À une extrémité de la ville, quand on avait traversé les derniers

faubourgs et qu'on atteignait la lisière des champs, un café-concert, un

«jardin», comme on disait, était caché dans un assez joli bois. Le jour,

il était désert; à peine un étranger y venait-il en promenade. Mais le

soir, lorsque la nuit était tombée, les isvotchiks commençaient

d'arriver; au-dessus de la porte d'entrée où l'on pouvait lire, en

lettres de bois, le nom de l'établissement: Sad Rossia, deux quinquets

répandaient une lueur faible. C'était une promenade délicieuse que de

venir à cette heure-là, à la limite de la ville et de la plaine, au

galop nerveux du petit cheval et parmi les cahots des ornières. Hors des

maisons enténébrées, aucun rayon de lumière ne filtrait. Un souffle

frais arrivait par-dessus la plaine, caressait le visage; dans le ciel

illimité, les étoiles brillaient. Et il faisait bon encore dans les

coins plus retirés, lorsque dans le feuillage où s'éteignaient les notes

criardes, la fraîcheur du soir pénétrait et tombait lentement parmi les

nappes de chaleur que le jour avait accumulées. Quant au concert, sous

le baraquement où il était installé, on eût dit quelque concert de

barrière; l'expérience de Nijni nous avait prouvé, d'ailleurs, qu'en

cette matière, les Russes ne sont pas d'une grande exigence. Pour nous,

bien qu'intéressés plutôt par la grosse sottise du public, nous sourîmes

de pitié quand quelques malheureux chanteurs, hommes et femmes, en

costume de marins français, vinrent nous chanter une chanson allemande

sur l'air connu des _Matelots_. C'était là le plaisir des marchands, des

petits fonctionnaires qui repartaient continuer leur noce dans les

maisons de Tomsk. Quelquefois, dit-on, le moujik veut avoir aussi sa

part de plaisir, et il détrousse le fêtard au bord du chemin.

Mais ce n'était point là tout Tomsk; les colonisateurs y poursuivaient

leur labeur, et lui donnaient son caractère; les indigènes et les

premiers colons qui avaient vécu sous la protection des kosaks, les

Sibériens et les déportés, toutes les populations qui s'étaient formées

là successivement, puis pêle-mêle, le flot d'hommes que le chemin de fer

apportait pendant les mois des étés, tout se confondait là. À vrai dire

ce n'était point, à ce qu'il nous parut, un peuple nouveau qui naissait,

une race nouvelle qui se démêlait. Quels que soient, en effet, le

caractère et l'avenir des autres Sibéries, ici, dans cette Russie

nouvelle, identique de climat et de sol à l'ancienne, c'était l'oeuvre

primitive, l'oeuvre instinctive et obstinée de la russification qui

continuait de s'accomplir plus complexe encore et plus parfaite,

puisqu'elle éprouvait plus de résistance.

Oui, c'était vraiment la Russie que l'on retrouvait dans sa primitive

vigueur. D'abord, la masse anonyme des émigrants avait fécondé le sol

nouveau. On les retrouvait sur la grande place, aux bords de la Tome,

les jours de marché, vendant les fruits, les produits de la terre,

devant leur télègue; puis ils repartaient au long des rues

poussiéreuses, s'arrêtant parfois pour un achat, et sur la litière de

foin, femme, enfants, toute la famille aux vêtements rouges, était

entassée. Et c'étaient bien les mêmes paysans, plus bronzés seulement,

moins pâles, et (peut-être était-ce une illusion!) de figure plus

animée.

[Illustration: La cathédrale de la Trinité à Tomsk (page 238).

Photographie extraite du "guide du transsibérien".]

C'étaient eux encore que nous avons vus défiler en une longue

procession, un jour de fête, celui des Préobrajéniés, où l'orthodoxie

consacre les fruits de la terre. La veille, toutes les cloches l'avaient

annoncé; les notes sourdes des bourdons ou les battements plus secs,

plus allègres des petites cloches étaient tombés en pluie pressée sur

les toits plats, dans les rues larges, et s'étaient perdus dans le ciel

et sur la plaine. Au matin, ils avaient de nouveau chanté leur appel

joyeux, et les paysans étaient revenus une fois encore avec tout le

grouillement de leurs vêtements rouges; et les femmes étaient

endimanchées, plus élégantes dans l'enveloppement de leurs châles neufs.

