_Dimanche 21/9 août._--Ce soir, nous avons retrouvé notre train; il

était propre, remis à neuf, devant la gare blanche et coquette. Nous

étions arrivés longtemps à l'avance, et nous nous sommes mêlés à la

foule qui était venue pour voir le départ du grand train ou pour le

visiter. Hors des petits groupes de toilettes claires et d'ombrelles

blanches, des voix féminines s'élevaient; plus loin, parmi les blouses

rouges des moujiks, ou n'entendait que le grignotement des pommes de

kèdre, ou des graines de tournesol. Tout souriait: c'était la joie du

crépuscule approchant, la joie du lent voyage et du retour. La cloche

nous a semblé tinter avec plus de solennité; les adieux ont été plus

tendres, plus prolongés que de coutume; un dernier tintement et, sur les

rails, le glissement indolent a recommencé.

Autour de Tomsk, s'étendait une fraîche campagne toute bosselée de

collines que les troncs blancs des bouleaux avaient parées: dans la

prairie, ainsi limitée, une rivière coulait. La mélancolie d'un soir

d'automne, déjà, transpirait de ce paysage. Les feuilles n'avaient pas

encore pris leurs teintes d'or, mais elles étaient comme séchées, d'un

vert sans éclat. Une lueur rose flottait dans un brouillard à l'horizon.

Ça et là, dans le ciel, quelques nuages, gris bleu s'effilaient, et les

troncs mauves des bouleaux semblaient refléter quelque chose de leurs

teintes étranges. La nuit était tombée quand nous sommes arrivés à

Taïga.

_Lundi 22/10 août._--Nous avons retrouvé dans le train l'Américain et

son guide, et la _demoiselle en rouge_ qui revient à Pétersbourg, toute

seule. Nous occupons, Dujardin et moi, un compartiment, et personne ne

viendra nous déranger de tout le voyage. M. A..., un musicien, d'origine

grecque, est notre voisin: visage brun, cheveux noirs, parler gras et

vêtements clairs, grand causeur et qui trouve pourtant moyen d'être

discret.

Ce matin, un accident est arrivé à la machine; deux heures environ, nous

sommes restés entre deux gares, attendant une locomotive. C'était passé

l'Ob, dans le steppe. Les voyageurs sont descendus. À droite, un taillis

de bouleaux entourait une petite mare, et dans ce terrain marécageux,

des plantes grasses avaient poussé; des essaims de moustiques

empêchaient d'avancer. De l'autre côté du remblai, on était plongé dans

les hautes herbes, fourmillantes de vie. Tandis que les garçons du

restaurant cherchaient des baies sauvages, de petits fruits noirs ou

rouges, dont ils étaient friands, tandis que le guide pétersbourgeois

photographiait, et qu'Avierino s'essayait à marcher sur un rail, nous

avons cueilli des fleurs, et nous avons eu plaisir à détailler l'infinie

variété des herbes. Il y en avait de droites et d'élancées, dont la tige

souple se terminait par des vrilles, et garnies d'un duvet que le

moindre souffle faisait envoler. Il y avait aussi des quantités

innombrables de fleurs rouges que la sécheresse avait plus ou moins

assombries, et qui, vues de loin, en masses, teignaient la plaine d'un

brun merveilleux. Hors des herbes grasses, la multitude des graminées

élançait ses épis argentés et mouvants, qui luisaient comme un vol

d'insectes dans un rayon de soleil. Au milieu d'elles, des ombelles

épanouissaient leurs disques roses ou violets. D'autres agitaient des

clochettes bleues; des immortelles faisaient des taches d'un grenat

sombre, et des marguerites sauvages cerclaient de pétales de feu leur

centre noir. Au travers de ces masses, parmi la forêt des tiges, les

menthes humbles, dont on découvrait près de terre les fleurs violettes,

exhalaient leur parfum. Et là aussi, sur le bord du remblai, les

lychnis, les compagnons blancs, inclinaient leurs clochettes blanches,

comme sur le bord de nos routes.

_Mardi 23/11 août._--Toujours la monotonie du steppe: à droite, à

gauche, les yeux avides d'émotions accueillent avec empressement tout

spectacle inaccoutumé. Ici, la mélancolie d'une forêt brûlée, avec ses

troncs de bouleaux noircis, ses feuilles recroquevillées et rousses qui

pendent encore; là, au passage, un Kirghize, sur son petit cheval.....

