Pendant le jour, le fumoir de l'arrière était toujours très occupé: on y

trouvait habituellement une jeune femme et sa soeur, demoiselle blonde

en robe rouge, avec une ceinture dorée, qui s'occupait avec patience de

ses deux neveux, deux bambins turbulents et pleurnicheurs. À côté

d'elles, un vieux Monsieur, tout enveloppé d'une houppelande grise, se

perdait dans une vague contemplation du pays parcouru; c'était un

personnage assez bizarre, composant toujours la simplicité de ses

allures, et dont les paroles donnaient une impression de fausseté;

quelques-uns d'entre nous l'appelaient le «pasteur protestant» et

d'autres «le banquier en fuite». On ne l'aurait pas rencontré sans sa

femme, une vieille à bonnet noir, toujours dans une attitude de

déférence et d'approbation aux paroles et aux gestes de son mari; pour

un peu, elle nous aurait appelés, afin de nous le montrer tandis qu'il

distribuait du pain aux émigrants ou qu'il s'essayait déplorablement à

jouer la _Marseillaise_ sur le piano du wagon-restaurant.--D'un bout à

l'autre du train, on se heurtait partout à un Américain, grand vieillard

maigre et remuant, presque âgé de soixante-dix ans, et qui entreprenait

un voyage d'agrément autour du monde: il levait très haut sa tête fine,

encadrée de cheveux blancs bouclés, et faute de pouvoir parler français,

distribuait quelques sourires. Son guide ne le quittait point, un gros

homme blond, d'allure et d'accent tudesques. Il vantait fort «_son

Monsieur_» et l'aidait naïvement à faire montre de sa richesse; à

Tomsk, ils firent atteler une voiture «à trois _chevals_ le premier

jour, à cinq _chevals_ le lendemain», comme il disait; mais un officier

de police coupa les clochettes du pompeux équipage: les pompiers seuls

ont le droit de se servir de clochettes pour annoncer l'incendie.

Pour nous, c'était dans l'intimité du petit salon que nous restions de

préférence; quelques-uns agitaient déjà des projets de voyage au Baïkal,

ou nous causions tous ensemble avec le commandant N... et Monsieur M....

C'étaient nos hôtes préférés, ceux dont l'hospitalité semblait la plus

franche, la plus sérieuse. Et c'était chose importante que ce choix,

dans un pays de mensonges comme la Russie!

Le commandant s'en allait à Vladivostok rejoindre son navire. Grand et

vigoureux, de figure calme et sympathique, il parlait fort bien

français, mais ses phrases devenaient alors comme plus timides et plus

sourdes. Les enfants l'aimaient; lorsque nous descendions aux gares, il

y en avait toujours un ou deux qui couraient vers lui; il les tenait par

la main, et tout heureux et souriant, il se promenait avec eux le long

des quais; «ils allaient voir ensemble la locomotive» et revenaient

parfois avec une petite canne ou des fleurs. Lorsque le commandant

parlait de la marine ou du Transsibérien, une lueur animait la douceur

de ses yeux; ses paroles devenaient plus vives et communiquaient à tous

un peu du respect et de l'admiration qu'il avait pour le tzar. Les

récentes constructions de vaisseaux, les millions de roubles dont

Nicolas II venait de décider la dépense pour l'augmentation de la

flotte, la défense rapide et sûre de l'Asie contre l'Anglais (on ne

redoutait pas encore le Japonais), tout cela l'enthousiasmait.

Avec lui, notre interlocuteur habituel était M. M..., riche

entrepreneur, qui s'en allait plus loin que Tomsk, du côté de

Krasnoïarsk, pour surveiller l'exploitation de ses mines. Grand et fort,

comme tant de Russes, M. M... était un homme de trente-cinq à quarante

ans; dans sa figure au teint mat, aux traits un peu lourds, ses yeux

vifs brillaient encore avec plus d'intelligence, et de malice. D'esprit

souple et riche, comme un Slave, il avait pourtant dans la discussion

quelque chose de la logique et de la certitude mesurée de l'esprit

occidental. Il aimait à faire la preuve de ses connaissances, citait

Virgile, le récitait, et discutait sur nos auteurs; d'ailleurs, nul

pédantisme. Hardi, entreprenant, il témoignait une sorte de dédain

aristocratique pour ceux qui restent à la maison. Il aurait dit

volontiers, avec le moujik, que le foyer rend bête et le voyage

instruit: _Pitchka prolchit, doroga outchit._ Surtout il se montrait à

tout propos convaincu de la grandeur de l'Empire, de la supériorité de

sa race et de l'avenir du slavisme.