Puis, dans un nouveau carillon, les processions s'étaient mises en

marche, les étendards d'or en avant, les popes majestueux et hâtifs,

enfin la foule naïvement heureuse, qui les suivait sans recueillement.

Bruit des chants et murmure de la religieuse cohue, grouillement des

vêtements clairs, et par-dessus tout, l'averse ininterrompue des

carillons.

Et c'étaient encore des Russes que nous rencontrions aux hôtels, sur les

trottoirs de bois, dans les bureaux des administrations ou dans les

salles de l'Université, tout un peuple de fonctionnaires, d'avocats, de

médecins, de professeurs, venus de Pétersbourg ou de Moscou, des

marchands, de grands entrepreneurs. Sans doute, ce ne sont que des

portraits trop exacts que ceux faits si souvent de ces hautes classes,

sottement pliées à des coutumes d'emprunt, raffinées et sceptiques, et

recherchant uniquement, parmi les intrigues des salons et de la cour,

des satisfactions personnelles, de ces marchands égoïstes, âpres au

gain, usuriers et voleurs, de ces tchinovniks, à la fois insolents et

plats, qui profitent de l'anarchie administrative pour exploiter le

peuple et voler l'État. Mais, dans la jeune génération, des éléments

nouveaux se sont révélés: princes, commerçants et industriels délaissant

Pétersbourg pour venir extraire de la houille en Sibérie, ou tchinovniks

consacrant leur vie à amoindrir la souffrance du paysan et à assurer son

voyage.

[Illustration: Tomsk: en revenant de l'église (page 234).--D'après une

photographie de M. Thiébeaux.]

Après nos promenades dans la ville, ou lorsque nous étions las des

plaisanteries d'un K..., il y avait un endroit solitaire où nous aimions

nous réfugier: une chambre de l'hôtel de Russie, petite et claire, où il

y avait du silence et du travail. Un fonctionnaire y logeait, un

ingénieur agronome, chargé d'une répartition des terres. Nous l'avions

rencontré sur le Transsibérien, et bien qu'il ne nous eût pas souvent

adressé la parole, nous avions été heureux de le retrouver après le

départ de nos camarades; sa modestie et sa douceur donnaient confiance.

À toute heure du jour, lorsqu'il n'était point en voyage, nous étions

assurés de le trouver devant sa table, entre des cartes et des mémoires,

près du samovar qui chantait.

Nous aimions son isolement, son travail d'esprit net, énergique et

lucide, qui réglait modestement la vie de populations entières, et

c'était pour nous une vraie joie, lorsqu'il voulait bien distraire

quelques minutes pour parler de son labeur, de ses fonctions, de toute

la grande émigration. Nous aimions à deviner son dévouement qu'il ne

disait pas, quand il nous parlait avec amour des campements, des

nouveaux villages et de la qualité des terres.

Et nous resongions alors à la cohue des trains sibériens, du train de

luxe surtout, à ces travailleurs qui venaient soutenir par la hardiesse

de leurs entreprises, par leurs capitaux et leur intelligence, par leur

dévouement de fonctionnaires, que la routine n'entravait point,

l'instinctive poussée des paysans. Alors nous comprenions plus

intimement le caractère et les paroles de M. M..., son mépris pour ces

Français qui restent au foyer, qui ne savent point eux-mêmes exploiter

leurs capitaux, qui préfèrent, dans la crainte des risques, les prêter à

un État, et son admiration pour ceux qui savaient sacrifier les plaisirs

aux vastes entreprises. Avocat et bien renté comme lui, un Français se

serait fait dans les milieux intellectuels de la capitale une vie de

dilettantisme oisif; lui, l'instinct colonisateur l'avait poussé, comme

le moujik, et cette souplesse, cette jeunesse, d'un esprit qui voulait

tout embrasser, aller au fond de tout, et que la science aurait enivré,

il la sacrifiait à cette oeuvre réaliste, ou plutôt il la consacrait

comme une force nouvelle de civilisation. Puis nous nous rappelions la

passion avec laquelle ils s'entretenaient tous du chemin de fer, des

canaux, des terres à exploiter, des moyens de culture; nous nous

rappelions ces histoires qu'on nous avait contées d'exilés politiques se

donnant à la même oeuvre, demeurant en Sibérie, même après leur peine

terminée, pour coloniser encore. Et il nous semblait presque alors que

nous avions part à leur activité, et que nous allions être entraînés

avec eux dans l'immensité de leur oeuvre.