..... Petropavlosk, toute une grande gare: des marchands, des émigrants,

des flâneurs. Derrière une plaine sablonneuse, stérile, lentement

ondulée, des façades blanches émergent, luisent au soleil: des bureaux,

cela est sûr; des maisons d'administration, où parmi la paresse et le

vol, l'oeuvre des colonisateurs s'accomplit encore.

Plus loin, une petite gare dans un bouquet de verdure.

Nous causons; nous jouons aux dominos, nous regardons les gravures du

voyage du tzarévitch en Sibérie ou dans l'Inde. Mon camarade prend des

notes sur un livre de Dolgoroukov, établit nos comptes, écrit des

lettres. À chaque gare, il court chercher des fleurs nouvelles. Ce

soir, il en a rapporté de merveilleuses, toutes violettes, tige,

feuilles et fleurs, comme si on les avait trempées dans un bain de

couleur,--couvertes de duvet,--douces au toucher.

[Illustration: Un taillis de bouleaux entourait une petite

mare.--D'après une photographie.]

_Mercredi 24/12 août._--À Omsk, à Petropavlosk, à Kourgane et à

Tchéliabinsk, des voyageurs nouveaux sont montés: marchands,

tchinovniks, ingénieurs, deux officiers.

Dans un compartiment, nos «ingénieurs», puis un nouveau venu, André

Andrévitch, de figure plus fine, aux yeux plus brillants derrière le

lorgnon, plus sérieux et plus réfléchi, sont assis toujours auprès d'une

même voyageuse, et font d'interminables parties de cartes; la dame ne

cesse de fumer des papirosses, dont les cartons jonchent le tapis. K...

est bruyant; c'est lui qui marque: il marque à la craie, à même le tapis

vert de la table, de grands chiffres blancs, qu'une petite brosse

n'efface, qu'imparfaitement, après chaque partie. Au bout de plusieurs

heures, lorsqu'ils sont las, ils viennent causer avec nous; ils aiment à

parler des popes crasseux et répugnants, à railler leur famille

nombreuse et misérable, et se moquent des prétentions de leur femme, la

popadiana: ils n'en feront que plus de signes de croix aux offices.

Dans le fumoir, à l'arrière, la demoiselle en rouge, un haut

fonctionnaire, deux officiers et le musicien. Ce dernier scande la

marche du train, et on l'entend parfois qui, tout seul, bat la mesure:

[Greek: touto men, touto de]; ou encore [Greek: touton ton tropon],

quand les roues sautent d'un rail à l'autre.

[Illustration: Les rivières roulaient une eau claire (page

244).--D'après une photographie.]

Des deux militaires, l'un est un officier supérieur attaché au

gouverneur d'Omsk: c'est un homme de taille moyenne, d'allure un peu

lente, d'aspect modeste; un honnête visage russe, des yeux intelligents;

une voix douce, un parler lent. Il nous raconta qu'il conduisit jadis, à

travers le gouvernement d'Omsk, Henri d'Orléans et Bonvalot, et nous

vante l'amabilité de «notre» prince. Il ne parle du tzar et de l'État

qu'avec beaucoup de respect, infiniment d'affection.... Chose rare en

Russie! il cause seulement de ce qu'il sait, de la campagne des Balkans

à laquelle il a pris part, de l'organisation militaire russe; et à son

tour, il nous demande des renseignements sur notre armée, sur nos écoles

spéciales.

Par contre, son compagnon, jeune officier de l'Académie de guerre, est

insupportable. Dans un visage plat, des traits durs, des yeux vifs, une

moustache blonde peu fournie, sur une lèvre tombante et grossière; jambe

fine et pantalon collant; le dolman pris à la taille; une voix aiguë et

sifflante, insolent et fat de toute sa personne. Aux gares, il parlait

fort pour attirer sur lui l'attention. Trois sujets de conversation: le

jeu, les chevaux et les femmes;--posant au désillusionné, au misogyne,

au pessimiste, et ne dédaignant pas de dire des grossièretés devant des

jeunes filles.

Ce soir, tout un petit concert dans le wagon-restaurant: les artistes

ont quêté pour l'orphelinat de Moscou.

