Nijni. À vrai dire, c'est un Orient russe et un Occident russe qui se
mêlent là. De la civilisation occidentale, ce sont les lampes
électriques, les tramways, l'organisation moderne d'une autre Moscou. De
l'Orient, ce sont les produits qui s'étalaient déjà au Gostinoï-Dvor de
Moscou que l'on rencontre, mais aussi ceux qui les portèrent: des
Tcherkesses et des Sibériens, des Finnois et des Tatars, tous les
peuples courbés sous le knout.
Nous avons traversé le grand pont par lequel la foule silencieuse allait
vers la foire, et nous y avons pénétré avec elle.
Il ne faut pas croire trouver là quelqu'une de ces grandes réunions
paysannes qui ne durent qu'un jour, avec de vastes étalages en plein
air, des tentes grises et des baraques. Le marché dure six semaines, et
il faut des abris aux milliers d'hommes qui le visitent. La foire est
donc une ville, toute une ville moderne qu'on a voulue commode et
propre.
Toutes les maisons y sont bien russes, faites de bois et recouvertes de
toits verts; mais elles s'alignent rigoureusement, à la manière
d'Occident, au long des rues larges et régulières. Elles se composent
d'un rez-de-chaussée et d'un étage en surplomb, soutenu par de minces
piliers; et l'on se promène ainsi, sous une galerie ininterrompue, où
les marchands laissent leurs richesses, lorsque les boutiques sont
combles.--Partout, au coin des rues, sur le bord des trottoirs, des
fontaines versent de l'eau; et des équipes d'arroseurs, poussant la
haute roue où les tuyaux s'enroulent, apaisent la poussière trop souvent
remuée. De la gare à la ville, les tramways passent et repassent. Au
soir, la clarté des lampes électriques protège la vie des voyageurs. Au
croisement des rues, des tourelles blanchies à la chaux laissent voir,
par leurs portes, des escaliers qui s'enfoncent sous terre. Ce sont les
cabinets d'aisances. D'immenses couloirs dallés, tout bordés de cellules
ouvertes, s'étendent ainsi sous la ville: la nuit, une vanne se lève, et
les eaux du fleuve pénétrant avec force, purifient ces lieux. C'est un
ingénieur français, M. de Béthencourt, qui assura ainsi la salubrité de
Nijni.
On nous a conduits à la Maison centrale, un de ces grands halls aux
toits de vitres, qu'on appelle «palais» dans les expositions. Ici,
c'était avec plus de pompe et de coquetterie que les produits de
l'Orient étaient étalés: dans de petites boutiques, le fouillis des
bazars s'était ordonné, sur les planches, dans les casiers, dans les
vitrines. La fée des légendes était passée là, divisant tout et classant
tout, de sa baguette. En haut, dans une galerie transversale, un
orchestre jouait. C'étaient des airs simples et populaires, qui
tombaient lentement parmi la multitude silencieuse. Des hommes, des
femmes du peuple, assis sur des bancs, s'abandonnaient au charme de
cette musique et semblaient heureux, comme ils sont à l'office.
Puis, sortis de la Maison centrale, de nouveau, au hasard des rues, nous
avons marché.
[Illustration: Nous avons traversé le grand pont qui mène à la foire
(page 205).--D'après une photographie de M. Thiébeaux.]
Nous avons longé les boutiques, regardé, touché les objets, parfois
marchandé et acheté. Dans une rue, c'étaient des coffres de toutes
dimensions, peints de couleurs vives, ornementés de vernis d'or et
d'argent, aux serrures compliquées, et qui servent de commode à la fin
des voyages. Dans une autre voie, les charrons avaient accumulé leurs
roues. Plus loin, une jeune fille offrait ces châles blancs d'Orenbourg,
immenses et si légers, qu'ils peuvent tout entiers passer dans une
bague. Un tout petit nous présentait des coffrets vernis qui tentaient
par leur simplicité et par les nervures de leur bois. Dans une boutique,
des brodequins et des chaussons attiraient les yeux par leurs noeuds
roses ou bleus. Des bibelots incrustés d'or, d'argent ou de nacre, des
étuis à cigarettes, des portefeuilles, rappelaient, sous les vitrines,
le travail délicat des ouvriers d'Orient. Dans un magasin plus vaste,
plus lumineux que les autres, des fourrures étaient entassées. Des peaux
de martres et de zibelines, des peaux de castors et de renards bleus
nous furent montrées; quelques-unes pendaient au mur, noires, moirées de
bleu, ou toutes blanches avec des poils bruns qui dépassaient; une odeur
fauve émanait de ces dépouilles que la main sentait si douces, et la
voix se faisait plus basse, comme étouffée par leur épaisseur lourde.