[Illustration: Tomsk n'était encore qu'un campement, sur la route de

l'émigration (page 231).--D'après une photographie.]

C'était cette joie qui les animait tous, qui les soulevait, qui les

faisait déborder de force et d'espoir, et qui les entraînait sur les

grands chemins. Enfin! ils avaient pris conscience de leurs destinées,

de leur mission dans le monde; ils s'étaient déliés de tous leurs

préjugés, de toutes leurs croyances d'Occidentaux que les circonstances

politiques condamnaient à l'impuissance; ils avaient suivi le moujik,

"l'humble camarade", qui obéissait naïvement à l'instinct de la race, et

de cet instinct ils avaient pris une claire conscience. Autrefois,

toutes les classes étaient isolées dans leur tâche, vivaient et

travaillaient seulement dans l'intérêt de la couronne. Maintenant,

toutes les forces étaient associées dans une oeuvre commune, dans la

besogne de la race, et les hautes classes devenaient ardentes à

instruire le peuple par les écoles privées, par les sociétés

d'instruction primaire, pour l'aire l'union plus féconde encore, et

plus accompli le travail. Le caractère se fixait, se déterminait dans

l'action par cette création d'une Sibérie, qui allait devenir comme le

modèle de la Russie future.

[Illustration: Une rue de Tomsk, définie seulement par les maisons qui

la bordent (page 231).--Photographie de M. Brocherel.]

Quand nous sortions de chez l'agronome et que nous nous retrouvions dans

les rues de Tomsk, après ces moments de conversation et de rêverie, la

ville nous semblait tout inachevée, non point endormie à la manière de

la Grande-Russie, dans une indétermination séculaire, mais comme un

prodigieux chantier, où l'on hâtait la construction de la cité

prochaine. On n'en pouvait douter à l'heure qui précède le crépuscule,

lorsque des coulées d'or pâli glissaient à l'horizon; ça et là,

c'étaient des places nues, baignées de clarté, des espaces non bâtis

encore; une palissade de bois entourait encore la cathédrale inachevée;

les rues boueuses semblaient des alentours de palais en construction,

détrempées par les mortiers, défoncées par les lourds chariots; là-bas,

les maisons grises n'étaient plus que des baraquements d'ouvriers, et

les hauts poteaux du télégraphe, du téléphone, des lampes électriques,

formaient l'échafaudage géant de la ville future. La Tomsk actuelle

semblait plus frêle, plus au ras du sol, dans le triomphe de cette

lumière vermeille qui la submergeait; mais on pressentait la ville

définitive et solide qui devait naître.

* * * * *

Nous sommes allés à l'Université. Elle est isolée dans un bois de

bouleaux, là-bas, à l'extrémité de la ville, passé la cathédrale et le

palais du gouverneur. Son domaine s'étend au long d'une large route dont

l'autre côté est semé de villas, prenant leurs aises dans des jardins

boisés. Nous avons découvert les longs bâtiments blancs où elle

s'abrite; les isvotchiks ont franchi la barrière du bois et nous ont

menés par une allée solide, bien sablée, devant la grande porte.

Nous nous réjouissions à la pensée que nous allions trouver des

étudiants russes, qui nous diraient leur travail, leurs projets, un

recteur que les conditions mêmes de notre voyage intéresseraient et qui

allait nous parler à la fois de nos Universités et de celle de Tomsk,

des études qu'on y faisait, des programmes!... Nous espérions qu'il

serait tout heureux de nous recevoir, de nous donner en abondance des

renseignements, de nous faire connaître des "camarades" de Sibérie. Il y

avait bien de la vanité, peut-être, dans ces imaginations; mais elle

était si naturelle!

Nous fûmes déçus. Nous avions oublié pour ces camarades ce que nous

n'oublions pas pour nous-mêmes, qu'ils avaient aussi des vacances en

Sibérie! Chez le recteur, notre visite fut pénible; il y mit infiniment

de bonne grâce; mais, chose qui nous étonna! malgré dix mois de séjour

en France, il baragouinait à peine quelques mots de français. Devant un

si haut personnage, Orloff semblait s'effacer. Nous aurions pu

audacieusement risquer un discours latin; la conversation se fit en

allemand, très laborieuse. Nous avons compris que l'Université ne se

composait encore que d'une faculté de médecine,--car c'était de médecins

que le besoin se faisait sentir tout d'abord en ces pays neufs; qu'une

faculté de droit allait ouvrir à la rentrée prochaine, que les autres

viendraient plus tard. Puis il nous apprit que les élèves étaient en

vacances, qu'ils étaient externes, que quelques-uns cependant logeaient

dans un pavillon particulier, qu'il nous désigna dans un coin du bois,

primitive Sorbonne de l'Université qui naissait! Le recteur nous avait

l'air d'un administrateur bienveillant et doux; il était gros, un peu

crasseux, nonchalant, peu intéressé au fond, et nous cachait mal l'ennui

que lui causait notre visite.