Entre Miask et Oufa s'étend la région de l'Oural méridional, nettement

définie par sa hauteur entre les deux plaines de Sibérie et de

Grande-Russie.--La ligne se déroule dans la montagne, sur les pentes et

les montées: elle suit la vallée des rivières, coupe comme une écharpe

blanche le flanc des collines, s'abrite sous les roches à pic, ou dans

de vastes circuits dont on aperçoit longtemps à l'avance l'autre

extrémité, contourne les gorges plus profondes. La voie est peu solide,

les pluies plus fréquentes; les gelées et les débâcles du printemps

minent, chaque année, le remblai. Les ingénieurs sont attentifs; on

entend tour à tour ahaner la locomotive et les freins grincer. Mais,

dans cette lente promenade, les yeux jouissent davantage de la

nouveauté, de la fraîcheur du paysage.

C'est comme un monde isolé et fermé, une forteresse de rochers, battus

par la mer des plaines et qui les domine de la ligne bleuâtre de ses

remparts. On dirait que les nappes lourdes de la chaleur, qui

s'affaissaient uniment sur l'immensité du steppe et exaltaient partout

la vie de l'herbe, n'ont pu pénétrer ces vallées et qu'elles sont

demeurées au-dessus de leur atmosphère fraîche, impénétrable. Le matin,

on avait froid. Le ciel était pâle, comme un ciel d'hiver, empli de

brume, mais sans pluie. Dans une bande de lumière plus blanche, les

arêtes des sommets se détachaient plus vigoureusement.

Ces montagnes, cependant, n'étaient point sauvages; à l'exception de

quelques falaises abruptes qui menaçaient la voie et dont on apercevait

contre les wagons les masses noires stratifiées, les vallées étaient

douces, hospitalières. On se serait cru dans les environs de Tarbes ou

d'Argelès, parmi les premières hauteurs des Pyrénées; les rivières

roulaient des cailloux dans leur eau claire, écumaient contre de gros

rochers; mais elles se répandaient plus librement que nos gaves, dans

des vallées plus larges, à fond plat. C'était la fin de l'été; quelques

torrents étaient à sec. Parfois les monts s'interrompaient, et le train

traversait une sorte de cirque où la bigarrure d'une prairie brillait

sous la lumière plus franche. Puis les hauteurs recommençaient; elles

étaient presque toutes boisées, et dans le lointain aucun pic ne

scintillait de neiges.

Dans l'isolement de cette région, des hommes s'étaient arrêtés; sans

doute, l'instinct nomade des moujiks de la plaine ne les poussait plus,

comme eux, en avant. Sur la voie, à l'exception de quelques terrassiers,

on apercevait seulement les gardes-barrières, qui, le train passé, se

plaçaient entre les deux rails, et, immobiles, continuaient d'observer

sa marche, jusqu'à ce qu'ils l'eussent perdu de vue. Aux gares, les

employés, quelques marchands d'objets en fer forgé, rarement un

mendiant; les émigrants ne s'arrêtent point là, et les habitants ne

savent pas regarder les trains, toute une journée, en rêvant de la

fertilité des régions lointaines.

Dans les vallées, entre la rivière et la montagne, ou tout à l'entour

d'un lac à l'eau sombre, les villages s'échelonnaient. De loin, à

Zlatooust, les isbas on bois avaient un aspect misérable, comme des

huttes; mais par-dessus leur amas noir, l'église faisait resplendir sa

coupole verte et ses murs blancs; et devant la lisière des bois, des

cultures incitaient au village une ceinture de teintes claires. À

Vazovaïa, la forêt cernait la gare, un bâtiment dont le granit grisâtre

éclatait sur un fond de sapins noirs, et qui plaisait par sa solidité.

En arrière, les bois neufs d'une chapelle éclairaient les dessous du

bois, et les clochetons d'argent luisaient parmi les feuilles. Sur la

terre, les fleurs avaient déroulé comme un tapis rouge. Plus loin, dans

une de ces vallées qui se ressemblaient toutes, avec leurs rivières

incertaines et sans profondeur, avec leurs îles verdoyantes, leurs

collines boisées ou leurs falaises noires, un autre village avait encore

assemblé ses isbas, autour de l'église blanche et verte. Les maisons peu

serrées laissaient entre elles de grands espaces, couverts d'un gazon

jauni; elles étaient uniformes, toutes entourées d'un petit jardin. Au

bord de la rivière, des forges s'abritaient sous des bâtiments et

dressaient haut leurs cheminées. Là, tout remuait, tout était vivant;

