Enfin, après des siècles, l'oukase parvint, l'oukase tant attendu, si

souvent annoncé, qui déclarait les paysans libres; cette fois, il

n'était point faux. Mais il leur fallait encore acheter cette liberté,

payer des droits. Ils payèrent donc, et quand ils eurent payé, quand le

chemin de fer qu'on n'avait point fait pour eux eut tracé une facile et

large route au travers de l'Asie, la race se réveilla joyeuse; d'une

irrésistible poussée, les forces naturelles, longtemps contenues,

augmentées de tous les progrès modernes, exaltées par leur liberté, se

précipitèrent.

Grande masse instinctive qui accomplit sans la connaître et sans la

vouloir sa besogne prodigieuse! Ils n'émigrent point, comme les

Allemands, pour créer des débouchés nouveaux au commerce de la

métropole, répandre leur langue et partout le respect de leur nation!

Ils vont plus loin, parce que la foudre a brûlé les isbas, parce que

l'incendie a ravagé les moissons, parce qu'il n'y a plus assez de terres

pour la population augmentée des mirs. Ils vont plus loin, parce qu'il y

aura peut-être, là-bas, des terres où de grands propriétaires ne feront

pas de procès aux petits moujiks imbéciles, où tout le sol, tout

l'usufruit du sol appartiendra aux moujiks; ne dit-on pas dans les

villages que le labeur est moins rude là-bas, que la terre est plus

fertile avec moins de peine, et que toute la récolte appartient à qui la

cultive? Et ils vont plus loin, comme les raskolniks et les stranniki,

poussés, eux aussi, par leur rêve mystique, stimulés par leur désir de

l'âge nouveau, cherchant de steppe en steppe la cité idéale, «le pays

des justes», comme le héros de Gorki;--agissant d'instinct, surtout,

sans souci jamais du lendemain, la conscience fermée, comme le torrent

qui descend la montagne, comme le fleuve qui a crevé ses digues!

Que trouvera-t-il au bout de son espoir? La loi du 2 décembre 1896 l'a

réglé: l'émigrant russe va d'abord gratuitement visiter les terres; puis

il emmène sa famille. Parfois ce sont des mirs entiers qui s'arrachent

au sol et vont établir ailleurs la nouvelle communauté. La terre

concédée demeure la propriété de l'État; mais le paysan en a l'usufruit.

Chaque émigrant masculin reçoit 16 hectares 5 ares de terre; on lui fait

une avance de 30 roubles; on lui donne le bois pour construire l'isba.

Depuis ceux qui revenaient du voyage d'exploration ou qui attendaient le

départ, dans le caravansérail de Samara, jusqu'aux paysans de Sibérie

que nous avons vus au marché de Tomsk, nous en avons trouvé à chacun des

moments de l'émigration.

Un soir, à la gare d'Oufa, il y en avait qui attendaient un autre train

pour passer l'Oural; la pluie tombait, et les lampes du _Transsibérien_

répandaient une lueur triste sur le bitume mouillé. Ils étaient tous,

quinze ou vingt peut-être, entassés ensemble sur le quai; un monceau de

femmes et d'enfants, enveloppés dans les touloupes, étendus là comme des

cadavres. Une moiteur humaine s'exhalait cependant de ces paquets de

haillons. La gare, trop petite, était pleine, et le train ne partait que

le lendemain à cinq heures.

Tchéliabinsk est un point d'émigration: c'est là que l'administration

russe règle le sort des communautés ou des individus; sous les hangars

de la station ou dans les baraquements, la foule s'entasse en attendant

que les passeports soient vérifiés, les terres assignées. On les

recueille, nous dit-on, dans des constructions semblables à l'asile de

Nijni; on les soigne, on les chauffe, on les nourrit, et c'est de là

qu'on les dirige, par des voies diverses, vers les terres nouvelles.