Le lendemain, le bibliothécaire devait être là; nous sommes revenus le

trouver. C'était un homme encore jeune, un peu hirsute, qui cachait dans

sa barbe un visage malicieux: on devinait derrière les lunettes la

vivacité de ses yeux de myope, son regard limité et aigu. Il parlait un

français agréable, et se servait assez drôlement des préjugés accoutumés

contre nous. Il savait les noms des voyageurs qui étaient passés par

Tomsk et racontait sans rire l'histoire de leurs méprises. Plein de

prévenance et fort instruit, il connaissait admirablement les trésors

confiés à sa garde, toute cette collection dont le fond principal est

constitué par l'ancienne bibliothèque du comte Strogonoff. Il nous a

montré des éditions rares de Boccace, de Lucien, de Daphnis et Chloé, de

la Pucelle, la plupart ornées de fines gravures du XVIIIe siècle. Il

cherchait les plus licencieuses, pensant peut-être que c'étaient

celles-là auxquelles des Français devaient prendre le plus de plaisir;

d'ailleurs il connaissait fort bien leur place.

Il nous fit remarquer encore une vieille bible allemande du XVIe siècle,

une chronique depuis l'origine du monde, vieux livre en lettres

gothiques, édité à Nuremberg en 1493, de pittoresques reproductions de

Sainte-Sophie, toute une collection de vieilles estampes pour les

oeuvres de Shakespeare, enfin des livres de la bibliothèque du roi de

France, reliés en rouge avec des fleurs de lys d'or, et il s'est donné

la petite satisfaction du Moscovite qui montre au Kreml nos canons de

1812: «Vous ne les avez plus!», répétait-il. Plus loin, sur une édition

de Lucrèce, il s'est fort amusé à nous faire lire, à haute voix, une

page de latin. Enfin, il nous a salués cérémonieusement et est retourné

à son travail.

Ça et là, dans les rayons, nous avions aperçu, non sans étonnement, les

oeuvres de Guizot, le XIXe siècle de Michelet, surtout d'assez nombreux

traités d'économie politique, enfin des écrits de Pecqueur, de Proudhon

et d'auteurs socialistes.

Avec les appartements de quelques fonctionnaires et la bibliothèque,

l'Université contient encore des salles de clinique, de curieux musées

de géologie et d'archéologie. Nous nous sommes promenés dans les

couloirs, dans les salles où pénétrait librement la clarté du jour;

lorsqu'on regardait par la fenêtre, les yeux se reposaient sur le

feuillage vert tendre des bouleaux. Un calme profond, le silence d'un

grand couvent. Le jeune homme blond qui nous conduisait marchait d'un

pas lent et respectueux. Nous avons visité une sorte de parloir, de

salle de réception, où le tzar s'est arrêté pendant son voyage de

tzarévitch à travers l'Asie, et où il a laissé son portrait avec sa

signature: le guide nous fit découvrir. Enfin, tout au bout de longs

couloirs, et comme dominant tout le reste, la chapelle.

L'Université dépendait de l'État, de l'État religieux et autocratique,

mais l'État, c'était ici la grande puissance qui colonisait.

[Illustration: Les cliniques de l'université de Tomsk (page

238).--Photographie extraite du «guide du transsibérien».]

Lorsqu'on errait à travers les rues de la ville, dont les maisons basses

semblaient toujours provisoires, la cathédrale de pierre, qui était

presque achevée, le palais du gouverneur, les nombreuses administrations

du chemin de fer, des voies fluviales et des routes, et même le bureau

de poste, dans son haut pavillon de bois, nous apparaissaient au

contraire comme les points solides où s'appuyait l'activité des colons.