une activité, continue et tenace, des hommes et de la nature. Les routes

étaient nombreuses, des routes grises que les ornières accoutumées

avaient tracées; des troïkas y filaient allègrement, ou toute une file

de chariots qui montait vers la gare. Les rivières, aussi, étaient

vivantes, tantôt perdues sous l'amoncellement des pierres et cherchant à

retrouver leur cours, tantôt plus profondes et rassemblant leurs eaux,

pour mouvoir les roues des moulins ou des forges. Et voilà que la

montagne elle-même s'animait. Comme dans ces forêts, les bouleaux

avaient poussé leurs troncs d'argent entre les sapins, et que les

bouquets, tantôt clairs, tantôt sombres de leur feuillage, distinguaient

chaque arbre par l'inégalité de leurs teintes, on aurait dit que toute

cette masse remuait. C'était comme une armée de géants verts qui

gravissait la pente, qui allait à l'assaut de la montagne. Ça et là,

l'or de quelques feuilles déjà sèches pointait dans ce revêtement

sombre.

[Illustration: La ligne suit la vallée des rivières (page 243).--D'après

une photographie de M. Thiébeaux.]

L'Oural est riche en minerai, et cette richesse a retenu le labour des

habitants. L'industrie a crevé la montagne, elle a envahi ses vallées,

elle a, accroché ses ateliers bruyants au-dessus des rivières. Mais les

usines sont loin de la ligne, à 150 verstes, quelquefois, comme l'usine

d'une compagnie française dont les Russes aimaient à nous vanter

l'exemple. Il suit de là que l'organisation industrielle, dans ces

régions, a une physionomie originale, et qui fait saillir quelques

traits du nouveau mode de travail.

Dans le gouvernement d'Orenbourg, en effet, il y a peu de culture; l'été

est court; on ne peut semer que de l'avoine, qui rend peu. Le pays est

donc un pays d'ouvriers, et comme il est d'usage en Russie, ils sont

plusieurs milliers dans une même usine. L'ouvrier reçoit de la terre, un

petit jardin, des pâturages et du bois pour construire son isba; mais on

lui retient tout cela sur son salaire. L'usine a ses magasins, vend les

vivres. L'organisation en cité ouvrière, sous la direction du patron,

est la forme la plus fréquente de la vie des travailleurs russes. Par

ordre de l'État, chaque usine a son école, son hôpital, son médecin, et

des inspecteurs passent, dit-on, souvent. Peut-être le moujik

agriculteur a-t-il aujourd'hui plus d'indépendance! Peut-être a-t-il

plus souvent à exercer son initiative! Mais n'est-il pas frappant de

voir la servitude séculaire, devenue pour ainsi dire instinctive,

reparaître au moment où le Russe doit s'assouplir à une nouvelle

condition de vie?

[Illustration: Comme toute l'activité commerciale semble frêle en face

des eaux puissantes de la Volga (page 248).--D'après une photographie de

M. G. Cahen.]

Ce monde des cités ouvrières vit et produit, ainsi, dans l'isolement de

sa vallée; il produit, toute une année, sans interruption, sans souci

des acheteurs et de leurs besoins; dans les forêts, les bûcherons et les

charbonniers préparent le combustible, et pendant des mois, sur les

rives de la Bielaïa, les fers s'amoncellent. Mais au printemps, c'est un

réveil subit: le fleuve s'enfle, les lourds bateaux peuvent se confier à

ses eaux puissantes; on se rappelle ici qu'il y a d'autres hommes,

là-bas, dans la plaine; et par la Bielaïa, par la Kama et par la Volga,

jusqu'à Kazan, jusqu'aux quais de Nijni, les fers de l'Oural descendent.

C'est tout le capital des entreprises, c'est tout le travail de l'année,

toute la vie d'un peuple qui se confie aux eaux. Il est des années,

dit-on, où la Bielaïa du printemps n'a pas assez d'eau, et c'est pendant

deux ans que le travail s'amasse ainsi.

Étrange isolement des forces productrices! Comme on doit souhaiter

là-bas, dans les inquiétudes du printemps, de pouvoir plus constamment

mesurer son effort aux besoins des autres! comme on doit sentir parfois

toute la puissance de solidarité en germe dans le travail moderne!