Plus loin encore, sous un abri, des balances gigantesques étaient
pendues.
Puis la marche continua. Une idée nous tourmentait: qui donc amassait là
ces richesses? quels étaient-ils, les travailleurs anonymes et forts qui
les accumulaient en ce lieu? Et tandis que nous passions sans cesse dans
des rues nouvelles, comme en des pays nouveaux, nous examinions avec
plus d'attention et de sympathie tous ces hommes de races diverses, qui
nous heurtaient du coude. Le désir nous prenait de leur demander, comme
aux héros d'Homère: «Qui donc es-tu? ô étranger; de quel pays et de quel
nom? Es-tu un homme ou bien un Dieu? un marchand ou bien un pirate?»
[Illustration: Au dehors, la vie de chaque jour s'étalait, pêle-mêle, à
l'orientale (page 207).--D'après une photographie de M. J. Cahen.]
C'étaient d'abord des Tatars aux pommettes saillantes, aux yeux plus
nettement bridés que ceux des Russes, aux lèvres grosses, au teint
jaunâtre; ils portaient sur le sommet de la tête de petites calottes
d'une étoffe sombre, égayée de fleurs, d'aspect sale. Puis des
Tcherkesses, au teint bronzé, aux traits plus fins, à la moustache noire
et frisée, couverts de longs vêtements gris, à parements noirs, une
calotte d'astrakan sur la tête; un enfant suivait parfois, habillé, lui
aussi, du costume national, et les jambes tenues dans des bottes
minuscules. Des musulmanes, la figure voilée, tout enveloppées dans leur
grand châle bleu et blanc, semblaient indifférentes aux regards des
passants. Dans le quartier chinois, aux toits recourbés, aux
inscriptions voyantes et bizarres, nous n'avons pas vu de Chinois; mais
le thé arrivait en longues caravanes, de la frontière sibérienne, dans
d'énormes ballots de peaux de boeuf, que les expéditeurs avaient
marquées au couteau de signes cabalistiques. Surtout, des tablettes,
vert sombre, comme des plaques de bronze, attiraient les yeux. Ce sont
des briques de thé: elles sont fort dures, contiennent un nombre infini
de feuilles comprimées et coûtent peu. L'homme du peuple les gratte,
enlève quelques copeaux verts dont il fait son thé. Le quartier persan
était désert; ses habitants arrivent tard.
Au dehors, parmi les rues, comme s'il avait fallu ne rien prélever sur
la place trop étroite, réservée aux trafics immenses, la vie de chaque
jour s'étalait, pêle-mêle, à l'orientale. Les petits marchands étaient
innombrables; des marchands d'oeufs tenaient leurs deux paniers aux
extrémités d'un bâton recourbé qui leur fléchissait la taille. Au coin
des rues, des marchandes de kvass, un pied sur le trottoir, soutenaient
du genou la carafe de verre où le soleil jouait, dans la liqueur rouge.
Puis c'étaient des gâteaux, des fruits qu'une fillette proposait aux
passants.
Des galeries et des rues, un murmure de vie, perceptible à peine,
s'élevait; ni tapage, ni tumulte, pas même le brouhaha des activités
indécises. Des hommes traversaient la chaussée, leur théière en main,
couraient chercher de l'eau, et, dans la pénombre des boutiques, on les
apercevait, derrière les comptoirs, qui buvaient leur thé dans la
soucoupe, un bout de sucre entre les dents. D'autres, des pauvres, assis
sur les bords des trottoirs, déjeunaient d'un fruit, d'une pastèque,
d'un poisson séché au soleil.