Lorsque nous voyagions de bureau en bureau pour avoir des

renseignements, nous avions plaisir à passer dans ces antichambres un

peu solennelles, avec leurs huissiers cérémonieux, avec leurs glaces et

leurs grands escaliers de bois, à pénétrer dans le bourdonnement de ces

salles où retentissaient plus haut la sonnette du téléphone et les

petits coups secs des appareils télégraphiques, ou bien dans le silence

de ces bureaux, dont les tables étaient surchargées de cartes, de

mémoires, de rapports, imprimés ou manuscrits, et où travaillaient de

hauts fonctionnaires toujours bienveillants. Quelle joie, encore, dans

ce bureau tumultueux de la poste, où l'on apercevait, courbées sur les

appareils, des jeunes filles, serrées dans leurs dolmans à boutons de

métal, attentives, comme si elles avaient eu conscience de la valeur de

leur tâche! Sans doute, nous connaissions les habitudes anarchiques de

l'administration russe; à l'heure même, nous eûmes à en souffrir, mais

nous ne pouvions nous empêcher d'imaginer le rôle de cette colonisation

officielle qui, dans un État renouvelé, compléterait et grandirait

l'autre. C'est qu'elle était gigantesque la besogne qui revenait à

l'État, le Transsibérien d'abord, la grande ligne qui avait pénétré le

pays; les commissaires d'émigration qui préparaient et réglaient le

voyage des paysans; les ingénieurs qui hâtaient la construction des

embranchements nouveaux, qui allaient faire des forages dans le steppe

pour trouver l'eau nécessaire; les enquêteurs qui reconnaissaient la

qualité des terres, les moeurs, le tempérament des habitants primitifs;

les agronomes qui faisaient le partage du sol, tout ce peuple de

fonctionnaires dépendait forcément du Gouvernement central.

[Illustration: Les longs bâtiments blancs où s'abrite l'université (page

237).--Photographie extraite du «guide du transsibérien».]

Paysans, hautes classes, État, trois forces associées dans la même

oeuvre. Mais de ce qu'il y a fatalement collaboration, il doit

s'ensuivre une révolution profonde dans l'État russe.

Longtemps, bien longtemps, presque depuis le jour où Pierre le Grand

avait rêvé de faire de la Russie la représentante de l'Europe en Orient

et l'héritière de sa politique traditionnelle contre le Turc, une sorte

de discordance profonde avait régné entre l'État et le peuple. Pour

faire la Russie plus forte, pour dégager son corps entravé et massif,

Pierre le Grand avait dû lutter contre les nations occidentales et avec

leurs propres armes. Alors il avait créé cet État moderne, à

l'européenne, création artificielle et voulue, qui avait soulevé tant de

haines. Contre la Suède, contre la Pologne, contre la Prusse, contre

l'Autriche, ses successeurs avaient poursuivi ses guerres et ils avaient

perfectionné ses institutions européennes.

Mais le peuple ne suivait pas: sourdes, les oppositions persistaient; et

dans la masse amorphe de l'immense nation, l'État centralisé n'avait

point de racines. Parfois, il est vrai, lorsque la lutte contre le

Polonais hérétique ou contre le Turc impie réveillaient les vieilles

croyances, il semblait momentanément qu'il y eût accord entre la nation

russe et cet État moderne; l'enthousiasme pieux et le calcul des princes

semblaient tendre au même but. Parfois encore, à quelques moments

terribles de son histoire, la Russie connaissait cette unanimité

profonde entre le Gouvernement et la masse qui atteste l'existence d'un

peuple; dans le péril de 1812, par exemple, lorsque l'ennemi souillait

le Kreml, lorsque les savants d'Occident devaient abandonner la défense

au vieux Kutusow, alors le peuple se sentait groupé autour du

Gouvernement moderne, et le Gouvernement moderne se mettait au service

du peuple. Mais cette unité n'était que passagère; la crise passée, les

princes et les leurs continuaient d'intriguer, de lutter en Occident,

tandis que la nation, sacrifiée et résignée, rêvait, dans la misère, du

jour heureux où le tzarisme donnerait enfin aux moujiks et les terres et

le bonheur.

Mais où les trouver ces terres? où le trouver ce bonheur? Au loin, dans

la plaine, la race errante et vagabonde les cherchait, la race

colonisatrice qui depuis Novgorod-la-Grande et Moscou avait peu à peu

envahi, conquis, russifié l'immense pays. Le jour où le chemin eut été

désigné, le jour où le voyage enfin fut possible, des masses partirent.

Coûte que coûte, il fallut suivre; le Gouvernement, lui aussi, dut se

retourner vers l'Asie; il dut aider le peuple dans son labeur sibérien.

