était propre, remis à neuf, devant la gare blanche et coquette. Nous
étions arrivés longtemps à l'avance, et nous nous sommes mêlés à la
foule qui était venue pour voir le départ du grand train ou pour le
visiter. Hors des petits groupes de toilettes claires et d'ombrelles
blanches, des voix féminines s'élevaient; plus loin, parmi les blouses
rouges des moujiks, ou n'entendait que le grignotement des pommes de
kèdre, ou des graines de tournesol. Tout souriait: c'était la joie du
crépuscule approchant, la joie du lent voyage et du retour. La cloche
nous a semblé tinter avec plus de solennité; les adieux ont été plus
tendres, plus prolongés que de coutume; un dernier tintement et, sur les
rails, le glissement indolent a recommencé.
Autour de Tomsk, s'étendait une fraîche campagne toute bosselée de
collines que les troncs blancs des bouleaux avaient parées: dans la
prairie, ainsi limitée, une rivière coulait. La mélancolie d'un soir
d'automne, déjà, transpirait de ce paysage. Les feuilles n'avaient pas
encore pris leurs teintes d'or, mais elles étaient comme séchées, d'un
vert sans éclat. Une lueur rose flottait dans un brouillard à l'horizon.
Ça et là, dans le ciel, quelques nuages, gris bleu s'effilaient, et les
troncs mauves des bouleaux semblaient refléter quelque chose de leurs
teintes étranges. La nuit était tombée quand nous sommes arrivés à
Taïga.
_Lundi 22/10 août._--Nous avons retrouvé dans le train l'Américain et
son guide, et la _demoiselle en rouge_ qui revient à Pétersbourg, toute
seule. Nous occupons, Dujardin et moi, un compartiment, et personne ne
viendra nous déranger de tout le voyage. M. A..., un musicien, d'origine
grecque, est notre voisin: visage brun, cheveux noirs, parler gras et
vêtements clairs, grand causeur et qui trouve pourtant moyen d'être
discret.
Ce matin, un accident est arrivé à la machine; deux heures environ, nous
sommes restés entre deux gares, attendant une locomotive. C'était passé
l'Ob, dans le steppe. Les voyageurs sont descendus. À droite, un taillis
de bouleaux entourait une petite mare, et dans ce terrain marécageux,
des plantes grasses avaient poussé; des essaims de moustiques
empêchaient d'avancer. De l'autre côté du remblai, on était plongé dans
les hautes herbes, fourmillantes de vie. Tandis que les garçons du
restaurant cherchaient des baies sauvages, de petits fruits noirs ou
rouges, dont ils étaient friands, tandis que le guide pétersbourgeois
photographiait, et qu'Avierino s'essayait à marcher sur un rail, nous
avons cueilli des fleurs, et nous avons eu plaisir à détailler l'infinie
variété des herbes. Il y en avait de droites et d'élancées, dont la tige
souple se terminait par des vrilles, et garnies d'un duvet que le
moindre souffle faisait envoler. Il y avait aussi des quantités
innombrables de fleurs rouges que la sécheresse avait plus ou moins
assombries, et qui, vues de loin, en masses, teignaient la plaine d'un
brun merveilleux. Hors des herbes grasses, la multitude des graminées
élançait ses épis argentés et mouvants, qui luisaient comme un vol
d'insectes dans un rayon de soleil. Au milieu d'elles, des ombelles
épanouissaient leurs disques roses ou violets. D'autres agitaient des
clochettes bleues; des immortelles faisaient des taches d'un grenat
sombre, et des marguerites sauvages cerclaient de pétales de feu leur
centre noir. Au travers de ces masses, parmi la forêt des tiges, les
menthes humbles, dont on découvrait près de terre les fleurs violettes,
exhalaient leur parfum. Et là aussi, sur le bord du remblai, les
lychnis, les compagnons blancs, inclinaient leurs clochettes blanches,
comme sur le bord de nos routes.
_Mardi 23/11 août._--Toujours la monotonie du steppe: à droite, à
gauche, les yeux avides d'émotions accueillent avec empressement tout
spectacle inaccoutumé. Ici, la mélancolie d'une forêt brûlée, avec ses
troncs de bouleaux noircis, ses feuilles recroquevillées et rousses qui
pendent encore; là, au passage, un Kirghize, sur son petit cheval.....