À l'extrémité des larges voies qui s'ouvrent vers la plaine, des
campements sont disposés. Près des chariots, près des chevaux dételés,
attachés à un arbre ou à leur voiture même, les hommes reposent sur un
bout d'étoffe ou enveloppés seulement dans leur _touloupe_.
Un prince a eu souci de cette misère: il a bâti deux vastes bâtiments
semblables aux grands marchés de nos villes, l'un où les pauvres
mangent, l'autre où ils s'abritent pour dormir. Dans le premier, les
moujiks assis, les coudes sur la table et le regard vague, dévoraient
leurs poissons séchés, leurs fruits et les débris d'une viande vieille
et déjà puante qu'un marchand vendait à l'entrée. Le samovar,
heureusement, sifflait, et beaucoup, le sucre entre les dents, se
réjouissaient du thé.
À l'asile de nuit, la foule commençait d'arriver: chacun prenait une
place en silence sur deux étages de planches, dont les rangées
traversaient la salle en toute sa longueur. Ils plaçaient sous la tête
leur paquet de hardes, s'étendaient et dormaient. Ils entraient,
sortaient librement. Quelques-uns, à la porte, attendaient à plus tard
et parlaient entre eux.
Près de l'asile, enfin, nous sommes allés au marché des cloches; elles
étaient toutes suspendues sur des bâtis de bois, grandes et petites, à
la voix puissante ou au son cristallin, attendant de verser aux
misérables moujiks les consolations toujours attendues. La lumière
affaiblie glissait sur le métal luisant de leurs parois et se répandait
sur la foule des pauvres qui les venait voir.
[Illustration: Les galeries couvertes, devant les boutiques de Nijni
(page 206).--D'après une photographie de M. Thiébeaux.]
C'était l'heure où, malgré la vigueur encore intacte du soleil, on
pressent le crépuscule prochain, l'heure des énergies déployées et du
travail plus intense, dont le résultat va se décider. Par les rues, la
foule bariolée coulait toujours; des familles repartaient sur leurs
chariots, le père, le grand-père souvent, la femme et les enfants,
étendus sur la paille,--et le petit cheval à la longue crinière
flottante, à l'oeil intelligent, tirait avec furie. Parmi les courses
hardies des charretiers, aux blouses bouffantes, qui se réjouissaient
des galops sourds sur le pont de bois et des sauts de leur voiture vide,
les tramways allaient de leur vitesse assurée, unie. Les cosaks,
immobiles au croisement des voies, réglaient ce flot de la rue. Et, dans
cette heure dernière de l'activité, la multitude oubliait, semblait-il,
les gains égoïstes, comme saisie tout entière par la puissance
dominatrice du travail unique qui s'accomplissait là.
C'est alors que l'unité vraie de la ville devenait sensible. Elles
importaient peu les jouissances opposées, dont le désir avait rassemblé
tous ces hommes étrangers; mais par le contact, par la fusion de ces
multitudes, les efforts s'unissaient dans une même oeuvre, et la ville
entière y participait. L'importance de la foire de Nijni dans la vie
russe éclatait. L'empire des tzars est avant tout une grande mêlée des
races; pour qu'elles s'usent mieux entre elles, pour qu'elles fusent
plus complètement les unes dans les autres, ou pour que les forces de
leur originalité disparue augmentent et renouvellent la vigueur des
Grands-Russiens, n'est-il pas nécessaire, en effet, qu'elles prennent
contact, qu'elles s'éprouvent mutuellement en de grandes occasions?
Vassili Ivanovitch l'avait bien compris lorsque, pour faire échec à la
foire de Kazan, il fondait celle de Makarieff, qui devint plus tard
celle de Nijni, sur les bords mêmes de cette Volga, où toutes les races,
tatares, finnoises et slaves avaient indiqué par leurs migrations le
chemin du rendez-vous. Aujourd'hui encore, c'est sous la protection et
sous l'autorité du gouverneur russe que le grand marché s'ordonne.
[Illustration: Dans les rues, les petits marchands étaient innombrables
(page 207).--D'après une photographie de M. J. Cahen.]