Comme nous nous promenions dans toute la gare, nous en avons vu qui

allaient repartir, les formalités accomplies; ils souriaient tous,

heureux de l'attente enfin terminée, heureux des champs qu'ils allaient

ensemencer. Dans un autre coin, un moujik qui revenait d'exploration et

qui avait peut-être un peu trop bu de la blanche vodka, délieuse des

langues, plaisantait, nous raillait de payer beaucoup de roubles pour

voyager, alors que lui, pauvre moujik, allait et venait gratuitement et,

dans sa quatrième classe, arrivait tout comme nous.

Plus loin, dans une petite station, un groupe avait campé; avant de

construire l'isba, ils avaient dressé près de la voie quelques abris de

feuillage. Deux hommes sont venus d'abord, curieux de mieux voir le

train et les voyageurs, puis des enfants qui couraient pieds nus, des

femmes aux yeux clairs, aux traits plus réguliers et plus déliés que

ceux des Grands-Russiens. Ceux-là venaient de Mohilef.

Plus loin encore, des isbas étaient en construction; des moujiks

apportaient sur leurs épaules les troncs de sapin équarris, d'autres les

ajustaient. Ici encore, ils ne récolteraient rien avant un an, et les

femmes apportaient aux voyageurs des baies rouges et des pommes de

hêtre, pour gagner quelques kopecks.

Et partout, au long de la ligne, on rencontrait leurs trains, les wagons

rouges de quatrième classe, avec leurs petites fenêtres, et qui

ressemblaient aux roulottes de nos bohémiens errants. Ils étaient

entassés là, heureux pourtant, si, dans les gares, le samovar versait

l'eau chaude en abondance, et s'ils pouvaient trouver des poissons

séchés ou des fruits.

Ce qui nous frappait surtout, c'était la constante charité des

voyageurs; à toutes les gares où nous trouvions des émigrants, ils nous

avaient appris à distribuer aux femmes des morceaux de pain, des kopecks

aux enfants. Jamais les émigrants ne demandaient; jamais les regards ne

convoitaient; c'était en tous la même insouciante résignation.

Cependant, la misère était grande, quand il avait fallu quitter le

village incendié, les champs dévastés, ou que la famine, décimant les

mirs, les avait boutés hors la province.

Mais si développée que soit la charité des hautes classes russes, la

collaboration qu'elle crée entre tous n'est point suffisante; elle ne

saurait empêcher bien des forces d'être perdues, dans leur libre

expansion, sur la terre d'Asie. En poussant instinctivement de ce côté,

dès l'instant où il a été dégagé de la terre, le moujik a déterminé de

nouveau l'avenir de la race; il a traîné derrière lui le Gouvernement et

les hautes classes, tous ceux qui détournaient trop souvent leurs

regards vers l'Occident; il les a forcés de le suivre, d'aider son

oeuvre de leurs efforts et de leur science.

Celui qu'ils avaient négligé ou moqué, qu'ils avaient voulu plier à

toutes leurs conceptions de politiciens occidentaux, les a dominés à son

tour, parce qu'il est resté plus près de la nature, parce qu'il a obéi

plus fidèlement à leur instinct de race! Tandis qu'ils étaient

incertains du modèle, qu'ils forgeaient des plans de société, le moujik

a agi, et tous se sont reconnus dans son action.... Mais qui sait si

tout là-bas, à la limite de l'Asie, les combinaisons ambitieuses n'ont

point, de nouveau, compromis l'avenir? Qui peut dire si l'oeuvre

pacifique de la race sortira intacte de la lutte présente?

(_À suivre._) Albert THOMAS.

[Illustration: Enfants d'émigrants (page 228).--D'après une photographie

de M. Thiébeaux.]

Droits de traduction et de reproduction réservés.

TOME XI, NOUVELLE SÉRIE.--20e LIV. Nº 20.--20 Mai 1905.

[Illustration: Un petit marché dans une gare du

transsibérien.--Photographie de M. Legras.]

LA RUSSIE, RACE COLONISATRICE[4]

IMPRESSIONS DE VOYAGE DE MOSCOU À TOMSK,

[Note 4: _Suite. Voyez pages 181, 193, 205 et 217._]

Par M. ALBERT THOMAS.