Autrefois, une population de race finnoise habitait ces vallées, les

Bachkirs; mais, selon le phénomène ethnographique qui a créé la

Moscovie, les Slaves ont russifié ces indigènes païens, et les derniers,

sans doute, bientôt disparaîtront. On dit que ceux-ci sont devenus

musulmans, et cette particularité explique le vouloir-vivre tenace de

leur race. Le Gouvernement, tolérant, leur permet d'élever des mosquées,

et le fanatisme religieux est inconnu chez ces peuples simples. Dans les

villages, les deux races sont mêlées; ils sont excellents voisins, mais

la race vigoureuse étouffera les derniers indigènes dans son

envahissement pacifique.--À une station, nous avons vu un mendiant

bachkir, un vieillard aveugle, attentivement conduit par un petit

garçon. Le bonhomme était grand, droit malgré la vieillesse, mais il

laissait retomber sa tête sur sa poitrine, et l'on avait peine à voir

son visage maigre et ridé, bronzé par le soleil et par la vieillesse, où

la place des yeux semblait plus vaste. Le petit, à la mine éveillée,

guettait à droite et à gauche où recueillir les kopecks. Et le vieux

avait de doux gestes, pleins d'affection, pour le remercier. Vivante et

triste image de la race qui disparaît!

Mais qui sait si la race, triomphante à son tour, n'est point sur son

déclin, minée, elle aussi, par l'industrie! Les peuples occidentaux,

dont le caractère avait été précisé et affermi par des siècles

d'histoire et qui avaient fait la machine, ont été eux-mêmes asservis

par elle. Par la collaboration de tous, par l'instruction, par une

aspiration plus véhémente à l'indépendance, ils ont commencé de

s'affranchir. Mais qu'adviendra-t-il de la race douce, aux traits vagues

et indolents, au caractère incertain, et qui accomplit encore, par

instinct seulement, son oeuvre de colonisation? Ne va-t-elle pas être

broyée dans les engrenages de l'industrie? On dit que les moeurs sont

horribles dans les campagnes russes où elle a pénétré, que la vodka y

coule plus pernicieuse, et que les ouvriers se vendent mutuellement

leurs femmes. Que le foyer de la chaudière n'anéantisse point la race en

même temps que ses forêts!

La nuit est tombée. Par une dernière pente, le train descend vers Oufa.

Le crépuscule vient de s'éteindre: mais une déchirure d'un rouge sombre

cerne l'horizon et colore de violet les revers des nuages noirs. Nous

descendons le long de la rivière Oufa, qui entre, elle aussi, dans la

plaine, et sur l'eau, luisante des derniers reflets du ciel, des bateaux

glissent, formes noires.

Nous avons éprouvé, en traversant la Grande-Russie, l'impression d'une

reconnaissance; nous avons revu Samara et la Volga, des isbas de

pêcheurs et des chalands, puis la campagne plate avec ses villages,

Moscou enfin. Et des paysages nouveaux nous semblaient déjà vus. Autour

de nous, les voyageurs parlaient, comme avec plus d'affection, des

moujiks, du mir, des vieilles institutions, de cette primitive Russie,

si séduisante, dans l'incertitude de sa force. Car c'était là la

Moscovie, une Russie plus intimement russe, puisque des colons l'avaient

faite dans un premier essai de colonisation orientale, et qu'à son tour,

elle envoyait ses émigrants vers la Sibérie. De nos souvenirs et de nos

impressions, une image se réveille en nous, douce et grisâtre, et qui

pour nous est la Russie. Point de couleurs mêlées et éclatantes, point

de vive lumière, mais une mélancolie effacée et pauvre, et tout au fond,

le scintillement d'un dôme.

Russie marchande de la Volga, Russie industrielle de Toula et de Moscou,

Russie agricole de la plaine, il y a là toutes les formes de l'activité

russe, non point dispersées et heurtées, mais comme le travail d'une

même race, soutenu par les mêmes forces et par les mêmes qualités; et

c'est comme une première et incomplète ébauche de la Russie à faire.....

[Illustration: Bachkirs sculpteurs.--D'après une photographie de M. Paul

Labbé.]

[Greek: Touto men, touto de], le musicien grec scande toujours la marche

du train qui va maintenant plus allègre, au sortir de l'Oural. Voici de

nouveau la plaine, non plus immense et traîtresse comme le steppe

mouvant, mais lentement ondulée, coupée de ruisseaux, paisible; tantôt

des pâturages, tantôt des carrés jaunâtres de champs moissonnés, à peine

distincts. Point de variété: le moujik ne fait pas de différence entre

son village et le village voisin, entre son champ et les autres champs.