[Illustration: Les petits garçons du wagon-restaurant s'approvisionnent

(page 218).--D'après une photographie de M. Thiébeaux.]

Le soir, lorsque l'électricité illuminait le train, la gaieté devenait

plus bruyante. C'était l'heure où tous se trouvaient; dans la journée,

les spectacles qu'offrait le pays distrayaient bien des esprits, mais

personne ne résistait plus à la gaieté d'être ensemble. C'était dans le

wagon-restaurant que la société se réunissait. Après le repas, lorsque

la fumée des cigarettes emplissait la salle et que les verres de thé

circulaient, les conversations devenaient plus vives, les voix

s'élevaient peu à peu, et les rires. Le gros guide de l'Américain

pressentait un plaisir, courait chercher son «Monsieur». Une demoiselle

allemande se mettait au piano, attaquait une fois encore le début du

_Pas de quatre_.--Le «pasteur-banquier» s'essayait à jouer _la

Marseillaise_, et le gros homme se mettait à chanter.--Les enfants

couchés, la demoiselle en rouge et sa soeur venaient prendre le thé; les

autres voyageurs peu à peu envahissaient la salle, et par la porte

entrebâillée de l'office, on voyait le maître d'hôtel et les employés du

train, qui se bousculaient pour voir, ou qui se jetaient en arrière pour

rire à l'aise.

Toute la nuit, le train avait suivi les longs méandres des rails dans

l'Oural, et nous avons pu voir encore, dans les brouillards du matin qui

s'allégeaient, les rivières aux lits encombrés de pierres, les forêts

sombres et les hautes parois déchiquetées de la montagne; puis les

dernières collines ont bleui à l'horizon, et nous sommes entrés dans la

plaine. Trois jours de lent voyage jusqu'à Tomsk, trois jours de

dorlotement doux et continu dans la grande maison roulante.

[Illustration: Émigrants prenant leur maigre repas pendant l'arrêt de

leur train (page 228).--Photographie de M. A. N. de Koulomzine.]

Avant Tchéliabinsk, nous nous plaisions à retrouver un peu de la

précision et de la fraîcheur des paysages ouraliens. À droite de la

voie, de grands lacs riaient à la lumière, et tout à l'entour de leur

resplendissement, sur les pentes qui les bordaient, les isbas étaient

rassemblées en de grands villages, comme dans la montagne, le long des

rivières. C'étaient là, de loin en loin, comme de petites nations, des

mondes isolés. La barrière de l'Oural, sous la ligne claire du soleil,

fermait un côté de l'horizon; de l'autre, des brumes blanchâtres

s'amassaient, et l'on aurait cru que leurs gazes et leurs mousselines

montaient d'une vallée lointaine.

Plus loin, c'était le steppe. De chaque côté du remblai, il déroulait

son étendue jusqu'à l'horizon. Partout l'herbe avait poussé, dans sa

variété riche, dans sa puissance non contrariée. On dit qu'elle est

superbe, lorsqu'au printemps, hors de la boue des neiges fondues, elle

fait jaillir du sol ses floraisons éclatantes. Mais elle était belle

alors encore, après que juillet avait commencé de la dessécher, avec ses

fleurs rouges ou bleues, demi-fanées, avec ses tiges jaunies que le

poids des baies avait courbées, et pourtant si hautes encore qu'elles

atteignaient le poitrail des chevaux, et que les hommes y baignaient

jusqu'à la ceinture. Quand le vent s'élevait, il gonflait ses vagues

mouvantes, et leur houle grisâtre venait battre le chemin droit qui la

coupait comme une digue. Parfois, des bois de bouleaux émergeaient,

comme des îlots dans la mer, des grandes herbes, et nous aimions leurs

jeunes taillis, avec leurs troncs blancs, leurs petites branches tordues

et grêles, leur feuillage grisâtre et frémissant. Parfois aussi,

c'étaient des lacs, d'un bleu sombre, ou qui reflétaient les

volumineuses lueurs du crépuscule. Mais bientôt recommençait la plaine.

C'était aux heures de midi surtout qu'elle faisait éclater sa puissance.