V. -- Tomsk. -- La mêlée des races. -- Anciens et nouveaux

fonctionnaires. -- L'Université de Tomsk. Le rôle de l'État dans

l'oeuvre de colonisation.

[Illustration: La cloche luisait, immobile, sous un petit toit isolé

(page 236).--D'après une photographie de M. Thiébeaux.]

À Tomsk, où notre voyage aboutissait, nous avons eu la sensation de ce

que devrait être toute l'oeuvre russe, si elle était bien conduite: le

moujik colonisateur pénétrait les autres races; les hautes classes

l'aidaient par leur hardiesse dans les entreprises, par leur dévouement

dans les fonctions publiques; le Gouvernement dirigeait et réglait les

efforts. Et c'était une oeuvre de civilisation, où la race qui

colonisait se découvrait elle-même, dans l'exaltation de ses forces,

fixait son caractère et se grandissait par l'action. Cette Sibérie

occidentale, cette plaine immense avec ses bouquets de bouleaux, ses

fleuves analogues à ceux de la plaine européenne, qu'était-elle autre

chose qu'une Russie exagérée, et où il fallait refaire en plus grand le

travail qui avait fait la Russie?

C'est pour cela que la force du peuple s'y exerçait plus obstinément à

coloniser et que l'intelligence y multipliait les oeuvres.

Nous étions arrivés tard à la gare de Taïga, où M. M... et le commandant

N... nous avaient quittés; ils devaient suivre plus loin la grande

ligne. Puis, pendant toute la nuit, le train nous a cahotés lentement,

sur les 65 kilomètres qui séparent Tomsk de Taïga. Au matin, on nous a

réveillés: nous étions devant une station blanche. Nous nous sommes

levés, nous avons rassemblé nos bagages, et M. Orloff a sifflé des

isvotchiks; Tomsk, comme toute ville sibérienne qui se respecte, était

cachée à quelques verstes de sa gare.

Un tronçon de route conduisait jusqu'à une plaine vague, à l'herbe rare

et jaunie, où les conducteurs de voitures s'étaient fait un chemin à

leur gré. Des deux côtés de la route primitive, que des prisonniers

étaient occupés à remblayer, à transformer en chaussée solide et

définie, les sinuosités des ornières marquaient dans la boue ou la

poussière les chemins les plus usités; les frôles drojkis ou les

télègues manquaient à tout instant de culbuter dans des fondrières.

À la moindre pluie, cette plaine n'est plus qu'un vaste marécage, où les

roues disparaissent tout entières. Quelques maisons se sont établies là,

pourtant; des isbas sales, groupées autour d'une mare, sur le bord de la

route, des traktirs borgnes, des marchands de fruits ou des fabricants

de cercueils, tout un quartier d'aspect peu sûr, comme toujours ces

alentours de gares sibériennes, sans administration ni police, où

l'assassinat est fréquent, où «la nuit, comme nous disait un Russe, les

moujiks ont coutume de demander les _papiers_». Puis nous sommes passés

près d'une église à clochetons verts, et dont la cloche luisait,

immobile, sous un petit toit isolé. Enfin, par une pente rapide où les

cochers ont lancé leurs chevaux, nous sommes descendus dans la ville.

Dans une vallée que les collines de la rive droite de la Tome

élargissent en cet endroit, elle a groupé ses maisons grises et ses

toits verts, tantôt arrêtés au pied des hauteurs, tantôt envahissant

leurs montées jaunâtres quand elles se rapprochent du fleuve; des dômes

d'or n'y flamboient pas, mais comme dans un village, les murailles plus

blanches de quelques églises ou la vive verdure d'un jardin illuminent

d'un peu de gaieté cette mélancolie.

Il y eut bientôt un coin de la ville que nous connûmes mieux, un coin

délicieux que nous avons affectionné davantage, durant les quelques

jours que nous y sommes demeurés. C'étaient les environs de notre hôtel,

l'hôtel d'Europe.