..... Petropavlosk, toute une grande gare: des marchands, des émigrants,
des flâneurs. Derrière une plaine sablonneuse, stérile, lentement
ondulée, des façades blanches émergent, luisent au soleil: des bureaux,
cela est sûr; des maisons d'administration, où parmi la paresse et le
vol, l'oeuvre des colonisateurs s'accomplit encore.
Plus loin, une petite gare dans un bouquet de verdure.
Nous causons; nous jouons aux dominos, nous regardons les gravures du
voyage du tzarévitch en Sibérie ou dans l'Inde. Mon camarade prend des
notes sur un livre de Dolgoroukov, établit nos comptes, écrit des
lettres. À chaque gare, il court chercher des fleurs nouvelles. Ce
soir, il en a rapporté de merveilleuses, toutes violettes, tige,
feuilles et fleurs, comme si on les avait trempées dans un bain de
couleur,--couvertes de duvet,--douces au toucher.
[Illustration: Un taillis de bouleaux entourait une petite
mare.--D'après une photographie.]
_Mercredi 24/12 août._--À Omsk, à Petropavlosk, à Kourgane et à
Tchéliabinsk, des voyageurs nouveaux sont montés: marchands,
tchinovniks, ingénieurs, deux officiers.
Dans un compartiment, nos «ingénieurs», puis un nouveau venu, André
Andrévitch, de figure plus fine, aux yeux plus brillants derrière le
lorgnon, plus sérieux et plus réfléchi, sont assis toujours auprès d'une
même voyageuse, et font d'interminables parties de cartes; la dame ne
cesse de fumer des papirosses, dont les cartons jonchent le tapis. K...
est bruyant; c'est lui qui marque: il marque à la craie, à même le tapis
vert de la table, de grands chiffres blancs, qu'une petite brosse
n'efface, qu'imparfaitement, après chaque partie. Au bout de plusieurs
heures, lorsqu'ils sont las, ils viennent causer avec nous; ils aiment à
parler des popes crasseux et répugnants, à railler leur famille
nombreuse et misérable, et se moquent des prétentions de leur femme, la
popadiana: ils n'en feront que plus de signes de croix aux offices.
Dans le fumoir, à l'arrière, la demoiselle en rouge, un haut
fonctionnaire, deux officiers et le musicien. Ce dernier scande la
marche du train, et on l'entend parfois qui, tout seul, bat la mesure:
[Greek: touto men, touto de]; ou encore [Greek: touton ton tropon],
quand les roues sautent d'un rail à l'autre.
[Illustration: Les rivières roulaient une eau claire (page
244).--D'après une photographie.]
Des deux militaires, l'un est un officier supérieur attaché au
gouverneur d'Omsk: c'est un homme de taille moyenne, d'allure un peu
lente, d'aspect modeste; un honnête visage russe, des yeux intelligents;
une voix douce, un parler lent. Il nous raconta qu'il conduisit jadis, à
travers le gouvernement d'Omsk, Henri d'Orléans et Bonvalot, et nous
vante l'amabilité de «notre» prince. Il ne parle du tzar et de l'État
qu'avec beaucoup de respect, infiniment d'affection.... Chose rare en
Russie! il cause seulement de ce qu'il sait, de la campagne des Balkans
à laquelle il a pris part, de l'organisation militaire russe; et à son
tour, il nous demande des renseignements sur notre armée, sur nos écoles
spéciales.
Par contre, son compagnon, jeune officier de l'Académie de guerre, est
insupportable. Dans un visage plat, des traits durs, des yeux vifs, une
moustache blonde peu fournie, sur une lèvre tombante et grossière; jambe
fine et pantalon collant; le dolman pris à la taille; une voix aiguë et
sifflante, insolent et fat de toute sa personne. Aux gares, il parlait
fort pour attirer sur lui l'attention. Trois sujets de conversation: le
jeu, les chevaux et les femmes;--posant au désillusionné, au misogyne,
au pessimiste, et ne dédaignant pas de dire des grossièretés devant des
jeunes filles.
Ce soir, tout un petit concert dans le wagon-restaurant: les artistes
ont quêté pour l'orphelinat de Moscou.
