se prolongeait par de vastes plages sablonneuses, par des bancs de
sable, comme si les collines de la rive droite seules l'arrêtaient. Et,
de fait, entre le fleuve large et la plaine qu'il anime, il y a comme
une amitié naturelle. Pendant l'hiver, il l'étend lui-même par la
surface lisse de ses glaces; plus tard, à la débâcle, c'est lui qui va
vers elle, s'enfle, sort de son lit et répand au loin, sur 20 verstes,
ses eaux fécondantes. C'est pour cela que les villages se réfugient
là-bas à l'abri des ondulations boisées qu'on aperçoit à l'horizon,
enveloppées de brume bleue.
Entre ces rives, la Volga déroule largement ses eaux. Point de courants,
point de rapides; mais vraiment «le chemin qui marche», la belle route
qui glisse loin tout entière, et dont les eaux puissantes et calmes
unissent les peuples.
[Illustration: Paysannes russes, de celles qu'on rencontre aux petits
marchés des débarcadères ou des stations (page 215).--D'après une
photographie de M. J. Cahen.]
De Nijni jusqu'à Samara, la navigation est fort animée.
C'étaient d'abord les grands paquebots qui nous croisaient, au milieu
d'appels joyeux et de saluts réciproques. Puis c'étaient des chalands,
dont le passage lourd restait longtemps marqué sur la surface de l'eau.
De Moscou, de Nijni, vers le Caucase et vers l'Asie, ils transportaient
les produits d'Occident, les indiennes, les rouenneries, les bibelots
des civilisés. En sens inverse, les matières brutes de l'Orient
remontaient le courant comme une masse énorme de travail en puissance:
du blé, du coton, du pétrole enfin que les puits avaient déversé dans
les grands réservoirs flottants. Mais les chevaux de halage, que l'on
attelait autrefois en foule, et les mariniers, courbés sur la perche,
avaient disparu. À peine voyait-on çà et là quelques voiles immenses,
qui ramassaient le vent. Partout, la vapeur, l'essoufflement des
remorqueurs, leur hâte. Dans le calme infini de ces lieux, l'effort
haletant de la navigation moderne semblait se perdre, et les yeux
suivaient avec plus de joie les grands trains de bois qui
s'abandonnaient avec confiance à la grande force du fleuve.
Autour des villages, une agitation joyeuse régnait. Des bateaux de
pêcheurs, des bacs, ponctuaient la nappe des eaux. Dès que le sifflet du
_Sviatoslav_ se répercutait au long de la falaise, pénétrait sous les
bois et dans les cirques des villages, des canots partaient de la rive,
approchaient, malgré le remous des aubes, et les riverains adroits
lançaient les paquets de lettres ou recevaient les autres au vol.
Un matin, nous accostâmes au débarcadère de Kazan. C'était un ponton
carré, couvert d'un vaste baraquement. L'activité était là, plus dense,
et dans la foule des marchands, on sentait la fièvre d une ville. Des
fillettes offraient dans des corbeilles des gâteaux ou des pommes; des
femmes tenaient un seau de kvass, tendaient un verre; d'autres étaient
assises tout au long du pont par où les voyageurs gagnaient la rive;
elles avaient devant elles des tas de pastèques ou des _ogourtsis_
(concombres).
Plus haut, sur la route bordée de petits auvents, des marchands, debout,
proposaient du pain, de la viande, des poissons séchés. Parmi la foule
des moujiks qui couraient aux provisions, des débardeurs, en longue
file, transportaient des sacs de blé, des marchands tatars, allant de
l'un à l'autre, étalaient sur leurs bras tout un choix bariolé de ces
mouchoirs de cou, si légers et si transparents, qu'on fabrique à Kazan.
Des bambins se haussaient pour nous offrir du lait, dans des bouteilles
de toutes formes. Point d'annonces bruyantes, point de cris discordants,
mais de la foule environnante qui vous pressait, qui semblait vous
barrer le chemin, un murmure de sollicitation montait, irrésistible.
Nous avons loué des drojkis pour pousser jusqu'à la ville, qui s'étend à
7 verstes de là. Nous avons suivi d'abord une large rue, bordée de
maisons de bois à grandes boutiques, et qui prolonge, pour ainsi dire,
le débarcadère; il n'y a guère en cet endroit que des boutiques de
comestibles et des bureaux.