Dans une sorte de fossé, de vallon minuscule, et qui faisait songer à

une carrière abandonnée depuis longtemps, un ruisseau coulait,

l'Ouchaïka, qui coupait la ville en deux. Il roulait encore en cette

saison un peu d'une eau malpropre, où des blanchisseuses cependant

lavaient leur linge. À droite, cette dépression du sol était bordée par

une large rue, une place plutôt, limitée par toute une rangée de

boutiques basses, d'où parfois la muraille nue d'une église ou la façade

régulière d'une maison moderne s'élevait. D'un côté, cette rue menait au

pied de la colline, tantôt grise, tantôt égayée par les teintes claires

d'un jardin; une chapelle blanche y riait sous le ciel chaud. De

l'autre, elle aboutissait dans une vaste place, devant la berge de la

Tome. Là, une église allongeait son mur, dont les fenêtres, ornées de

vitraux, laissaient venir jusqu'à la rue le bruit des offices. C'était

une assez grande église, mais elle avait un air pauvre et délabré. Dans

ce pays où les plus simples sanctuaires ont un aspect neuf, où l'on

rebadigeonne sans cesse les cathédrales du Kreml et les vieilles

peintures, on prenait plaisir à voir ces murs, dont les plâtres tombés

avaient mis la brique à nu, ces ornements d'or pâlis et cette teinte

bleue du dôme, ternie par le rude climat.

[Illustration: Nous sommes passés près d'une église à clochetons verts

(page 230).--Photographie de M. Thiébeaux.]

De l'autre côté de la rue, ou plutôt dans le milieu même de la chaussée,

de petits arbres entouraient la chapelle d'une icône, étincelante de

lumière. Elle était précédée d'un long abri, où de nombreux fidèles

pouvaient se prosterner. Parfois, la voiture de l'icône stationnait là,

une berline attelée de trois chevaux, où les moines la transportaient,

quand des particuliers désiraient la recevoir, pour attirer sur leur

demeure des bénédictions. Plus loin, c'était la place avec de petites

halles, comme dans nos villes de province, avec un marché en plein air,

très animé; tout autour, des maisons plus serrées, plus hautes et plus

blanches: un nouveau quartier de commerce. Quelques pas encore, et l'on

découvrait le cours de la Tome, une rivière bleue, plus large que notre

Seine. Elle miroitait gaiement au soleil et se mêlait à la plaine, dans

un horizon qui semblait tout proche. La ligne verte de l'autre rive,

plus élevée, bornait le regard, et comme rien ne la dépassait, comme

c'était partout au-dessus d'elle l'immensité vaste du ciel,

l'imagination retrouvait la plaine qui recommençait.

À distance à peu près égale de la colline et de la Tome, une autre rue

joignait la première au coin de l'hôtel d'Europe, et sur un pont de

bois qui grondait sourdement au galop des troïkas, elle franchissait

l'Ouchaïka. Elle venait, large et droite, depuis l'extrémité de la

ville, depuis l'horizon clair qu'on apercevait là-bas, entre les deux

rangées des maisons basses et leurs trottoirs de bois. Des files

interminables de charrettes s'avançaient, par trente, par cinquante,

comme de longues caravanes, au pas lent des petits chevaux, attachés

souvent à la voiture qui les précédait, et les blouses rouges des

conducteurs se dandinaient à côté. Comme à Tchéliabinsk, comme à Omsk,

on avait sur cette route l'impression du plus loin, du plus avant,

toujours; Tomsk n'était encore qu'un campement, une auberge sur la

longue voie que suivait l'émigration. Par delà l'Ouchaïka, la route

bordée d'une barrière contournait un instant la petite vallée creusée

par le fleuve, puis montait toute droite vers la haute ville, où se

groupaient, comme en un Kreml non fortifié, la cathédrale et le palais

du gouverneur, l'Université et les bâtiments administratifs. C'était de

là que descendaient les fils du télégraphe et du téléphone, et leur

réseau enveloppait la ville. Quand venait le soir, les lampes

électriques, suspendues à deux poteaux, répandaient en cercles leurs

lueurs bleues.