Entre Miask et Oufa s'étend la région de l'Oural méridional, nettement
définie par sa hauteur entre les deux plaines de Sibérie et de
Grande-Russie.--La ligne se déroule dans la montagne, sur les pentes et
les montées: elle suit la vallée des rivières, coupe comme une écharpe
blanche le flanc des collines, s'abrite sous les roches à pic, ou dans
de vastes circuits dont on aperçoit longtemps à l'avance l'autre
extrémité, contourne les gorges plus profondes. La voie est peu solide,
les pluies plus fréquentes; les gelées et les débâcles du printemps
minent, chaque année, le remblai. Les ingénieurs sont attentifs; on
entend tour à tour ahaner la locomotive et les freins grincer. Mais,
dans cette lente promenade, les yeux jouissent davantage de la
nouveauté, de la fraîcheur du paysage.
C'est comme un monde isolé et fermé, une forteresse de rochers, battus
par la mer des plaines et qui les domine de la ligne bleuâtre de ses
remparts. On dirait que les nappes lourdes de la chaleur, qui
s'affaissaient uniment sur l'immensité du steppe et exaltaient partout
la vie de l'herbe, n'ont pu pénétrer ces vallées et qu'elles sont
demeurées au-dessus de leur atmosphère fraîche, impénétrable. Le matin,
on avait froid. Le ciel était pâle, comme un ciel d'hiver, empli de
brume, mais sans pluie. Dans une bande de lumière plus blanche, les
arêtes des sommets se détachaient plus vigoureusement.
Ces montagnes, cependant, n'étaient point sauvages; à l'exception de
quelques falaises abruptes qui menaçaient la voie et dont on apercevait
contre les wagons les masses noires stratifiées, les vallées étaient
douces, hospitalières. On se serait cru dans les environs de Tarbes ou
d'Argelès, parmi les premières hauteurs des Pyrénées; les rivières
roulaient des cailloux dans leur eau claire, écumaient contre de gros
rochers; mais elles se répandaient plus librement que nos gaves, dans
des vallées plus larges, à fond plat. C'était la fin de l'été; quelques
torrents étaient à sec. Parfois les monts s'interrompaient, et le train
traversait une sorte de cirque où la bigarrure d'une prairie brillait
sous la lumière plus franche. Puis les hauteurs recommençaient; elles
étaient presque toutes boisées, et dans le lointain aucun pic ne
scintillait de neiges.
Dans l'isolement de cette région, des hommes s'étaient arrêtés; sans
doute, l'instinct nomade des moujiks de la plaine ne les poussait plus,
comme eux, en avant. Sur la voie, à l'exception de quelques terrassiers,
on apercevait seulement les gardes-barrières, qui, le train passé, se
plaçaient entre les deux rails, et, immobiles, continuaient d'observer
sa marche, jusqu'à ce qu'ils l'eussent perdu de vue. Aux gares, les
employés, quelques marchands d'objets en fer forgé, rarement un
mendiant; les émigrants ne s'arrêtent point là, et les habitants ne
savent pas regarder les trains, toute une journée, en rêvant de la
fertilité des régions lointaines.
Dans les vallées, entre la rivière et la montagne, ou tout à l'entour
d'un lac à l'eau sombre, les villages s'échelonnaient. De loin, à
Zlatooust, les isbas on bois avaient un aspect misérable, comme des
huttes; mais par-dessus leur amas noir, l'église faisait resplendir sa
coupole verte et ses murs blancs; et devant la lisière des bois, des
cultures incitaient au village une ceinture de teintes claires. À
Vazovaïa, la forêt cernait la gare, un bâtiment dont le granit grisâtre
éclatait sur un fond de sapins noirs, et qui plaisait par sa solidité.