À travers l'air immobile, des niasses lourdes de chaleur s'affaissaient

sur elle, et l'on aurait dit qu'elle frémissait toute, et s'offrait plus

entière aux flamboiements du soleil. Les taillis de bouleaux semblaient

plus petits et plus humbles, une touffe d'herbes un peu plus haute: tout

se perdait dans l'unité de cette étendue. Et tout entière elle crépitait

de vie. On entendait un murmure vague et formidable, qui sortait du

remuement des hautes herbes: froissements de tiges et chocs de fleurs,

bruissement des sauterelles, et grésillement de milliards d'insectes,

qui luisaient sous le soleil comme des molécules de lumières.

Puis le crépuscule venait; la lumière d'or se diffusant d'abord dans

tout l'horizon, le flamboiement des nuages, les dégradations infinies

des teintes, dans l'enveloppement d'une buée rougeâtre, et tout enfin,

quand les dernières lueurs s'étaient éteintes dans le ciel vaporeux et

diaphane, cette lumière vert pâle qui persistait jusqu'au jour.

Dans la molle tiédeur de la nuit, la vie s'apaisait; mais le

frissonnement de toutes ces petites existences montait encore de chaque

touffe dans l'immensité sans écho. Tranquilles d'âme, dans le bercement

indolent du wagon, nous avons passé là des heures délicieuses de

rêverie: ce n'était plus le voyage haletant à travers les villes, les

monuments qu'il fallait voir, les souvenirs qui se réveillaient: nous

nous abandonnions tout entiers à l'influence douce de la puissance de la

plaine.

À d'autres heures, son immensité effrayait; sa fécondité nous semblait

mauvaise, dévoratrice d'efforts, useuse d'hommes, et toute notre

tendresse se reportait sur les villes, sur les gares, sur tout ce qu'il

y avait d'humanité tenace, groupée là contre le rail.

Rien n'est plus beau, en effet, que la concentration des efforts autour

de ce chemin de fer que les ingénieurs ont étendu tout droit à travers

le steppe. Autrefois, les marchands s'en allaient en longues caravanes

vers Kazan, vers Nijni, porter jusqu'en Europe le thé et les fourrures,

les produits de Chine et de Sibérie. Maintenant, c'est vers la grande

ligne, vers les quelques villes qui la jalonnent que tous portent leurs

pas; les trains, perpétuelles et régulières caravanes, recueillent

aujourd'hui les denrées de l'Asie, et nous avons vu les interminables

files de chariots, ou les chameaux qui les apportaient vers les gares.

Il se peut qu'une raison politique et militaire ait décidé la

construction de la nouvelle ligne, mais aujourd'hui le commerce s'en

empare, et c'est avant tout l'oeuvre de colonisation qui s'accomplira

par elle.

Aux gares, nous rencontrions, de temps en temps, les trains habituels

qui attendaient que le nôtre fût passé. C'étaient, à côté des

tchinovniks et des autres riches passagers, la même foule que sur le

pont du _Sviatoslav_: les marchands d'Orient, au teint bronzé, aux yeux

bridés, aux cheveux crépus, toujours enveloppés de leurs longs manteaux,

avec un bonnet d'astrakan, ou sur le sommet de la tête une riche calotte

de velours,--des Kirghizes, indigènes, aux yeux vifs, au visage

profondément ridé, à la barbe frisée, et que l'on voyait aussi le long

de la voie sur leurs petits chevaux nerveux, ou devant leurs huttes;

enfin, la foule des travailleurs russes, paysans émigrés, marchands,

ouvriers de la voie.

[Illustration: L'ameublement du wagon-restaurant était simple, avec un

bel air d'aisance (page 218). Photographie de M. A. N. de Koulomzine.]

Les gares remplaçaient les caravansérails; beaucoup y logeaient,

attendant le train qui devait les emmener; tous y arrêtaient pour les

repas. De deux heures en deux heures, elles apparaissaient longtemps à

l'avance, à l'horizon du chemin droit et blanc. Elles se ressemblaient

toutes. Derrière de longs quais de bois, au milieu d'un petit jardin

dont les fleurs voyantes tiraient les yeux, une maisonnette, aux

boiseries découpées, dressait son toit rouge ou vert. Elle était presque

tout entière occupée par le buffet, salle commune de ces nouveaux

relais, où les voyageurs mangeaient et dormaient. Sur les murs, un tronc

surmonté d'une image dorée représentait l'église à construire et

mendiait une aumône aux voyageurs. Devant la gare ou sous un abri

spécial, un tonneau contenait de l'eau potable, et un énorme samovar

versait l'eau bouillante dans les théières. Près de la station, quelques

isbas, la plupart en construction; les villages sont toujours loin dans

les terres et il s'en construit là de nouveaux.