Le port est relié à Kazan par une chaussée en remblai qui coupe la
plaine. Un mince filet d'eau y coulait encore à cette époque de l'année;
au moment des inondations, la Volga la couvre toute. On apercevait, d'un
côté, un remblai nouveau, celui du chemin de fer, qui se déployait en
une longue courbe; de l'autre, parmi l'herbe maigre et desséchée, sur
les bords de grandes flaques d'eau, des piles de bois étaient dressées;
on travaillait dans des chantiers. À l'extrémité de la route, les tours
blanches du Kreml et leurs clochetons dorés faisaient une barrière.
Notre visite fut rapide. Par les rues droites et régulières, nos drojkis
ont parcouru la ville haute et le Kreml; c'est là qu'habitent les
fonctionnaires et les Russes. Mais dans la plaine basse, de l'autre
côté, habitent les Tatars. Vers les portes, dans les faubourgs qui
ceignent toutes les villes de vie populaire et de travail, nous en avons
vu quelques-uns, quelques types de cette population singulièrement
forte, intacte, non russifiée. Ces musulmans sont comme les juifs en
Occident; ces femmes voilées, à la marche lente, dans l'enveloppement de
leur grand châle, ces hommes d'allure vigoureuse, de force ramassée,
accomplissent avec application l'oeuvre de chaque jour. Les marchands de
chiffons et de vieux habits sont nombreux à Kazan, les petits métiers
fleurissent. Parfois les hommes partent, vont dans les grandes villes,
domestiques ou garçons de restaurant, probes et économes toujours; mais
ils restent musulmans.
Par ces qualités du Tatar, l'industrie devait grandir et transformer
Kazan; des usines se sont établies et prospèrent. Vers midi, des
ouvriers sortaient, des hommes et des apprentis, couverts de vêtements
sombres, bleus ou noirs. Ils ne se répandaient pas par la rue, mais se
suivaient en petits groupes, au long des trottoirs. Nulle hâte, nul cri:
ils ne sentaient pas, comme nos ouvriers nerveux et délicats, le besoin
des mouvements libres, déréglés. Simplement, ils avaient ajusté leur
effort à cette tâche nouvelle, et ils la faisaient, comme les travaux
anciens, avec la même application tenace.
[Illustration: Le Kreml de Kazan. c'est là que sont les églises et les
administrations (page 214).--D'après une photographie de M. Thiébeaux.]
Dans la plaine sablonneuse, vers le port, le commerce fourmillait. Des
chevaux passaient, chargés de paquets; des charrettes se suivaient en
longues files; des drojkis filaient, enveloppés de poussière, défiant
les poursuites. C'était, sous le soleil aveuglant, une hâte fiévreuse.
Plus proche de l'Asie et restée comme nomade, malgré la fermeté de son
Kreml, dont les hautes tours la rassemblent, Kazan demeure encore
aujourd'hui, sur les bords de la Volga, la ville orientale où l'Asie,
qui la créa, concentre toujours ses produits.
Mais la foule se pressait vers le ponton, plus bruyante un peu, car
l'heure du départ approchait; la cloche sonna trois fois, et le
_Sviatoslav_ repartit, du mouvement régulier de ses palettes.
Au soir du même jour, après le confluent de la Kama, au moment où les
rives du fleuve devenaient moins nettes et que ses eaux abondantes
semblaient vouloir envahir la plaine, le bateau parut incertain de sa
route, il tourna sur lui-même, accosta près d'un bateau noir, en fer,
surmonté seulement d'une pompe à bras, où des moujiks attendaient.
C'était le réservoir de pétrole.
Un passeur nous a conduits sur la rive, et nous l'avons suivie quelque
temps pendant l'arrêt.
La berge était plus haute que de coutume sur la rive gauche; elle
montait doucement, par une pente couverte de buissons, d'arbustes et de
fleurs. Un isba était là, tout proche; nous avons voulu le visiter.
[Illustration: Sur la berge, des tarantass étaient rangées (page
216).--D'après une photographe de M. Thiébeaux.]