[Illustration: Tomsk a groupé dans la vallée ses maisons grises et ses

toits verts (page 230).--Photographie de M. Brocherel.]

Grandes routes ou petits chemins, les rues de Tomsk étaient toutes

semblables: une simple bande de terrain que l'on n'empierre sans doute

jamais, limitée par les maisons qui la bordent, et, pendant l'été,

rarement praticable aux piétons, soit que la pluie en ait fait un

marécage infect, soit que le soleil, séchant la boue, y amoncelle la

poussière. Par bonheur, il y avait les trottoirs, des trottoirs en bois,

élevés au-dessus de la chaussée, et où l'on monte par des escaliers de

deux ou trois marches. C'est sur cette estacade improvisée au-dessus de

la mer de boue qui envahit les rues, que nous pouvions faire quelques

promenades à travers la ville. De distance en distance, aux carrefours,

en particulier, un parquet de bois, que la boue couvrait parfois,

réunissait les deux trottoirs et permettait de traverser la rue. Les

maisons étaient basses, avec des boutiques en sous-sols et de grandes

enluminures d'enseignes. Une odeur de fruits s'en exhalait, parfois

l'odeur des petites pommes vertes qui se vendaient partout, sur les

étals du marché, dans les gares du Transsibérien, aux débarcadères de la

Volga.

Mais plus que la ville, le peuple, la rue nous charmait. Ce n'était plus

le bonheur naïf et à demi mystique du moujik de Moscou, quand il se

confondait dans la sainteté de la ville; le travail était là comme plus

positif: chacun paraissait plus ardent à sa tâche, définie et limitée.

Les porteurs d'eau descendaient vers la Tome, avec leur petit cheval et

leur tonneau; ils entraient dans le fleuve, et debout sur le rebord de

leur véhicule, à l'aide d'une large écope, ils remplissaient le tonneau;

puis, dans la boue, tous les muscles tendus, les petits chevaux nerveux

gravissaient la berge. Sur le bord de l'Ouchaïka, quatre ou cinq

isvotchiks formaient toujours comme une station de fiacres; ou les

entendait à toute heure échanger leurs plaisanteries, mais le moindre

coup de sifflet les mettait en émoi, et, rivalisant de vitesse, ils

galopaient comme des cochers antiques, caracolaient devant le client,

qui choisissait. Le matin, ils descendaient eux aussi dans la Tome et

lavaient leurs voitures. Dans les rues, les marchands de kvass

sollicitaient un achat; d'autres offraient des graines de tournesol, des

sortes de prunelles et des pommes de kèdre. Et sur les trottoirs, il y

avait des groupes de gens assis, causant ou grignotant des graines:

c'étaient des dvorniks et des commissionnaires, toujours prêts à courir

pour quelques kopecks.

De nos promenades parmi cette foule mêlée, nous avons gardé une

impression bizarre de méfiance et de curieuse amitié. C'est que cette

ville abritait, en effet, des individus de toutes nations, de toutes

classes, de toutes qualités. Au milieu des Russes, des Polonais, qui

sont nombreux ici, dit-on, et que nous ne savions discerner, on

rencontrait des indigènes asiatiques, des Kirghizes ou d'autres races

amenées là, des hommes au teint bronzé, aux cheveux noirs, aux yeux

vifs, vêtus de longs manteaux, coiffés de toques à fleurs et que nous

appelions d'un seul nom: des Tatars. Ça et là, quelques Chinois, presque

aussi rares qu'à Nijni, éveillaient l'attention. Ils vendent librement

du thé et des peaux, et font clandestinement le commerce de l'or. On

nous désignait aussi des Sibériens plus vigoureux, plus massifs que les

Russes: ils avaient, en général, le teint basané, moins pâle; les femmes

étaient lourdes et fortes, sans beauté, et notre ami K... en tchinovnik

insolent, leur lançait au passage un «Sibirskaïa!» de mépris. Il faut

convenir d'ailleurs avec Catherine II «que les beautés de Iaroslav sont

bien autre chose que les femmes sibériennes».