À presque toutes les gares, il se forme spontanément un petit marché.

Sur une table de bois ou sur la terre, devant elles, les paysannes

disposent des gâteaux de miel, du pain blanc ou noir, des melons d'eau

et des pastèques, des poissons sèches ou des saucissons, des pommes de

«kèdre» et des graines de tournesol, que les Sibériens ou les Russes

grignotent toute la journée, des fruits sauvages, semblables à des

groseilles; parfois il y avait des oeufs, de petits oeufs comme ceux des

poulettes anglaises, des oeufs frais! qui ne voyageaient pas dans les

coffres d'un wagon depuis six jours. Sur une assiette, un jour, une

marchande nous offrit exactement une trentaine de petits pois écossés.

C'étaient des femmes du pays, grandes et fortes, aux traits vagues comme

ceux des Russes, au visage marqué de taches de rousseur, aux yeux

bleus, clairs et sans profondeur: la fatigue précoce des femmes qui

travaillent les avait enlaidies, toutes jeunes encore. Elles portaient

par-dessus leur chemisette une simple jupe voyante, qui les serrait à la

taille, et s'enveloppaient tout le haut du corps d'un grand châle,

d'éclatante couleur. Des enfants, des bambins, venus peut-être d'un

village éloigné, offraient une bouteille d'un lait épais, crémeux, ou de

petits pains noirs qu'ils vendaient 1 kopeck; dans leur visage bouffi

par la misère, le sourire immuable de la race restait marqué.

[Illustration: Les gendarmes qui assurent la police des gares du

transsibérien.--Photographie de M. Thiébeaux.]

Plus près du train, plus attentif au voyage de la caravane nouvelle,

tout un peuple d'ouvriers ou d'employés formait sur le quai des groupes

bariolés et actifs; sur les piles de bois alignées, pendant près d'un

kilomètre, avant ou après la gare, et sur le tender de la locomotive, on

voyait une chaîne de moujiks et des bûches qui volaient, de blouse rouge

en blouse rouge, jusque sur la machine. Au matin, toute une équipe

faisait la toilette du train: les uns montaient sur les wagons, et à

l'aide d'un seau accroché à une longue corde, emplissaient les

réservoirs; d'autres manoeuvraient une pompe à bras pour recharger la

locomotive; d'autres encore inspectaient les graisseurs et faisaient

sonner les cercles des roues. Toute une bande de femmes, armée de seaux,

de chiffons et de balais, envahissaient les wagons et lavaient les

couloirs.--Le chef de gare, en casquette rouge, surveillait ce travail,

tout en causant avec le chef de train, en tunique noire à lisérés

violets, avec les ingénieurs ou avec quelque voyageur. Immobiles et

droits en arrière, deux ou trois «gendarmes du train», des hommes

superbement bâtis, en uniformes bleus à brandebourgs rouges, et

surmontés d'une toque rouge à haute bordure d'astrakan et à plumet.

Toute cette activité, ce fourmillement des hommes et des couleurs, nous

paraissait plus minuscule et plus cher dans l'immensité du steppe.

Longtemps, lorsque de nouveau, sur la voie toute droite, l'horizon

attirait le train, nos yeux restaient attachés à ce petit point rouge ou

vert, qui désignait encore le toit aigu de la station.

Et sur le blanc remblai qui avait coupé la plaine, le convoi roulait de

nouveau. On sentait alors l'importance de la route nouvelle qui

pénétrait la terre de fécondité, et nous songions que peut-être, un

jour, dans les esprits innocents des peuplades d'Asie, le chemin de fer

aurait sa légende, comme «la sainte mère Volga».

[Illustration: L'église, près de la gare de Tchéliabinsk, ne diffère des

isbas neuves que par son clocheton (page 225).--Photographie extraite du

«guide du transsibérien».]

Point de villes, point de villages: toujours le steppe, où les poteaux

des verstes se succèdent monotones. À peine, dans tout ce long voyage,

deux ou trois grandes gares, et quelques heures d'arrêt. Les villes sont

loin, toujours, parfois à 4 kilomètres de la gare qui porte leur nom, et

il en résulte qu'un faubourg se forme là pour le commerce, pour le repos

des voyageurs, pour l'abri des ouvriers, villages d'auberges et de

campements qui supplanteront un jour les villes anciennes.