Un vieux moujik se tenait à la porte, vendant des fruits, du pain et du
poisson. Orloff entra sans lui demander la permission.
Il y avait deux salles, de plafond peu élevé, séparées par une cloison
de bois; mais, perçant la cloison, des deux côtés le poêle s'étendait.
C'est sur ce poêle que la famille russe couche pendant l'hiver. Dans la
première salle, il y avait des tonneaux, des écuelles, des pots, de
grands coffres en bois, les ustensiles de la vie quotidienne, jetés là
pêle-mêle dans un coin. L'autre était la chambre; point de lit, point
d'autres vêtements: le moujik a sur lui toute sa garde-robe. Tout autour
de la salle, des bancs étaient fixés, assez larges, où l'on couche
pendant l'été; il y avait aussi des tables, quelques verres, et sous les
lueurs du soleil couchant, deux samovars étincelaient. Une vieille femme
alignait des pains noirs sortant du four; elle nous reconduisit, vint
avec nous sur le seuil de la porte. Entre le plafond et le toit de
l'isba, dans un grenier ouvert à tous les vents, on apercevait les
tonneaux et les pots de grès qui servent à fabriquer le kvass ou à
préparer le _chtchi_, le fameux potage aux choux aigres.
À la porte, sous un auvent, le vieux vendait toujours. Orloff nous
présenta comme des «Français de Paris», ce qui fit sourire le moujik,
sans qu'il parût comprendre; puis le guide plaisanta, tapota sur les
bras nus de la bonne femme, la fit «tournevirer», lança quelques mots
qui firent rire des soldats, et après force poignées de main, force
salutations du vieux, nous redescendîmes vers le bateau.
C'était, tout autour du débarcadère, la même animation qu'à Kazan: tous
les marchands de pommes, de pastèques, de kvass, les paysannes offrant
leur lait, des débardeurs transportant des sacs de blé. Mais toute cette
foule était bruyante, plus secouée d'une rude gaieté populaire; des
soldats, dont on voyait partout les uniformes blancs parmi les jupes
bariolées et les blouses rouges, s'embarquaient pour des manoeuvres, et,
dans un autre paquebot, entre le _Sviatoslav_ et le ponton, les canons
avaient été tirés. Notre public de troisième classe se pressait autour
d'un petit cabaret de bois; chacun prenait un verre et se servait; le
patron, souriant, se contentait de surveiller. Au coup de cloche, tous
se dispersèrent, coururent au bateau.
Et le _Sviatoslav_ une fois encore reprit le courant; le crépuscule
défaillait déjà, mais ses lueurs affaiblies prolongèrent le soir
indéfiniment. Tandis que la nuit avait avancé du fond de la plaine et
que la lune, à l'horizon, se levait, incertaine et rougeâtre à l'ouest,
le brouillard qui surgissait du fleuve semblait tenir en suspension des
teintes rouges, sans éclat, sous le bleu sombre des flots. La nuit, le
brouillard, les couleurs, s'élançaient de tous côtés, s'inséraient dans
le paysage. La Volga elle-même n'avait plus son allure calme et douce,
elle avait peine, semblait-il, à retenir ses eaux; ses berges semblaient
moins certaines; la rive droite, moins haute, moins régulière, était
entaillée par de larges golfes. Et tandis que les palettes brassaient
l'eau plus nerveusement, et que le vent froid de la nuit cinglait déjà
la figure, une inquiétude irraisonnée nous saisissait.
Puis, lentement, tout s'apaisa; la lune était maintenant haut dans le
ciel; ses rayons se reflétaient en un long cierge tremblotant, dont les
lueurs indécises venaient se perdre à l'entour du bateau. Des nuages
passaient, mais si légers et transparents qu'ils n'interrompaient point
les rayons des étoiles. Dans l'ombre, les rives redevenaient plus
proches, plus secourables, et le moujik pouvait reprendre confiance en
la grande rivière protectrice, en «la sainte mère Volga». Parfois des
chants venaient à travers le silence: tantôt la mélopée lente des hommes
de peine qui tiraient un bateau ou le déchargeaient, tantôt, sur une
péniche, des mariniers qui se plaisaient à faire sonner leur voix dans
le silence, sur les eaux. Ou apercevait les fanaux vert et rouge des
bateaux qui remontaient; le travail des hommes ne s'arrêtait pas.