En arrière, les bois neufs d'une chapelle éclairaient les dessous du
bois, et les clochetons d'argent luisaient parmi les feuilles. Sur la
terre, les fleurs avaient déroulé comme un tapis rouge. Plus loin, dans
une de ces vallées qui se ressemblaient toutes, avec leurs rivières
incertaines et sans profondeur, avec leurs îles verdoyantes, leurs
collines boisées ou leurs falaises noires, un autre village avait encore
assemblé ses isbas, autour de l'église blanche et verte. Les maisons peu
serrées laissaient entre elles de grands espaces, couverts d'un gazon
jauni; elles étaient uniformes, toutes entourées d'un petit jardin. Au
bord de la rivière, des forges s'abritaient sous des bâtiments et
dressaient haut leurs cheminées. Là, tout remuait, tout était vivant;
une activité, continue et tenace, des hommes et de la nature. Les routes
étaient nombreuses, des routes grises que les ornières accoutumées
avaient tracées; des troïkas y filaient allègrement, ou toute une file
de chariots qui montait vers la gare. Les rivières, aussi, étaient
vivantes, tantôt perdues sous l'amoncellement des pierres et cherchant à
retrouver leur cours, tantôt plus profondes et rassemblant leurs eaux,
pour mouvoir les roues des moulins ou des forges. Et voilà que la
montagne elle-même s'animait. Comme dans ces forêts, les bouleaux
avaient poussé leurs troncs d'argent entre les sapins, et que les
bouquets, tantôt clairs, tantôt sombres de leur feuillage, distinguaient
chaque arbre par l'inégalité de leurs teintes, on aurait dit que toute
cette masse remuait. C'était comme une armée de géants verts qui
gravissait la pente, qui allait à l'assaut de la montagne. Ça et là,
l'or de quelques feuilles déjà sèches pointait dans ce revêtement
sombre.
[Illustration: La ligne suit la vallée des rivières (page 243).--D'après
une photographie de M. Thiébeaux.]
L'Oural est riche en minerai, et cette richesse a retenu le labour des
habitants. L'industrie a crevé la montagne, elle a envahi ses vallées,
elle a, accroché ses ateliers bruyants au-dessus des rivières. Mais les
usines sont loin de la ligne, à 150 verstes, quelquefois, comme l'usine
d'une compagnie française dont les Russes aimaient à nous vanter
l'exemple. Il suit de là que l'organisation industrielle, dans ces
régions, a une physionomie originale, et qui fait saillir quelques
traits du nouveau mode de travail.
Dans le gouvernement d'Orenbourg, en effet, il y a peu de culture; l'été
est court; on ne peut semer que de l'avoine, qui rend peu. Le pays est
donc un pays d'ouvriers, et comme il est d'usage en Russie, ils sont
plusieurs milliers dans une même usine. L'ouvrier reçoit de la terre, un
petit jardin, des pâturages et du bois pour construire son isba; mais on
lui retient tout cela sur son salaire. L'usine a ses magasins, vend les
vivres. L'organisation en cité ouvrière, sous la direction du patron,
est la forme la plus fréquente de la vie des travailleurs russes. Par
ordre de l'État, chaque usine a son école, son hôpital, son médecin, et
des inspecteurs passent, dit-on, souvent. Peut-être le moujik
agriculteur a-t-il aujourd'hui plus d'indépendance! Peut-être a-t-il
plus souvent à exercer son initiative! Mais n'est-il pas frappant de
voir la servitude séculaire, devenue pour ainsi dire instinctive,
reparaître au moment où le Russe doit s'assouplir à une nouvelle
condition de vie?
[Illustration: Comme toute l'activité commerciale semble frêle en face
des eaux puissantes de la Volga (page 248).--D'après une photographie de
M. G. Cahen.]
Ce monde des cités ouvrières vit et produit, ainsi, dans l'isolement de
sa vallée; il produit, toute une année, sans interruption, sans souci
des acheteurs et de leurs besoins; dans les forêts, les bûcherons et les
charbonniers préparent le combustible, et pendant des mois, sur les
rives de la Bielaïa, les fers s'amoncellent. Mais au printemps, c'est un
réveil subit: le fleuve s'enfle, les lourds bateaux peuvent se confier à
ses eaux puissantes; on se rappelle ici qu'il y a d'autres hommes,
là-bas, dans la plaine; et par la Bielaïa, par la Kama et par la Volga,
jusqu'à Kazan, jusqu'aux quais de Nijni, les fers de l'Oural descendent.
C'est tout le capital des entreprises, c'est tout le travail de l'année,
toute la vie d'un peuple qui se confie aux eaux. Il est des années,
dit-on, où la Bielaïa du printemps n'a pas assez d'eau, et c'est pendant
deux ans que le travail s'amasse ainsi.
Étrange isolement des forces productrices! Comme on doit souhaiter
là-bas, dans les inquiétudes du printemps, de pouvoir plus constamment
mesurer son effort aux besoins des autres! comme on doit sentir parfois
toute la puissance de solidarité en germe dans le travail moderne!