Nous sommes allés chez le gouverneur. On nous fit pénétrer dans une
vaste salle, aux murs dénudés, tout blancs, à filets d'or. Autour d'une
petite table, où des papiers traînaient parmi des cendriers, des boîtes
d'allumettes, des cigarettes et des verres de thé, plusieurs secrétaires
travaillaient, sans grande hâte, peu attentifs à leur ouvrage, fumant,
buvant, causant, en bons fonctionnaires russes. Le chef de la police, un
colonel, plusieurs fonctionnaires attendant d'être introduits, formaient
un petit groupe au milieu de la salle. Au long des murs, des femmes, des
enfants, des hommes pâles, faibles et las, avaient peine à supporter
l'attente; la misère de deux femmes en noir éclatait violemment sur la
paroi blanche. Des Tcherkesses exposaient avec une lenteur fière leurs
demandes; de temps à autre, un moujik poussait la porte doucement et
entrait timide. Une mère nous présentait son enfant, les larmes aux
yeux, et, sans mots, sans tendre la main, du regard seulement, implorait
quelques kopecks; une autre parlait d'un ton plaintif, et l'on sentait
sa crainte de n'être pas écoutée: c'étaient l'aspect et les attitudes
des salles d'attente dans nos cliniques. Près de la fenêtre, devant un
rideau blanc que traversaient les rayons du soleil, une vieille femme,
aux joues creuses, aux rides profondes, aux yeux brillants, toute vêtue
de rouge sombre, était accroupie, les coudes sur ses genoux, le menton
dans les mains. Elle regardait fixement, comme la sorcière haineuse et
sarcastique des vieux contes.
Comme le crépuscule commençait, entre les deux talus verts où la route
s'insinue, nos voitures remontaient au bazar oriental. Cet hôtel est un
lieu de plaisir, une maison de thé, le Mavretagn de Nijni. Dans un grand
pavillon, dont le balcon aux boiseries découpées domine la vallée, un
restaurant et une salle de café-concert sont disposés. Tout autour, dans
un jardin, des chalets en bois à un étage, perdus dans la verdure,
abritent les étrangers paisibles ou cachent les débauches des riches
marchands.
Nous avons dîné à l'heure de France, tandis qu'au ciel se déployait la
splendeur du soir.
Sur la scène, pendant le dîner, des choeurs parurent; c'étaient des
hommes, car les femmes, nous expliqua Orloff, avaient causé du scandale.
Ils portaient le costume national, aux couleurs voyantes, les larges
bottes; ils chantaient des airs populaires et dansaient la «cosaque».
Ils nous chantèrent la Marseillaise, en russe, sans élan, sur un ton
presque résigné. Entre temps, un orchestre jouait. Peu à peu des drojkis
arrivaient; la salle s'emplissait de bruit et de fumée.
Elle était comble quand un nègre, fort médiocre acteur et mauvais
acrobate, débita quelques monologues et chansonnettes comiques, exécuta
quelques tours. Alors ce fut un trépignement d'enthousiasme dans ce
public qui restait insensible, un instant auparavant, aux chants sereins
et presque religieux des choeurs populaires. Les femmes levaient leur
verre en l'honneur de ce pitre, et leurs joues s'empourpraient sous la
poudre de riz; un officier applaudissait à tout rompre, et son battement
de mains se prolongeait après tous les autres.
Tous ces gens-là, nous ne les avions pas vus par les rues: le jour, ils
étaient dans les maisons de thé, avec les Orientaux, les marchands aux
caftans bruns, sur les quais des fleuves, brassant les affaires,
achetant pour des millions de roubles des marchandises non débarquées et
qui continuaient vers un autre point. Le soir, ils montent ici pour la
fête obligatoire; ils sont riches, il faut qu'ils ripaillent, comme le
moujik boit s'il a vingt kopecks.
Très tard, accoudés à la balustrade, tandis que derrière nous, dans la
salle illuminée, leur foule se laissait griser par la fumée, la lumière,
les applaudissements et les rires, nous regardions la ville endormie et
sereine, dont le labeur silencieux et frémissant s'était apaisé. À
l'horizon, une lueur encore demeurait et se reflétait plus faible, dans
une dérivation de la Volga, là-bas, près de l'endroit où les campements
populaires étaient dressés. Dans l'eau sombre des deux rivières, les
lueurs tremblotantes des lampes faisaient de longues traînées tout
autour des bateaux qui semblaient plus noirs. Le grand pont de l'Oka,
baigné par la lumière douce de l'électricité, formait une large raie
blanche, et l'on voyait encore des hommes qui passaient. Parfois un
sifflet de remorqueur déchirait la nuit, et sa violence dominait le vain
tumulte de la fête.