Et nous songions, dans la nuit, au tumulte des peuples qui s'étaient
rencontrés là, au heurt des races et des hommes dont les souvenirs
persistaient. Les races de l'Orient s'étaient avancées jusqu'à ces bords
paisibles, puis elles s'étaient établies. Des Finnois d'abord, les
Moraves, les Tchouvaches, les Tchérémisses et les Votiaks; des peuples
primitifs et doux, vivant de la chasse et de la pêche, et dont de petits
groupes isolés perpétuent aujourd'hui le nom et les coutumes. Puis
c'étaient les hordes conquérantes, les Khajars, les Bulgares et les
Mongols, dont les chevaux, arrêtés soudain sur la rive, avaient fait
dérouler du sable dans les eaux calmes. Itil, Bolgary, Saraï, toutes les
capitales ruinées, dormaient à l'entour de Kazan, héritière de leur
grandeur, déchue aussi, mais vivante. Et maintenant la sainte rivière
était russe tout entière; de Rybinsk à Astrakhan, elle ne reflétait plus
que les armes impériales à la proue des bateaux, ou les lettres
slavonnes de leurs noms. Mais le fourmillement des hommes était devenu
plus grand, et les races qu'elle supportait, plus nombreuses. Elle avait
enseigné le chemin à la race voyageuse des Grands-Russiens; vers l'Asie,
elle avait entraîné leurs bandes nombreuses, comme autrefois le Dnieper
emportait vers Byzance leurs blanches flottilles. Et tous partaient avec
confiance, car la sainte Volga ne pouvait être trompeuse. Aujourd'hui,
toujours, d'autres partaient pour peupler les pays nouveaux que le cours
du fleuve avait faits leurs. Et d'autres races remontaient vers Kazan,
Nijni ou Moscou, dont les désirs âpres et la curiosité avaient été
éveillés par la venue de ces hommes blonds. C'était toujours «la route
unie», la voie naturelle de ces pays, et elle coulait désormais, comme
les antiques voies romaines, entre deux lignes de tombeaux.
Au matin, le bateau est entré dans la boucle de Samara. C'était une
matinée toute blanche, où, devant le soleil, les brumes de la terre
montaient purifiées. À droite, les monts élevés, couverts de bois
sombres, paraissaient tout bleus dans l'air du matin; et le sifflet du
_Sviatoslav_ s'y répercutait longuement.
À Stavropol, ce fut le dernier arrêt avant Samara. Comme toujours, la
ville était loin dans les terres; une route poussiéreuse, à larges
ornières, y conduisait. Sur la berge, dont le sable fin brûlait, des
tarantass étaient rangées; les petits chevaux piaffaient, secouaient la
tête; et les sonnettes pendues à la douga faisaient entendre un carillon
nerveux et impatient.
Puis les dernières heures s'écoulèrent avant l'arrivée; le soleil était
haut déjà dans le ciel, et ses rayons dardés se répandaient sur l'eau,
en flaques miroitantes. À la gaieté du matin, au fleuve qui manifestait
sa puissance, l'imagination plus alerte répondait; elle évoquait une
dernière fois les paysages accoutumés des derniers jours, la suite
ininterrompue des hautes falaises, avec leurs bois et leurs villages, la
plaine immense et ses plages sablonneuses, et cette large coulée de
flots qui avait aidé si longtemps le labeur des hommes.
(_À suivre._) Albert THOMAS.
[Illustration: Partout sur la Volga d'immenses paquebots et des
remorqueurs (page 213).--D'après une photographie de M. Thiébeaux.]
Droits de traduction et de reproduction réservés.
TOME XI, NOUVELLE SÉRIE.--19e LIV. Nº 19--13 Mai 1905.
[Illustration: À presque toutes les gares il se forme spontanément un
petit marché (page 222).--D'après une photographie de M. J. Cahen.]
LA RUSSIE, RACE COLONISATRICE[3]
IMPRESSIONS DE VOYAGE DE MOSCOU À TOMSK,
[Note 3: _Suite. Voyez pages 181, 193 et 205._]
Par M. ALBERT THOMAS.