À Tchéliabinsk, nous avons erré au milieu des isbas nouvelles, groupées

à leur aise dans la plaine unie et sablonneuse qui semble aboutir là.

C'est comme la première étape de la civilisation; c'est «le point

d'émigration» où tous les paysans attendent que les fonctionnaires aient

réglé leur sort. C'est là aussi, sous ces hangars que longe la voie, que

toutes les marchandises attendent parfois pendant plusieurs semaines

d'être dirigées vers l'Europe. Au bord de la grande route, que suivent

les longues files des _télègues_, on a l'unique impression d'un arrêt,

d'un bivouac où chacun sait qu'il faut aller plus avant.--Ici comme à

Omsk, comme à Taïga, comme dans tous les groupes d'isbas que la grande

ligne a fait jaillir de terre, une église de bois a été ajustée; avec

ses poutres équarries, elle diffère peu des isbas neuves, mais elle est

surmontée de clochetons bulbeux et de croix grecques. Nous sommes

entrés: on sentait l'odeur d'un office récent, et les rayons clairs, qui

entraient par la fenêtre, illuminaient une atmosphère encore alourdie

d'encens. De ce petit sanctuaire, il transpirait un air d'humilité, mais

d'une humilité coquette, rieuse, orthodoxe. Le sacristain a pris plaisir

à nous montrer les ornements en perles, les fleurs en papier et, sous

une vitrine, le cercueil de Pâques que l'on expose au Vendredi-Saint.

Tout cet attirail du culte, nous le connaissions pour l'avoir vu chez

nous, dans les greniers des presbytères villageois, mais il était ici

plus respecté.

[Illustration: Un train de constructeurs était remisé là, avec son

wagon-chapelle (page 225).--Photographie de M. A. N. de Koulomzine.]

Le lendemain, c'était à Omsk que nous passions; le train a franchi

l'Irtych sur un long pont de fer de 800 mètres de long, et nous avons

aperçu la ville au loin, sur la rive droite. Ici, c'était encore une

grande gare, caravansérail et entrepôt. Entre le fleuve et la station,

un campement d'ouvriers blottissait contre la voie ses huttes

recouvertes de terre. Un train de constructeurs était remisé là, avec

ses dortoirs, avec son wagon-chapelle. Cette gare, ces hangars, cette

grande roulotte, et tout là-bas ces bâtiments blancs, dont les façades

dominaient les toits de la ville, tout marquait un nouveau point d'appui

pour les colonisateurs. Devant la gare, le faubourg s'étendait; dans des

cabanes, des paysans vendaient des poissons séchés, du lait et des

fruits; une église était en construction, et nous sommes montés sur les

poutres pour mieux découvrir la ville.

Comme on devait les aimer, ces villes dans l'immensité de la plaine!

Elles n'étaient pas encore comme en Occident des agglomérations

productrices, mais déjà des lieux de réunion, des marchés, des foires

continuelles, où les hommes se retrouvaient, où, par le contact de tous,

les marchandises devenaient des valeurs. Dans les hangars de

Tchéliabinsk, les marchandises attendaient pour passer l'Oural; à

Petropavlosk, une caravane de chameaux venait lentement vers la gare.

Dans des stations, souvent modestes, nous avons vu de grands

amoncellements de sacs blancs et de forme plate; les trains de

marchandises en étaient chargés, et les télègues, sur les routes, douze,

quinze, vingt ou trente en file, pliaient sous leur poids. C'était le

blé, un petit blé, au grain dur, comme le blé irka de la Crimée. Et

cependant nous n'avions aperçu, du train, que des champs peu nombreux,

de petits rectangles plus gris dans l'immensité du steppe.

Qu'adviendra-t-il quand tout sera mis en culture, quand des millions

d'émigrants russes auront retourné la terre, quand les chemins seront

devenus plus commodes, quand au lieu de passer par Moscou, il s'écoulera

par les lignes nouvelles de Samara à la mer Noire, on quelques jours?

Qu'adviendra-t-il de nos marchés, et comme les mesures de protection

auront peu d'efficacité contre la pauvreté surproductrice du peuple

jeune!