Nous rêvions alors aux transformations énormes que ces marchands
accomplissaient inconsciemment. C'était pour eux, c'était à cause de
leurs trafics et pour leurs plus grandes richesses que les chemins de
fer poussaient leurs voies toutes droites au travers des steppes, et que
les remorqueurs remplaçaient maintenant les manèges grinçants des vieux
chalands. Elle est de moins en moins nombreuse la foule qui vient à
Nijni. Bien des boutiques sont désertes, des marchands paraissent,
traitent une affaire, repartent; et bientôt les fers de l'Oural, qui s'y
accumulent et encombrent ses quais, s'en iront désormais, d'un cours
réglé, par chemin de fer, vers les plaines du Don et la Russie du Sud.
Bientôt, peut-être, la grande assemblée de Nijni n'aura plus lieu, et si
les riches marchands traversent plus fréquemment l'Asie, si les
courtiers européens arrivent jusqu'au centre des peuples tcherkesses ou
tatars, les grandes caravanes ne se rencontreront plus à l'antique
foire. Les chemins de fer auront eu ce premier effet d'isoler les
peuples, de supprimer le contact des foules. Mais par eux la vie
économique des diverses régions sera bientôt intensifiée; les divers
marchés entreront dans la dépendance les uns des autres, et ce sera une
solidarité plus profonde et plus durable qui unira les peuples de
l'immense empire.
* * * * *
Nous nous souviendrons longtemps des heures délicieuses passées sur la
Volga, de Nijni-Novgorod jusqu'à Samara. Ce n'était plus, en tumulte,
des spectacles divers et heurtés qui surgissaient devant nous, mais,
pendant trois jours, le même grand paysage se développant à l'infini,
monotone et pourtant varié!
Ce fut sur le _Sviatoslav_, un des beaux paquebots à aubes de la
_Compagnie Caucase et Mercure_ que nous fîmes cette traversée. Tout en
bas, les marchandises y étaient accumulées: des ballots d'étoffes, des
produits de l'industrie moscovite qui descendaient vers Astrakhan. En
haut, les passagers logeaient. Des toiles blanches abritant le pont,
claquaient au vent. Au-dessus enfin, la dunette. Entre les deux
tambours, la cabine du pilote dominait le fleuve; ils étaient là quatre
ou cinq hommes, attentifs, les mains sur les poignées qui commandaient
le gouvernail.
[Illustration: Dans une rue, c étaient des coffres du toutes dimensions,
peints de couleurs vives (page 206).--D'après une photographie de M. J.
Cahen.]
En Russie, où les voyages durent parfois une semaine, où il faut
parcourir de longs espaces pour découvrir enfin un horizon nouveau, des
relations familières se nouent vite entre voyageurs. Des enfants
jouaient, couraient sur le pont, et les cris joyeux des petites filles
«attrapées» riaient dans les couloirs comme des chants d'oiseaux.
D'autres, plus hardis, plus mondains déjà, s'en venaient vers nous,
comme leurs parents, et voulaient être photographiés. Un petit
d'Orenbourg, surtout, aux yeux gris bleu, au front haut et étroit, un
bambin de dix ans qui souriait toujours, venait causer avec nous, en
allemand; il prononçait à la russe, sur un ton chantant, d'une petite
voix nette et précise. Lorsque nous lui dîmes que nous allions à Tomsk,
il eut un rire de surprise, un «io, io, io» adorable, à nous rendre
orgueilleux d'aller en Sibérie. C'étaient les femmes, ensuite, ni bien
jolies, ni bien élégantes sous leurs fichus légers de Kazan; mais des
convenances gênantes n'entravaient point leur gaieté. Plusieurs, fort
ennuyées de ne point connaître le français, nous proposaient de résoudre
la «question du jour», de ces anneaux emmêlés qu'il faut dégager, sans
forcer, et que nos camelots vendent sur les boulevards; l'une d'elles
entr'ouvrait la porte du salon, regardait nos efforts inutiles, et nous
les entendions alors qui riaient toutes sur le pont. Le soir, à
l'avant, un petit cercle se formait: le capitaine et son second, un
médecin qui retournait à Kazan; des tchinovniks et des marchands
s'entretenaient avec nous. Orloff, notre guide, attentif, traduisait,
résumait: et c'était plaisir de voir cet empressement hospitalier de
tous, du capitaine surtout, dont la voix très douce chantait plus
souvent, plus respectueusement écoutée.