IV. -- De Samara à Tomsk. -- La vie du train. -- Les passagers et
l'équipage: les soirées. -- Dans le steppe: l'effort des hommes.
-- Les émigrants.
[Illustration: Dans la plaine (page 221).--D'après une photographie de
M. Thiébeaux.]
Par un gris matin d'août, nous sommes montés sur le «Transsibérien», et
nous avons retrouvé le plaisir paresseux des trains russes. De Samara
jusqu'à Oufa, nous avons traversé, pendant tout un jour, la plaine qui
précédé l'Oural. C'était à l'infini l'étendue grise des champs fauchés.
Près de la voie, les villages étaient rares, mais plus populeux, plus
vastes; et ils se ressemblaient tous avec leur église, leur cimetière
sous un bois de bouleaux, leurs isbas noires et pitoyables, et leurs
petits enclos, où verdissaient quelques légumes, où des tournesols
agitaient, au bout des tiges, leurs «soleils» jaunes. On les trouvait,
de préférence, au bord des cours d'eau, petites rivières lentes qui
avaient creusé dans le sol friable des vallées minuscules et
abruptes.--Et plus loin, en voici un qui avait brûlé: ce n'étaient plus
que des débris noirs, des tas de cendres à la place des meules, des
planches noircies et brisées aux lieux où étaient les isbas. Pas un
homme: sur l'ordre du feu, ils s'en étaient allés plus loin, vers cette
Sibérie peut-être, dont les trains vagabonds avaient fait naître en eux
le désir. Et l'on se répétait dans les wagons que deux cents maisons de
Kazan avaient brûlé deux jours avant.
Dans les champs, les blouses rouges des faucheurs souriaient au soleil,
et sur les routes, dont le ruban s'amincissait au loin, parfois un
tarantass allait grand train, dans un nuage de poussière. Nous le
suivions longtemps du regard, avec un sourire de penser à Michel
Strogoff. Un bouquet de bouleaux, des chevaux dans un champ, deux ou
trois isbas autour d'une gare, une petite mare, avec des herbes
aquatiques, un boeuf blanc et des oies, c'étaient les plaisirs des yeux
dans ces plaines grises.
Après midi, un grand vent a soufflé: de tous côtés, la poussière s'est
élevée, ici plus fine au-dessus des champs, là plus obscure, plus
épaisse sur les routes ou près des villages. La plaine se soulevait de
partout. De petits arbres pliaient. Des chevaux effarés galopaient au
hasard, et les bandes de corbeaux tourbillonnaient sur les villages. Le
ciel était noir, et des gouttes de pluie, lourdes, tombaient déjà,
faisant des taches claires sur les vitres poussiéreuses du train. Dans
les champs, les moissonneurs rentraient sans hâte, sans effroi. Sur la
route, une vieille femme ramenait un cheval. Des enfants continuaient de
jouer au bord d'une mare. Mais l'orage s'est dissipé, a disparu; et plus
loin, sous le ciel éclairci, le travail continuait. À l'horizon,
quelques collines se sont profilées, premières hauteurs de l'Oural, et
les nuages lourds, de teintes cuivrées, se sont arrêtés au-dessus, quand
commençait le crépuscule. À Oufa, la nuit était tombée, et dans le
Transsibérien, comme dans un grand hôtel roulant, la vie des longues
soirées s'organisait.
Nous avons visité notre maison roulante. Après la locomotive et le
fourgon à bagages, dont une partie était occupée par une machine
électrique, le train se composait de quatre wagons, de ces wagons
russes, hauts et larges, un peu lourds d'aspect, mais si commodes! La
voiture verte, la première, était le wagon-restaurant; elle contenait
les cabines des employés, de l'équipage, comme nous disions; puis la
salle de bains, avec sa grande baignoire de marbre, ses robinets de
douches et ses appareils de gymnastique; enfin, après un petit passage
resserré où était l'office, la grande salle à manger. L'ameublement
était simple, avec un bel air d'aisance: des chaises et un grand canapé
de cuir sombre, un guéridon et de petites tables, une bibliothèque, un
piano, des portraits du tzar et de la tzarine, et dans un coin de la
salle, l'icône minuscule. Pas de cuisine: les buffets sont le charme de
ces longs voyages. Aux gares, tous se pressent autour de leur comptoir,
choisissent les portions et s'assoient à la table commune; souvent
aussi, les garçons du restaurant emportent les plats dans le wagon, et
le repas, moins pressé, augmenté de quelques hors-d'oeuvre, se prolonge
parfois longtemps, dans le bercement du voyage. C'est de Moscou, dans
les coffres à provisions, entre les roues, que l'on a emporté les
saucissons et les jambons, les oeufs, le caviar, les harengs, les
zakouskis indispensables. Aux gares, les marchés en plein air permettent
de les renouveler.