Autrefois, une population de race finnoise habitait ces vallées, les
Bachkirs; mais, selon le phénomène ethnographique qui a créé la
Moscovie, les Slaves ont russifié ces indigènes païens, et les derniers,
sans doute, bientôt disparaîtront. On dit que ceux-ci sont devenus
musulmans, et cette particularité explique le vouloir-vivre tenace de
leur race. Le Gouvernement, tolérant, leur permet d'élever des mosquées,
et le fanatisme religieux est inconnu chez ces peuples simples. Dans les
villages, les deux races sont mêlées; ils sont excellents voisins, mais
la race vigoureuse étouffera les derniers indigènes dans son
envahissement pacifique.--À une station, nous avons vu un mendiant
bachkir, un vieillard aveugle, attentivement conduit par un petit
garçon. Le bonhomme était grand, droit malgré la vieillesse, mais il
laissait retomber sa tête sur sa poitrine, et l'on avait peine à voir
son visage maigre et ridé, bronzé par le soleil et par la vieillesse, où
la place des yeux semblait plus vaste. Le petit, à la mine éveillée,
guettait à droite et à gauche où recueillir les kopecks. Et le vieux
avait de doux gestes, pleins d'affection, pour le remercier. Vivante et
triste image de la race qui disparaît!
Mais qui sait si la race, triomphante à son tour, n'est point sur son
déclin, minée, elle aussi, par l'industrie! Les peuples occidentaux,
dont le caractère avait été précisé et affermi par des siècles
d'histoire et qui avaient fait la machine, ont été eux-mêmes asservis
par elle. Par la collaboration de tous, par l'instruction, par une
aspiration plus véhémente à l'indépendance, ils ont commencé de
s'affranchir. Mais qu'adviendra-t-il de la race douce, aux traits vagues
et indolents, au caractère incertain, et qui accomplit encore, par
instinct seulement, son oeuvre de colonisation? Ne va-t-elle pas être
broyée dans les engrenages de l'industrie? On dit que les moeurs sont
horribles dans les campagnes russes où elle a pénétré, que la vodka y
coule plus pernicieuse, et que les ouvriers se vendent mutuellement
leurs femmes. Que le foyer de la chaudière n'anéantisse point la race en
même temps que ses forêts!
La nuit est tombée. Par une dernière pente, le train descend vers Oufa.
Le crépuscule vient de s'éteindre: mais une déchirure d'un rouge sombre
cerne l'horizon et colore de violet les revers des nuages noirs. Nous
descendons le long de la rivière Oufa, qui entre, elle aussi, dans la
plaine, et sur l'eau, luisante des derniers reflets du ciel, des bateaux
glissent, formes noires.
Nous avons éprouvé, en traversant la Grande-Russie, l'impression d'une
reconnaissance; nous avons revu Samara et la Volga, des isbas de
pêcheurs et des chalands, puis la campagne plate avec ses villages,
Moscou enfin. Et des paysages nouveaux nous semblaient déjà vus. Autour
de nous, les voyageurs parlaient, comme avec plus d'affection, des
moujiks, du mir, des vieilles institutions, de cette primitive Russie,
si séduisante, dans l'incertitude de sa force. Car c'était là la
Moscovie, une Russie plus intimement russe, puisque des colons l'avaient
faite dans un premier essai de colonisation orientale, et qu'à son tour,
elle envoyait ses émigrants vers la Sibérie. De nos souvenirs et de nos
impressions, une image se réveille en nous, douce et grisâtre, et qui
pour nous est la Russie. Point de couleurs mêlées et éclatantes, point
de vive lumière, mais une mélancolie effacée et pauvre, et tout au fond,
le scintillement d'un dôme.
Russie marchande de la Volga, Russie industrielle de Toula et de Moscou,
Russie agricole de la plaine, il y a là toutes les formes de l'activité
russe, non point dispersées et heurtées, mais comme le travail d'une
même race, soutenu par les mêmes forces et par les mêmes qualités; et
c'est comme une première et incomplète ébauche de la Russie à faire.....
[Illustration: Bachkirs sculpteurs.--D'après une photographie de M. Paul
Labbé.]