De là vient l'originalité étrange de cette colonisation sibérienne: elle

ne procède pas d'une tradition politique, comme celle qui s'accomplit

dans le Brandebourg; elle n'est pas l'oeuvre voulue, systématique d'un

État qui dirige tout, qui conduit tout. Elle n'est point due, non plus,

comme la colonisation du Far West à des initiatives individuelles et

réfléchies; on ne les rencontre ici que dans les hautes classes et en

nombre limité. Elle est seulement comme la continuation, le prolongement

de l'oeuvre instinctive de colonisation et d'assimilation qui

caractérise la race russe.

Mais alors on conçoit le rôle propre qui doit être celui de l'État

russe; Gouvernement paternel, par tradition, il a le devoir de protéger,

d'aider les masses instinctives dans leur poussée vers l'Asie; c'est à

l'oeuvre pacifique de colonisation qu'il doit consacrer ses ressources

nouvelles. Mais l'oeuvre entreprise exige aussi qu'il soit un

Gouvernement économique et industriel. Il répondrait ainsi à la

conception politique de la haute classe. M. M... et tous ceux que nous

avons rencontrés aimaient à nous répéter alors qu'il était oiseux de

discuter de la forme du Gouvernement. L'essentiel était que le

Gouvernement favorisât les entreprises, fît des enquêtes, établît des

communications, répandît partout le bien-être et la prospérité. Et

c'était avec enthousiasme qu'ils décrivaient l'oeuvre de l'État, la

construction des chemins de fer ou des canaux, les enquêtes, les

règlements de l'émigration, et cette union économique que l'activité

centralisatrice allait réaliser entre les pays divers de l'immense

Empire.

C'était là le point de départ; mais, sans doute, en admettant même que

les événements violents, qui troublent parfois les évolutions les plus

sûres, ne bouleversent point cette oeuvre, en admettant même que le

tzarisme ne se laisse point tromper par sa puissance nouvelle et ne

compromette point par de folles entreprises l'énergie sûre de la race,

qui ne voit les conséquences infinies et certaines d'une telle

transformation? Lorsqu'à l'usage, dans le pays désormais exploité, les

problèmes économiques seront devenus plus complexes, les intérêts des

individus et des entreprises plus enchevêtrés et plus mêlés, alors la

bourgeoisie et le peuple, voudront connaître et discuter du

Gouvernement. La nation s'est consacrée à la colonisation, au commerce;

la colonisation et le commerce la ramèneront à la politique. Par ce

caractère industriel et commerçant de l'État, les questions économiques

deviennent fatalement des questions politiques; les appétits surexcités

feront sortir le peuple russe de sa résignation séculaire. Les questions

sociales surviennent; et l'on sait quelles racines vivaces elles ont

dans les âmes russes: rêves mystiques du communisme paysan, exaltation

de la jeunesse pensante, christianisme d'un Tolstoï, sans compter ici

encore les souvenirs et les leçons de nos luttes occidentales, toutes

ces aspirations soutenues par les désirs matériels voudront être

satisfaites. Que de changements inouïs le travail instinctif du moujik

aurait fait germer!... Mais qui sait si l'État comprendrait bien sa

tâche! Qui sait si les traditions du passé ne compromettraient point

l'oeuvre nouvelle et grande qui s'offrait à lui!

(_À suivre._) Albert THOMAS.

[Illustration: La voiture de l'icône stationnait parfois (page

230).--D'après une photographie de M. Thiébeaux.]

Droits de traduction et de reproduction réservées.

TOME XI, NOUVELLE SÉRIE.--21e LIV. Nº 21.--27 Mai 1905

[Illustration: Flâneurs à la gare du Petropavlosk (page 242).--D'après

une photographie de M. Legras.]

LA RUSSIE, RACE COLONISATRICE[5]

IMPRESSIONS DE VOYAGE DE MOSCOU À TOMSK,

[Note 5: _Suite. Voyez pages 181, 193, 205, 217 et 229._]

Par M. ALBERT THOMAS.

VI. -- Heures de retour. -- Dans l'Oural. -- La Grande-Russie.

--Conclusion.

[Illustration: Dans les vallées de l'Oural, habitent encore des Bachkirs

(page 245).--D'après une photographie de M. Thiébeaux.]

Le Tour du Monde; La Russie, race colonisatrice Journal des voyages et des voyageurs; 2e Sem. 1905 · 第 8 / 13 段