[Illustration: Un petit fumoir, vitré de tous côtés, termine le train
(page 218).--D'après une photographie de M. Thiébeaux.]
Puis vient un wagon de seconde, un large wagon à couloir, aux
compartiments fermés tantôt par des portes pleines, tantôt par de
simples portières.--Au milieu du wagon de première, tout un grand salon
a été réservé, dont les canapés et les fauteuils sont recouverts de
housses rayées rouge et blanc. Par les portes entr'ouvertes, on aperçoit
les tables surchargées de livres, de tasses de thé ou de gâteaux,
l'abat-jour vert de la petite lampe électrique, et de tous côtés, dans
les filets, sur les banquettes, l'amas des valises et des oreillers.
Enfin l'autre wagon de seconde termine le train par une sorte de fumoir,
vitré de tous côtés, d'où l'on découvre en tous sens le pays parcouru.
Dans les couloirs, des tableaux annoncent la gare prochaine et les
buffets; dans le salon des premières, de grandes cartes sont pendues,
qui permettent de suivre la route; et l'on trouve dans la bibliothèque
des livres de renseignements sur la Sibérie.
Cet hôtel roulant a son personnel: l'électricien, un petit bonhomme noir
et toujours sautillant; le médecin, masseur et dentiste à la fois; les
petits garçons de restaurant, le brun et le blond, toujours souriants,
amusés de tout au long de la route, courant à chaque gare réunir les
plats du buffet ou marchander les provisions; le maître d'hôtel et
cuisinier, qui règle nos repas, prépare les oeufs et le thé, et fait la
note: il montre parfois sa large figure et sa barbe brune à la porte de
l'office. Chaque soir, les garçons des wagons retirent, de dessous le
toit, les oreillers, les matelas, et dressent les couchettes. Enfin deux
ingénieurs (c'est ainsi qu'ils se désignent) surveillent la marche du
train et font la joie des voyageurs. C'est à qui des deux en fera le
moins pour conduire le train, pour examiner l'état de la voie, pour
télégraphier notre arrivée; mais tous deux rivalisent de bons offices
auprès des étrangers, de paroles aimables auprès des voyageuses. L'un,
K....., barbe brune et beaux yeux noirs, était un joli garçon et qui le
savait; notre guide l'appelait _tsertsaïed_, voleur de coeurs. L'autre,
Sergui Serguievitch, grand maigre, à la barbiche blonde, aux yeux
ternes, plus intelligent peut-être, mais à la figure usée déjà par les
longues nuits de ripaille.
[Illustration: Les émigrants étaient là, pêle-mêle, parmi leurs
misérables bagages (page 226).--D'après une photographie de M. J.
Cahen.]
Dans le train, c'est un va-et-vient continuel: du restaurant au fumoir,
des compartiments au salon, les passagers goûtent, vingt fois par jour,
le plaisir de ces petits voyages. Ils vont lentement, par le long
couloir, devant les compartiments ouverts d'où s'échappent, avec la
fumée des _papirosses_, des parfums de thé et des bribes de
conversations bruyantes. Comme notre hôtel n'est pas grand et que le
couloir est étroit, les rencontres sont fréquentes. Bientôt un sourire
les égaie, et comme beaucoup le désirent, la conversation s'engage. Ils
chantonnent tous un français pur et facile, et devant la carte du salon,
dans l'isolement du petit fumoir, les entretiens se prolongent
longtemps, sérieux et familiers, sur la Sibérie, sur la France, sur le
mir russe, sur les études classiques ou sur Zola. De la part de tous,
c'est la même amabilité, le même empressement curieux, avec tantôt plus
de discrétion, tantôt plus de simplicité et de candeur.