[Greek: Touto men, touto de], le musicien grec scande toujours la marche
du train qui va maintenant plus allègre, au sortir de l'Oural. Voici de
nouveau la plaine, non plus immense et traîtresse comme le steppe
mouvant, mais lentement ondulée, coupée de ruisseaux, paisible; tantôt
des pâturages, tantôt des carrés jaunâtres de champs moissonnés, à peine
distincts. Point de variété: le moujik ne fait pas de différence entre
son village et le village voisin, entre son champ et les autres champs.
Toujours, si loin qu'il aille, il est assuré de revoir les troncs
argentés des bouleaux et des trembles, la poussière blanche des chemins
que soulève le galop des troïkas, les blouses rouges ou les jupes
éclatantes des femmes pointillant la plaine, les troupeaux de bétail ou
les chevaux gambadant en liberté, et tout en haut, dans le ciel clair,
le vol noir des corbeaux. On ne peut pas ne pas les aimer. cette
grisaille, ces villages, ces isbas en troncs de sapins, grises comme le
sol, grises comme les meules où s'entasse la paille des années
précédentes, et les cimetières! et les ruisseaux profondément entaillés,
aux rives noires, d'aspect sauvage! et l'église dominant tout de la
floraison dorée de ses bulbes! Dans tous ces lieux, la même activité si
pauvre de moyens: une culture arriérée encore, les instruments et les
méthodes du XVe siècle; pas d'engrais. Au loin, les moulins à vent
hérissant les collines; près des villages, on voit des groupes de
paysans, des blouses rouges qui s'agitent; on bat le blé. Cependant,
tout près de la voie, vers laquelle s'en viennent toujours les longues
files des télègues, aux gares, il y a parfois un élévateur où le blé
s'amasse pour l'exportation. Et tout cela, terre et travail, tout est
souriant dans sa pauvreté, heureux sous le ciel pur, dans l'air vif qui
court sur les champs nus.
[Illustration: À la gare de Tchéliabinsk, toujours des émigrants (page
242).--D'après une photographie de M. J. Legras.]
De loin en loin, c'est une ville, Samara, Toula, un plus grand village
avec plus de dômes et de murs blancs, mais ni plus fier, ni plus dur à
l'homme que la pauvre campagne. Nous avions revu Samara répandant ses
toits verts sur une pente douce de colline, égrenant, pêle-mêle,
insouciante et gracieuse, la parure de ses coupoles; c'était la ville de
province que nous connaissions, mais plus naïve et plus jolie de loin
que dans la civilisation crasseuse de ses rues. Le lendemain, c'était
Toula, «la charmante Toula», comme disait le colonel qui venait d'Omsk,
bâtie dans une vallée fraîche, au bord d'une maigre rivière. Comme le
train la contournait, en passant d'une gare à l'autre, pour rejoindre la
ligne de Moscou, nous avons pu goûter sa beauté légère et aussi plus
occidentale, ses dômes moins obsédants, ses maisons modernes et sa
verdure. Les cheminées des usines, groupées au fond de la vallée, ne la
déparaient pas; elles fixaient seulement le paysage, le rendaient moins
vague. Tout auprès s'étendait le faubourg ouvrier, un vrai village
russe, des isbas isolées, chacune avec son enclos, et laissant toujours
entre leurs rangées, non pas une rue, mais une large place couverte
d'une herbe rare que paissaient des bestiaux. Le train a dépassé ces
faubourgs; il a traversé un champ vaste, désolé, où des bandes de
corbeaux croassaient, voletaient, s'abattaient sur le sol, et
tournoyaient autour de quelques chevaux en liberté; puis nous sommes
revenus, par l'autre ligne, jusqu'à la gare principale. Là, d'autres
trains allaient partir, dans des directions diverses, pour des distances
plus courtes; une foule plus nombreuse, une ardeur plus mêlée occupait
la station. Les convois de marchandises témoignaient du travail de la
côte. Des soldats embarquaient, après la manoeuvre, le visage noir, les
habits de toile blanche salis par la poussière et la graisse; ils
avaient formé les faisceaux, et le long du train, dans les marmites de
campement, préparaient le thé; ils avaient rompu les rangs, couraient en
désordre, mais c'est à peine si l'on entendait un vague murmure. Dans la
gare, il y avait un riche buffet, une belle icône; on y vendait des
objets en fer de Toula, des anneaux pour clefs, des couteaux, des
porte-monnaie.
[Illustration: Une bonne d'enfants, avec son costume traditionnel (page
251).--D'après une photographie de M. G. Cahen.]