Toujours, si loin qu'il aille, il est assuré de revoir les troncs

argentés des bouleaux et des trembles, la poussière blanche des chemins

que soulève le galop des troïkas, les blouses rouges ou les jupes

éclatantes des femmes pointillant la plaine, les troupeaux de bétail ou

les chevaux gambadant en liberté, et tout en haut, dans le ciel clair,

le vol noir des corbeaux. On ne peut pas ne pas les aimer. cette

grisaille, ces villages, ces isbas en troncs de sapins, grises comme le

sol, grises comme les meules où s'entasse la paille des années

précédentes, et les cimetières! et les ruisseaux profondément entaillés,

aux rives noires, d'aspect sauvage! et l'église dominant tout de la

floraison dorée de ses bulbes! Dans tous ces lieux, la même activité si

pauvre de moyens: une culture arriérée encore, les instruments et les

méthodes du XVe siècle; pas d'engrais. Au loin, les moulins à vent

hérissant les collines; près des villages, on voit des groupes de

paysans, des blouses rouges qui s'agitent; on bat le blé. Cependant,

tout près de la voie, vers laquelle s'en viennent toujours les longues

files des télègues, aux gares, il y a parfois un élévateur où le blé

s'amasse pour l'exportation. Et tout cela, terre et travail, tout est

souriant dans sa pauvreté, heureux sous le ciel pur, dans l'air vif qui

court sur les champs nus.

[Illustration: À la gare de Tchéliabinsk, toujours des émigrants (page

242).--D'après une photographie de M. J. Legras.]

De loin en loin, c'est une ville, Samara, Toula, un plus grand village

avec plus de dômes et de murs blancs, mais ni plus fier, ni plus dur à

l'homme que la pauvre campagne. Nous avions revu Samara répandant ses

toits verts sur une pente douce de colline, égrenant, pêle-mêle,

insouciante et gracieuse, la parure de ses coupoles; c'était la ville de

province que nous connaissions, mais plus naïve et plus jolie de loin

que dans la civilisation crasseuse de ses rues. Le lendemain, c'était

Toula, «la charmante Toula», comme disait le colonel qui venait d'Omsk,

bâtie dans une vallée fraîche, au bord d'une maigre rivière. Comme le

train la contournait, en passant d'une gare à l'autre, pour rejoindre la

ligne de Moscou, nous avons pu goûter sa beauté légère et aussi plus

occidentale, ses dômes moins obsédants, ses maisons modernes et sa

verdure. Les cheminées des usines, groupées au fond de la vallée, ne la

déparaient pas; elles fixaient seulement le paysage, le rendaient moins

vague. Tout auprès s'étendait le faubourg ouvrier, un vrai village

russe, des isbas isolées, chacune avec son enclos, et laissant toujours

entre leurs rangées, non pas une rue, mais une large place couverte

d'une herbe rare que paissaient des bestiaux. Le train a dépassé ces

faubourgs; il a traversé un champ vaste, désolé, où des bandes de

corbeaux croassaient, voletaient, s'abattaient sur le sol, et

tournoyaient autour de quelques chevaux en liberté; puis nous sommes

revenus, par l'autre ligne, jusqu'à la gare principale. Là, d'autres

trains allaient partir, dans des directions diverses, pour des distances

plus courtes; une foule plus nombreuse, une ardeur plus mêlée occupait

la station. Les convois de marchandises témoignaient du travail de la

côte. Des soldats embarquaient, après la manoeuvre, le visage noir, les

habits de toile blanche salis par la poussière et la graisse; ils

avaient formé les faisceaux, et le long du train, dans les marmites de

campement, préparaient le thé; ils avaient rompu les rangs, couraient en

désordre, mais c'est à peine si l'on entendait un vague murmure. Dans la

gare, il y avait un riche buffet, une belle icône; on y vendait des

objets en fer de Toula, des anneaux pour clefs, des couteaux, des

porte-monnaie.

[Illustration: Une bonne d'enfants, avec son costume traditionnel (page

251).--D'après une photographie de M. G. Cahen.]

Le Tour du Monde; La Russie, race colonisatrice Journal des voyages et des voyageurs; 2e Sem. 1905 · 第 9 / 13 段