit filet d'eau claire.
--Tu serais mieux en bas, lui dit son frère. Il descendit,
mais au bout d'une heure il remonta, ne se sentant
pas bien tout seul. Et puis, il préférait le grand air. Il
[25]se rassit sur sa voile et recommença à bassiner son bras.
La pêche était bonne. Les larges poissons à ventre
blanc gisaient à côté de lui, secoués par des spasmes de
mort; il les regardait sans cesser d'arroser ses chairs
écrasées.
[30]Comme on allait regagner Boulogne, un nouveau coup
de vent se déchaîna; et le petit bateau recommença sa