[Illustration: Près de l'asile, nous sommes allés au Marché aux Cloches
(page 208).--D'après une photographie de M. J. Cahen.]
À l'arrière, dans un grand dortoir, avec deux étages de planches, le
peuple était entassé pêle-mêle parmi ses paquets et ses provisions. Au
chaud soleil, dans les rues actives, le moujik isolé nous avait semblé
moins misérable, mais dans cette vaste salle, on ne voyait plus qu'un
amoncellement de savons malpropres, de touloupes graisseuses, de jupes
déchirées et maculées. Parfois un bras s'étirait; une jambe, entourée
d'un lacis de cordelettes, changeait de position. Des familles s'étaient
groupées, femmes et enfants; ils s'asseyaient en cercle sur leurs
bagages et savouraient le thé; sur le pont, une grande bouilloire, à
toute heure, leur donnait de l'eau chaude. Il y avait là des émigrants,
des marchands au caftan brun, dont quelques-uns, dit-on, étaient fort
riches, des Asiatiques qui revenaient de Nijni. Tous, résignés,
supportaient sans se plaindre la fatigue du voyage et le contact lourd
des autres. Aux escales, ils s'animaient, descendaient et couraient,
achetaient des provisions; puis tout rentrait dans le demi-silence de
leur résignation.
[Illustration: Plus loin, sous un abri, des balances gigantesques
étaient pendues (page 206).--D'après une photographie de M. J. Cahen.]
D'une allure régulière, le _Sviatoslav_ glissait sur le fleuve; il
allait prudemment pourtant, le jour, entre les bouées qui signalaient
les bancs de sable; la nuit, entre leurs lueurs pâlottes, dont le reflet
tremblait sur l'eau, et les feux rouges du rivage, au long des passes.
Souvent des sondeurs, armés de perches graduées, se rendaient à la
proue. Ils jetaient leur bâton, puis, par de grands cris monotones,
transmis de bouche en bouche, ils annonçaient la profondeur. La nuit,
lorsque le tressautement du navire, aux coups réguliers de la bielle,
s'entendait plus distinct, lorsqu'on ne voyait plus dans le lointain que
les falots, rouge et vert, d'un autre bateau, ces sons monotones, qui
réglaient, parmi le sommeil du fleuve et de ses rives, cette activité
isolée, semblaient étranges, inquiétants. Parfois le _Sviatoslav_
touchait, frottait contre le banc de sable, et l'on entendait des
planches qui craquaient sourdement.... Mais les aubes battaient plus
vite; le navire s'enlevait, passait.
Pendant des heures, accoudés au bordage d'avant, nous regardions le
paysage, indéfiniment renouvelé dans sa monotonie même. C'était, sur la
rive droite, la ligne continue des falaises, sans grande élévation, qui
dominent le fleuve. Elles étaient dénudées souvent ou recouvertes d'une
herbe maigre, jaunie au soleil; un bois de sapins parfois s'y
accrochait, ou c'étaient tout en haut les troncs blancs des bouleaux qui
luisaient. Parfois aussi, la falaise s'évasait, formait un large
amphithéâtre qui s'ouvrait sur la Volga, et les villages, à l'abri de
leur église blanche, aux coupoles vertes, y disposaient à l'aise leurs
isbas en rondins. Ils étaient si haut perchés, si bien protégés contre
les crues qu'ils semblaient tout à fait séparés du fleuve. Des routes,
cependant, y conduisaient, qu'on découvrait parfois toutes blanches sur
le talus jaune.
[Illustration: Dans une autre rue, les charhons avaient accumulé leurs
roues (page 206).--D'après une photographie de M. J. Cahen.]