nos boulets. Les soldats s'élancèrent sur ces ruines
nouvelles avec des cris de _Vive l'empereur!_ plus fort qu'on
ne l'aurait attendu de gens qui avaient déjà tant crié.
Je levai les yeux, et jamais je n'oublierai le spectacle que
[5]je vis. La plus grande partie de la fumée s'était élevée et
restait suspendue comme un dais à vingt pieds au-dessus
de la redoute. Au travers d'une vapeur bleuâtre, on apercevait
derrière leur parapet à demi détruit les grenadiers
russes, l'arme haute, immobiles comme des statues. Je
[10]crois voir encore chaque soldat, l'oeil gauche attaché sur
nous, le droit caché par son fusil élevé. Dans une embrasure,
à quelques pieds de nous, un homme tenant une
lance à feu était auprès d'un canon.
Je frissonnai, et je crus que ma dernière heure était
[15]venue.
--Voilà la danse qui va commencer! s'écria mon capitaine.
Bonsoir!
Ce furent les dernières paroles que je l'entendis
prononcer.
[20]Un roulement de tambours retentit dans la redoute.
Je vis se baisser tous les fusils. Je fermai les yeux; et
j'entendis un fracas épouvantable, suivi de cris et de
gémissements. J'ouvris les yeux, surpris de me trouver
encore au monde. La redoute était de nouveau enveloppée
[25]de fumée. J'étais entouré de blessés et de morts. Mon
capitaine était étendu à mes pieds: sa tête avait été broyée
par un boulet, et j'étais couvert de sa cervelle et de son
sang. De toute ma compagnie, il ne restait debout que
six hommes et moi.
[30]A ce carnage succéda un moment de stupeur. Le colonel,
mettant son chapeau au bout de son épée, gravit le premier
le parapet en criant: _Vive l'empereur!_ il fut suivi aussitôt