pensez-vous qu'il m'arriva, monsieur le comte? La première
fois que je m'y remis, je manquai quatre fois de
suite une bouteille à vingt-cinq pas. Il y avait chez nous
un chef d'escadron, bon enfant, grand farceur: «Parbleu!
[5]mon camarade, me dit-il, c'est trop de sobriété! tu respectes
trop les bouteilles.» Croyez-moi, monsieur le comte, il
ne faut pas cesser de pratiquer: on se rouille. Le meilleur
tireur que j'aie rencontré tirait le pistolet tous les jours,
au moins trois coups avant son diner; il n'y manquait
[10]pas plus qu'à prendre son verre d'eau-de-vie avant la
soupe.
Le comte et la comtesse semblaient contents de m'entendre
causer.
--Et comment faisait-il? demanda le comte.
[15]--Comment? vous allez voir. Il apercevait une mouche
posée sur le mur... Vous riez? madame la comtesse...
Je vous jure que c'est vrai. «Eh! Kouzka! un pistolet!»
Kouzka lui apporte un pistolet chargé.--Pan! voilà la
mouche aplatie sur le mur.
[20]--Quelle adresse! s'écria le comte; et comment le
nommez-vous?
--Silvio, monsieur le comte.
--Silvio! s'écria le comte sautant sur ses pieds; vous
avez connu Silvio?
[25]--Si je l'ai connu, monsieur le comte! nous étions les
meilleurs amis; il était avec nous autres, au régiment,
comme un camarade. Mais voilà cinq ans que je n'en ai
pas eu la moindre nouvelle. Ainsi, il a l'honneur d'être
connu de vous, monsieur le comte?
[30]--Oui, connu, parfaitement connu.
--Vous a-t-il, par hasard, raconté une histoire assez
drôle qui lui est arrivée?