[Illustration: Après la débâcle de la tome, près de Tomsk (page

230).--D'après une photographie de M. Legras.]

Avec cette population confuse, Tomsk apparaît d'abord comme la ville

orientale, le marché constant où les nomades, venus de loin,

rencontreront les marchands. Mais en même temps que cette affluence,

Tomsk a dû recevoir d'autres activités, qui ont augmenté l'âpreté des

luttes; à coté des émigrants, des entrepreneurs, des tchinovniks, dont

la foule s'est entassée là depuis cinquante ans, toutes les années lui

ont amené des aventuriers et des condamnés. C'étaient des aventuriers

déjà, ces brigands des rives du Don, que le kosak Irmak Timoféévitch

avait entraînés avec lui à la conquête des régions nouvelles; et la

Russie n'a cessé de produire de ces _conquistadores_, de ces hardis

coureurs, moitié brigands, moitié chasseurs, qui allaient habiter dans

les ostrogui des kosaks. Puis les «criminels» et les «politiques» ont

été déportés là, pêle-mêle; on ne les distingue pas du reste de la

foule; ils sont tenus seulement à la résidence, et se sont recréé bien

souvent une «situation». Tel cocher est un ancien criminel; tel marchand

a été condamné pour vol; tel prince célèbre, qui emploie ses loisirs

forcés à faire des enquêtes sur la Sibérie, est un concussionnaire de

marque, dont les exploits en ce genre ont le don de réjouir la haute

société russe. Comment s'étonner que la police russe s'exagère encore

ici, s'il est possible,--et que quelque haut fonctionnaire à l'uniforme

imposant vienne, par exemple, nous interroger sur nos passeports, dont

quelques traits le préoccupent! Pays neuf, où se ruent les appétits

égoïstes dans une espérance de satisfactions plus amples; mêlée des

races qui fait l'effort plus pénible et plus obstiné le travail;

résidence de condamnés politiques à l'intelligence élevée, à la volonté

ferme, et de criminels; ville au milieu d'un désert avec tous les

raffinements des jouissances, où les passions seront plus âpres et les

désirs plus véhéments! Fatalement ici, parmi la race vigoureuse, mais

encore indécise, forte au bien comme au mal, le vice s'épanouira et il

usera peut-être l'énergie du peuple!

[Illustration: Le chef de police demande quelques explications sur les

passeports (page 232).--D'après une photographie de M. Thiébeaux.]

Les hôtels sibériens donnaient bien cette impression; malgré leurs

lampes électriques, malgré les belles salles de billard ou les salons

de restaurant avec leurs orgues monumentaux et leurs pianos mécaniques,

ils avaient une apparence d'auberge louche, où des domestiques

hypocrites et crasseux devaient partager avec le patron les produits de

leurs vols. À l'hôtel d'Europe où nous étions, c'était un spectacle

curieux que le va-et-vient continuel des paysans qui venaient vendre aux

voyageurs du pain, du beurre ou des fruits; en Sibérie, on ne demande

souvent à l'hôtel qu'une chambre et un samovar; les Russes apportent

toujours leurs oreillers et leurs draps et achètent leurs repas à ces

marchands du dehors. Nous couchions tout en haut, à côté d'un ménage de

domestiques, dont le sourire volontairement niais et l'empressement

suspect nous tinrent toujours en méfiance.

À l'hôtel de Russie c'était autre chose; on n'y pouvait venir, à

n'importe quelle heure du jour, sans y rencontrer quelques femmes,

vêtues à l'avant-dernière mode de Paris, et qui étaient sans doute

attachées à l'établissement. Là-haut, dans les salons particuliers, les

conducteurs du train, les «beaux ingénieurs» et quelques tchinovniks de

leurs amis célébraient avec elles leur séjour à Tomsk. Forts au plaisir

comme ils pouvaient l'être au travail, ils passaient là les nuits et

quelquefois la moitié du jour à chanter et à boire.

Le Tour du Monde; La Russie, race colonisatrice Journal des voyages et des voyageurs; 2e Sem. 1905 · 第 7 / 13 段