Et lorsque ces pensées nous envahissaient l'esprit, nous nous prenions à

aimer davantage toute l'activité de la route paisible qui créait des

nations et révolutionnait le monde. Ces gares et le grouillement de leur

foule bigarrée, cette voie et le travail qu'elle suscitait, les ponts,

ponts de bois à fleur d'eau et dont toutes les poutres craquaient sous

la lourdeur du train, ponts de fer monumentaux sur le Tobol, sur

l'Irtych et sur l'Ob, tout cela nous devenait plus précieux.

C'était surtout une joie vive que la rencontre de ces larges fleuves qui

pénétraient le continent, et qui venaient nouer leur oeuvre de commerce

à celle de la grande ligne. Le dernier soir, nous avons traversé l'Ob;

longtemps à l'avance, une teinte bleue légère, qui coupait le ciel avant

l'horizon, nous avait désigné sa vallée. Puis, après une station, le

train s'est engagé lentement sur le pont, et nous avons dominé le

fleuve. Il était large de près de 1 200 mètres, divisé en deux bras, par

une île de sable, où se dressaient de noirs sapins. Sous le soleil chaud

de cette soirée, entre les deux gares qui bordaient son pont, il nous

apparaissait plus puissant encore, plus dispensateur de civilisation et

de fécondité.

* * * * *

À la gare de Samara, comme nous attendions le Transsibérien, nous avions

remarqué des hommes, des femmes, des enfants, couchés dans une salle, à

l'entour de la vaste bouilloire en cuivre rouge qui était le samovar de

la station. Ils étaient là, pêle-mêle, parmi leurs misérables bagages,

comme des paquets de haillons; leurs vêtements étaient crasseux, et les

vives couleurs avaient passé; les touloupes qu'ils emportaient luisaient

de graisse. Des millions de mouches assiégeaient cette misère, se

posaient sur les hardes et sur les hommes, sur le visage des enfants,

pauvres petits êtres chlorotiques qui ne prenaient plus la peine de les

chasser. Quand on entrait, l'odeur violente de la misère russe et la

fumée des cigarettes saisissaient à la gorge.

Sur le quai, on entourait un vieux moujik: de longs cheveux gris et

bouclés encadraient son front ridé; dans son visage bronzé, les

pommettes faisaient saillie et, profondément, les yeux bleus luisaient.

Une barbe blanchissante coulait sur sa poitrine entre les deux côtés de

la touloupe ouverte. Sous la touloupe, il portait la blouse rouge et le

pantalon bouffant; des lacis de toile entouraient ses jambes. D'une voix

douce et chantante, il racontait que dans le Gouvernement de Kazan

toutes les récoltes avaient brûlé, qu'il était allé plus loin en voyage

d'exploration pour voir des terres; et maintenant il revenait, il

retournait chercher toute la famille qui allait partir s'installer

là-bas.

[Illustration: Vue du Stretensk: la gare est sur la rive gauche, la

ville sur la rive droite. Photographie de M. A. N. de Koulomzine.]

Ils étaient 200 000, cette année-là, qui partirent pour la Sibérie,

pendant les quatre mois de l'été, et que l'on rencontrait en troupes

inégales, répandues sur tout le parcours. Depuis que Gregori Strogonoff

s'était heurté, pour la première fois, aux peuplades asiatiques, et que

le kosak Irmak Timoféévitch avait envoyé à Ivan le Terrible la couronne

de Sibérie, le peuple russe tout entier se sentait attiré par l'horizon

nouveau du steppe; les «monts de la Ceinture» ne l'arrêtaient point; il

sentait, par delà, l'immensité qui était à lui. Malgré le servage,

malgré les peines sévères qui frappaient les fuyards, des aventuriers,

des paysans plus épris de liberté, partaient; ils savaient passer les

monts, se cacher, se terrer dans la taïga, et des communautés russes

furent retrouvées plus tard à la frontière de Chine. De hardis chasseurs

cherchaient les fourrures; d'autres l'or et les métaux, et les kosaks

établissaient leurs _ostrogui_. C'était comme un retour vers l'Asie qui

commençait. Et toute la masse paysanne, rivée à la glèbe, secouait son

frein, voulait partir, puisque la plaine amie l'invitait au voyage,

puisque l'horizon la demandait. Il fallait des mesures terribles pour la

tenir là.

[Illustration: Un point d'émigration (page 228).--Photographie de M. A.

N. de Koulomzine.]

Le Tour du Monde; La Russie, race colonisatrice Journal des voyages et des voyageurs; 2e Sem. 1905 · 第 6 / 13 段